Contre la défiance, créons l'empreinte sociale

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Par Philippe Carli, président de Siemens France et président de la Chambre franco-allemande de commerce et d'industrie.

Si notre époque n'est pas à un paradoxe près, l'un des plus étranges est sans nul doute la défiance que suscitent les grands groupes auprès de l'opinion publique, cette dernière - à en croire les études récentes - se sentant plus proche des PME. Pourtant, si l'on se fonde sur des critères purement objectifs, les grands groupes offrent en général à leurs collaborateurs des conditions matérielles bien supérieures et bien plus favorables : des éléments de rémunération globale souvent au-dessus de la moyenne du secteur d'activité auquel ils appartiennent, des formations, pour accélérer une carrière, sans compter les multiples avantages accessibles via le comité d'entreprise...

C'est peut-être par leur dimension et leur caractère international que ces groupes inquiètent et sont parfois générateurs de stress pour leurs équipes. Et c'est l'une des raisons pour lesquelles, chez Siemens France, nous avons, par exemple, décidé d'initier un programme conçu en collaboration avec une association (Astrée) qui s'efforce depuis plus de vingt ans à préserver et à restaurer le lien social, qu'il soit collectif ou individuel. Certains managers du groupe, mais également à terme les collaborateurs qui le souhaitent, vont être ainsi formés à détecter les signes de détresse d'une personne. Une cellule d'écoute sera mise à disposition des salariés dans les locaux de l'association afin que chacun puisse échanger en toute confidentialité, hors contexte, avec un écoutant neutre, et, si nécessaire, puisse être reçu de façon anonyme.

En marge de ces suivis et ces initiatives, essayons de saisir les racines profondes qui, pourtant, et plus que jamais, amènent cette même opinion publique à considérer ces mêmes grands groupes comme la source de nombreux maux des salariés, et parfois de leur mal-être.

Partant de ce constat, deux attitudes sont possibles. La première consisterait à estimer que ce sont là des contingences secondaires comparées aux défis qu'impose un monde en perpétuel mouvement, et que ces Français sont décidément bien loin des réalités de la planète. Face aux souffrances, bien réelles, de celles et ceux qui ont eu à affronter la crise sans précédent de ces derniers mois, nous ne pouvons nous résoudre à une telle option. La seconde est de tenter de comprendre. Réaliser que, pour suivre la course effrénée de la mondialisation, les grands groupes ont dû s'adapter en créant au fur et à mesure des organisations matricielles de plus en plus sophistiquées, mais, malheureusement aussi, de plus en plus éloignées des êtres humains qui les composent.

Dès lors, il est maintenant impératif d'envoyer des messages forts à l'opinion publique, si l'on veut réduire cette fracture avant d'atteindre un point de non-retour. Des messages avant tout éthiques, comportant une définition claire de ce que doit être un management exemplaire. Et, même exemplaire, un management doit être accompagné, afin de mieux expliquer la stratégie de l'entreprise, et ce, le plus en amont possible. En réalité, personne ne reproche à une entreprise de connaître des difficultés, mais de les sous-estimer. C'est encore plus vrai quand celle-ci travaille à des solutions de repli pour les salariés dès que s'avère nécessaire une remise en cause de son organisation : reclassement dans d'autres sites, plan de formation pour maintenir l'employabilité des salariés dans leur bassin d'emploi...

Au-delà des mots, il faut engager des actions concrètes qui prouvent cette volonté de rompre avec cette spirale infernale qui nous dresse les uns contre les autres. Voilà pourquoi un certain nombre d'acteurs réfléchissent aujourd'hui à la définition de nouveaux critères - là encore objectifs - qui permettraient d'évaluer une « empreinte sociale », comme il existe une empreinte carbone. Cela dissiperait nombre de clichés ou de caricatures sur les entreprises et permettrait de faciliter des relations apaisées, dont nous avons impérativement besoin pour faire face aux défis qui nous attendent, et qui sont loin d'être réglés.

Dans un monde en mouvement, la réponse doit être concrète et collective, et doit convain- cre plutôt que contraindre, au siècle du développement durable...

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