Acier : la dangereuse dépendance croissante de l'Europe

CHRONIQUE. Depuis quelques années, l'Europe est devenue importatrice nette d'acier sous l'effet des réductions de capacités de production. Une dépendance qui ne va pas sans poser de nombreux problèmes pour l'industrie européenne. Il est urgent que Bruxelles revoit sa politique en la matière. Par Didier Julienne, spécialiste des marchés des matières premières (*).

5 mn

L'Europe est en sous-capacité sidérurgique structurelle, et elle n'est plus autosuffisante en acier. Même si le pic de demande d'acier est dépassé, nous glissons silencieusement dans une trappe de dépendance.
L'Europe est en sous-capacité sidérurgique structurelle, et elle n'est plus autosuffisante en acier. Même si le pic de demande d'acier est dépassé, nous glissons silencieusement dans une trappe de dépendance. (Crédits : Reuters)

En 2008, la production européenne d'acier était de 180  millions de tonnes, en 2020, elle n'était plus que d'environ 130  millions de tonnes, et la crise du Covid-19 n'explique pas cet affaissement de 30 %.

En effet, depuis le pic de la demande d'acier datant des années 1970, l'Europe a perdu après chaque crise des capacités de production sidérurgique, qu'elle n'arrive pas à reconstituer par la suite. Ainsi, dans les dix années qui suivirent la grande crise financière de 2008, la sidérurgie européenne a fermé des usines à hauteur de 22 millions de tonnes et 80. 000 emplois directs furent détruits.

Un doublement du prix du minerai de fer

La reprise économique post Covid-19 a permis un doublement du prix du minerai de fer entre mai 2020 et mai 2021, notamment à cause des tensions commerciales australo-chinois et de l'impact du phénomène climatique la Niña sur la production brésilienne, mais elle provoque aussi la multiplication par deux des prix de l'acier, parce que les capacités de production ne sont plus assez nombreuses face à une demande qui a explosé.

En un mot, tout comme la Covid-19 a dépassé les capacités de l'économie de la santé européenne à cause d'une mauvaise gestion de nos Solidarités Stratégiques de souveraineté par les États, à force d'avoir réduit le nombre de ses aciéries, par la faute notamment d'une absence de protection face à la concurrence asiatique, l'Europe est en sous-capacité sidérurgique structurelle, et elle n'est plus autosuffisante en acier. Même si le pic de demande d'acier est dépassé, nous glissons silencieusement dans une trappe de dépendance.

Vers de nouvelles crises sociales dans le secteur

La grande question est de savoir si la reprise post Covid-19 et la hausse de prix qui l'accompagne seront des évènements conjoncturels, et s'il faut s'attendre ensuite à de nouvelles crises sociales de l'acier européen une fois les goulets d'étranglement de production résorbés, ou bien si l'embellie sera structurelle avec des perspectives positives durables ?

En 2012, les exportations européennes d'acier culminaient. Deux fois supérieures aux importations, elles représentaient encore 20 % de la production de l'Union. Mais l'équilibre entre exportations et importations n'a depuis cessé de se détériorer, en profitant d'abord à la Chine. Il est devenu négatif pour la première fois en 2017 lorsque l'Inde en est devenue le premier exportateur vers l'Union. Depuis trois ans, il bénéficie en premier lieu à la Russie, puis la Corée de Sud, l'Inde, l'Ukraine, Taiwan, la Turquie, la Biélorussie, et plus loin dans le classement au Vietnam, au Japon, à l'Indonésie au Brésil et enfin à la Chine.

En 2020, comparées à 2012, les exportations européennes ont diminué d'un tiers, mais, plus grave, les importations leur sont supérieures. Ainsi, la Turquie est le premier exportateur d'acier vers l'Europe, car elle recycle ses déchets. Elle devance la Russie, puis la Corée du Sud et en quatrième position le Royaume-Uni depuis le Brexit. La Chine est loin derrière.

Cette dernière est en effet rentrée dans le nouveau paradigme du 14e plan quinquennal qui consolide entre eux les aciéristes en fermant les capacités sidérurgiques obsolètes, comme on l'a vu récemment pour Tangshan et Hadan . Elle augmente le recyclage de l'acier à hauteur de 30 % des capacités nationales , elle n'encourage plus les exportations, notamment en éliminant les exceptions de TVA à l'export. Pékin importera probablement plus d'acier que par le passé, car le secteur y fonctionne à plus de 90 % de ses capacités provoquant en retour l'ire du pouvoir chinois, car l'inflation des prix de l'acier menace les objectifs de l'organisation industrielle nationale.

