Comprendre l'Allemagne

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La fin de la présidence française de l'Union européenne a révélé les tensions sous-jacentes entre la France et l'Allemagne. Plans de sauvetage financier, relance, les deux dirigeants se sont souvent agacés. Pour Franck Debié, l'Allemagne ne renoncera pas à ce qu'elle a durement acquis pour inventer un nouveau capitalisme d'État. Mais elle sait ce que son rôle de puissance ne peut s'affirmer qu'à travers l'Union.

Les relations franco-allemandes peuvent-elles faire l'objet d'une constante lecture en termes de scène de ménage ? Des agacements, des brouilles, des réconciliations, des exaspérations personnelles, de style... On chronique la relation franco-allemande comme la presse people : nos dirigeants s'apprécient, ne se supportent plus, se sont retrouvés... C'est filer un peu loin l'éternelle métaphore du couple franco-allemand. Il n'a plus rien d'exclusif. Et ne peut plus se présenter comme le couple parental de la famille européenne, si tant est qu'il l'ait été un jour.

La relation franco-allemande est, faut-il le rappeler en ce temps où tout est personnalisé à l'extrême, une relation politique. C'est pourquoi toute dégradation trop visible est perçue comme une faute politique, toute proximité trop grande comme un alignement coupable. Chacun sait que si la relation franco-allemande se détériorait au point de cesser d'être fonctionnelle, cela affaiblirait la capacité internationale et européenne des deux pays. C'est pourquoi la relation franco-allemande a, comme les équilibres de changes de l'ancien SME, ses ondes de fluctuation, ses plafonds et ses planchers, qui n'ont rien à voir avec les dirigeants en place.

Dans cette relation, l'Allemagne défend les intérêts qui correspondent à ses caractéristiques structurelles, sans intention de déplaire ou de complaire à la France. L'Allemagne d'aujourd'hui n'est plus celle endettée de la réunification. C'est, avec la Chine, la grande nation dont le déficit budgétaire est le mieux contrôlé, le coût de la dette le plus modéré. En tant que telle, l'Allemagne se sait le pivot de l'euro et la garante du pouvoir d'achat global des Européens. L'Allemagne pense devoir cette santé financière à beaucoup d'efforts à l'intérieur et de succès à l'extérieur. Elle ne veut pas renoncer à ce qu'elle a durement acquis. C'est pourquoi personne ne l'enrôlera trop avant dans une croisière néokeynésienne qui consisterait à emprunter la première pour relancer les marchés du crédit et à financer le début de la reprise par des aides publiques.

L'Allemagne d'aujourd'hui n'est plus une grosse Rhénanie industrielle, mais une Allemagne globalisée de Hambourg à Munich, du Bade-Wurtemberg à la frontière polonaise, une Allemagne forte de dizaines de milliers de grosses PME mondialisées : elles importent plus (des pays hors zone euro), elles produisent plus, elles exportent plus que leurs cons?urs françaises. Ces PME ont besoin de crédit, d'un euro ni trop fort (pour pouvoir exporter) ni trop faible (pour maintenir leur pouvoir d'achat global) et surtout de relations stables avec les grands clients du monde... Autant dire que cette Allemagne-là ne s'embarquera pas non plus dans une voie protectionniste ou dans des croisades de principes contre les États-Unis, la Chine ou la Russie. Une réorganisation protectionniste du marché unique européen, une politique industrielle néodirigiste heurtent non seulement sa sensibilité mais ses intérêts. Il faut à tout prix maintenir l'unité, la neutralité et l'ouverture du Marché unique, faute de quoi les rétorsions des autres partenaires globaux peuvent être brutales.

L'Allemagne, qu'elle soit demain socialiste ou démocrate-chrétienne, a toutes les raisons de s'identifier durablement aux idées néolibérales d'un Steinbrück qui pense qu'une économie saine dépend de la compétition pour le profit régulé par une devise stable, un environnement compétitif réellement ouvert et une responsabilité personnelle de chacun. Elle ne dérogera pas à ces principes pour inventer un nouveau capitalisme d'État.

