L'après-Fukushima de la technoscience

Par Jacques Barraux, journaliste.
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Selon un proverbe portugais, "quand le vent souffle, certains construisent des murs, d'autres construisent des moulins à vent." Un peu plus de deux siècles et demi après le tremblement de terre de Lisbonne, la controverse entre Voltaire et Rousseau prend une nouvelle tournure. Voltaire s'indigne en bloc contre les cruautés de la nature et l'horreur de la condition humaine. Rousseau lui répond que "l'origine des grands malheurs est plus à rechercher dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés que dans la nature elle-même".

Les moulins à vent, c'est bien. Bhopal, le Titanic, la thalidomide ou Fukushima, c'est mal. C'est même doublement mal puisque, en voulant faire le bien, on aboutit à faire le mal. Mais comment savoir où finit le bien et où commence le mal ?

Une rencontre dans les couloirs tortueux de l'Ecole des mines à Paris, l'une des matrices de technologie française. En tant que responsable de la formation des ingénieurs au corps des Mines, Claude Riveline est un peu le tuteur de la génération aux commandes de la grande industrie, d'Anne Lauvergeon à Patrick Kron en passant par Carlos Ghosn. Or ce pur scientifique, proche de Maurice Allais, a une double vie. Il est rabbin, ce qui explique son point de vue non conformiste sur l'après-Fukushima.

Tchernobyl au Japon. Qui aurait imaginé que l'on puisse comparer la déglingue d'une centrale, dans un régime à bout de souffle, avec la déroute de Fukushima, dans un pays en ordre de marche, une vitrine de la technologie mondiale ? La technoscience est frappée au coeur. Son procès prend une dimension universelle. La défaillance du souverain protecteur. L'angoisse des peuples est accrue par la perte de confiance à l'égard des puissances protectrices. Plus personne ne croit au souverain paternel et rassurant, au père de la patrie qui protège contre les agressions de toutes sortes, qu'elles soient le fait des hommes ou de la nature.

Les rites, les mythes et les tribus. Le mal-être du siècle prend sa source dans la confusion des genres entre ce qui procède de la science et ce qui procède de la morale et de la culture. Deux ordres s'opposent. D'un côté, celui du monde rationnel de la science et de la technique. De l'autre, celui du monde subjectif des rites, des mythes et des tribus. Les rationalistes ont voulu relier les deux sous l'égide de la raison. Ils ont appliqué aux sciences humaines les méthodes des sciences dures. La psychologie allait supprimer l'angoisse individuelle. La sociologie allait arrêter les conflits. La science économique allait éliminer la misère. On connaît la suite.

Le local et l'universel. Le citoyen d'aujourd'hui ne dispose que de deux repères vraiment sûrs. D'un côté, l'universel anonyme du système monde de la technologie : les outils familiers du numérique, des transports, de la santé ou de la consommation courante. De l'autre, l'authenticité charnelle du système local, là où l'on vit au quotidien. Le sentiment d'insécurité naît entre les deux extrêmes, dans l'espace flou et hybride de la bureaucratie.

Le nomade et le sédentaire. L'équilibre de la société dépend de la bonne entente entre le nomade - le commerçant, l'artiste, l'étranger, l'innovateur - et le sédentaire - celui qui produit, qui construit sur le dur, qui gère et qui garde la maison. Le nomade est souvent celui qui inquiète. Il aime explorer les territoires inconnus. Comme par exemple celui de la science qu'aucune loi ne pourra jamais entourer de murs. Dans la Bible, le sédentaire Caïn a tué le nomade Abel qui le dédaignait et n'avait pas su lui parler. Le monde n'est vivable qu'au prix de la conciliation des contraires. La science - enfin modeste - et la société ont tout à apprendre de leurs différences. Elles ne devraient plus jamais cesser de se parler.

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