Des changements à opérer en urgence

Si la Chine n'est pas la cause de l'état de dépendance de l'Europe, la future perte de souveraineté sidérurgique européenne, aussi discrète que la perte de souveraineté sur les vaccins, est à chercher ailleurs. Des changements sont à opérer en urgence, car l'impact d'une telle perte de puissance et de contrôle sur les prix et les flux de l'acier serait immédiat sur le bâtiment, les infrastructures, les équipements industriels, les transports, l'armement, la construction navale, etc.

Premièrement, un acier européen indépendant et souverain doit éclairer avec plus d'intensité sa relation géopolitico-commerciale avec les aciers de la Russie, de l'Ukraine et de la Biélorussie, et rééquilibrer sa relation commerciale.

Deuxièmement, un acier européen non dépendant signifie de se préparer à une baisse des exportations indiennes vers l'Europe, dès lors que New Delhi suivra la même pente que Pékin. En Europe, les aciéries fonctionnent actuellement à près de 100 % de leurs capacités nominales, nous faudrait-il en rouvrir de nouvelles pour ne pas sombrer dans une trappe de dépendance acier ?

Troisièmement, un acier souverain se préparerait également à se défendre contre les prochaines surcapacités de production de l'Asie du Sud Est qui, tout comme les aciéries du monde entier, visent la neutralité carbone grâce au remplacement du charbon par l'hydrogène.

Quatrième élément, sans doute le plus important, un acier européen indépendant doit briser un tabou bruxellois. C'est-à-dire restreindre, voire entraver ou interdire les exportations européennes de déchets d'acier, notamment vers la Turquie qui les transforme et nous les retourne sous la forme d'aciers consommables.

Mais Bruxelles saura-t-elle briser l'un de ses propres tabous pour ancrer les moyens de son nouveau mantra, l'économie circulaire, ou bien devrons-nous croire que l'Europe serait incapable de réaliser elle-même son propre recyclage ?

________

(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

5 mn

Replay I Nantes zéro carbone

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 10
à écrit le 23/05/2021 à 11:31
Signaler
Des faits et des chiffres éclairants mais une présentation générale qui l'est beaucoup moins en faisant silence sur les causes. Cette situation est la conséquence logique de la mondialisation libérale que la droite et une partie de la gauche nous ve...

à écrit le 21/05/2021 à 23:34
Signaler
D'un côté on importe de l'acier chinois ou des produits manufacturés chinois contenant de l'acier, et des milliers ou millions de tonnes de ferraille de recyclage sont plus ou moins stockées en attendant un prix normal de rachat, actuellement une to...

le 22/05/2021 à 6:04
Signaler
Désolé de vous décevoir mais votre acier revalorisé en fonderie électrique n'est pas vert puisque 90 % de la production électrique française est issue de fission nucléaire dont personne ne souhaite stocker les dechets dans son jardin...

à écrit le 21/05/2021 à 18:43
Signaler
De plus, il faut voir la qualité de certains aciers importés ou qui ont servi à construire du matériel asiatique ! Du chewing-gum !

le 22/05/2021 à 5:59
Signaler
Vous parlez de l'acier surclassé du japonais Kobe Steel utilisé pour la production de véhicules Renault-Nissan qui n'ont fait l'objet d'aucun rappel depuis l'éviction de son ancien dirigeant?

à écrit le 21/05/2021 à 14:48
Signaler
Monsieur Julienne, comme vous l'indiquez parfaitement, en Europe, les aciéries fonctionnent à près de 100 % de leurs capacités. Je souscris pleinement à vos trois premiers éléments. Cependant, concernant votre quatrième élément, permettez moi, mais c...

à écrit le 21/05/2021 à 13:38
Signaler
Ne vous inquiétez pas, les transports communistes réduiront notre dépendance à l'acier et à terme nous viendront au transport vert des oligarques rouges devant et verts derrière qui offriront de généreux emplois aux pauvres comme tireur de pousse-...

à écrit le 21/05/2021 à 12:38
Signaler
En supposant une reindustrialisation du secteur, il faudra des annees pour concretiser le projet. En Europe, tout est long et difficile. Que croyez-vous que va faire la concurence durant ce temps?

à écrit le 21/05/2021 à 11:23
Signaler
Dans cette démondialisation qui s'annonce (voir l'article de François Lévèque dans les Echos), cela va être une mosaïque de cas particuliers. On voit mal démondialiser certains secteurs (Apple ne serait plus mondial?), pour d'autres c'est parti (Aff...

à écrit le 21/05/2021 à 10:40
Signaler
Le minerai de fer à forte teneur de Kiruna (Suède, 'Laponie', mine à ciel ouvert mais une veine passe sous la ville (pas très jolie dans mes souvenirs mais bon :-) ) qui doit se déplacer), partant par bateaux de Narvik suite à son transport par un tr...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.