Cette Allemagne industrielle, commerçante et libérale louche par ailleurs déjà sur ce qu'elle pense être la prochaine révolution industrielle : celle des technologies propres, des énergies nouvelles et des technologies convergences (nano, bio, et technologies de l'information). Elle croit volontiers ceux qui lui disent qu'elle peut être en tête de ce train-là, comme, partie en retard dans la première révolution industrielle, elle le fut pour la seconde. Elle se sert de Kyoto, du post-Kyoto, de la sensibilité écologique en Europe pour creuser l'avantage, financer sur crédits publics et par des protections adéquates cette nouvelle économie verte. Sur ce terrain, en dépit de difficultés résiduelles d'intérêts, la France du Grenelle de l'environnement pourra toujours trouver un répondant et, le cas échéant, un aiguillon.

L'Allemagne enfin sait qu'elle ne peut s'affirmer comme puissance globale, ce que lui vaut son rôle et son poids économique, qu'à travers l'Union. C'est pourquoi, elle supporte les coûts, les compromis nécessaires à son unité et à sa crédibilité internationale. Elle n'entend pas moins que les efforts européens qu'elle consent contribuent à sa stratégie dans le monde : maintenir un monde ouvert, stable, plus favorable à l'environnement... C'est pourquoi la France peut continuer à compter sur la solidarité européenne de l'Allemagne et son sens des compromis, mais elle doit aussi se faire à ce que ce pays veuille maintenir une orientation générale conforme à ce qu'il est, en utilisant dans toutes les institutions et sur toutes les politiques, le poids qui est devenu le sien.

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a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
l'Europe n'existe et n'existera que par une entente fanco-allemande.Il faut à tout prix sauvegarder ce bien si précieux pour la paix et la prospérité .Rien ne doit être fait pour susciter le mécontentement de l'une des deux parties.
Mais ,les allemands comprennet mal comment on peut se muer en 24 heures d'un défenseur acharné du laisser faire du marché à un prophète du tout -Etat.Ce n'est pas du tempérament allemand de surfer sur les vagues d'humeur de l'opinion.
La fourmi allemande a pu créé une industrie exportatrice performante ,la cigale française se réjouit d'attirer le plus grand nombre de touristes du monde .Chacun assume ses choix !
Mais ,face à la crise ,on essaye de se mettre d'accord avec ceux avec qui on partage l'Euro (qui n'est que l'expression européenne du trés crédible Deutschmark),pas avec ceux qui n'ont aucun projet pour l'Europe hormis celui d'une banale zone de libre échange ,qui ont tout fait depuis le traité de Rome pour bloquer la construction européenne. Il faut savoir choisir ses ennemis!
Vive le couple franco-allemand. ben.francois@yahoo.fr
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Entre un MARCHE UNIQUE ouvert comme s'en soucie l'Allemagne et une zone de libre échange,un choix stratégique semble s'imposer à l'Europe, subtil, probablement mais nécessaire à une entente des Européens, sans oublier la compétition des mains d'oeuvre , avec la menace des délocalisations, et les plus ou moins inévitables tendances "partageuses" des plus démunis vers les grands pourvus: la jeune Europe à côté de la vieille Europe. La "cigale" française alourdie des longues séquelles sociales de sa décolonisation "cornélienne" s'en trouve éloignée de la fourmi germanique,car
l'intégration d'ethnies issues de guerres de décolonisation est plus épineuse que la réintégration de compatriotes de l'est par l'Allemagne. En sus du problème identique des mains d'oeuvre appelées par l'économie, aux us et coutumes étrangères, et qui demeurent ,alors à intégrer.
Ce défit gigantesque n'a pas été traité et solutionné dans une Europe très élargie et qui affronte maintenant un désastre financier et économique qu'elle a laissé prospérer puis éclater.
Cela fait beaucoup de problèmes majeurs à résoudre , et par trop de partenaires différents.!!!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
A mon sens il ne s'agit pas de comprendre mais de s'inspirer. L' Allemagne a un leadership mondial dans certains domaines, dont l' industrie de la machine outil, automobile et autres. Quant à la France à part le luxe il n'a aucun leadership. En d'autres termes la norme et l' efficacité économique se trouve du coté allemand et pas français n'en déplaise à nombre de commentateurs.

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