Le candidat Filllon apporte du nouveau, mais pas son programme

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(Crédits : DR)
Le candidat Fillon, en adéquation avec la droite actuelle, apporte du nouveau. Mais son programme économique, daté, a pour défaut de raisonner "hexagonal". Or une politique de compétitivité dépend du contexte extérieur, guère favorable

Je n'avais rien vu venir comme la plupart de mes concitoyens. Pour moi, François Fillon était le loser, celui qui marche sur toutes les peaux de bananes. La pantalonnade qui l'avait opposé à Copé en était la preuve. Battu dans une élection qu'il avait gagnée, comment pourrait-il triompher dans un scrutin national au plus haut niveau ? Qui pourrait être séduit par cette mine de vaincu amer ? Cette évaluation a minima était probablement celle des sondeurs, qui obligés de procéder à des tripatouillages- appelés noblement redressements- du fait des échantillons squelettiques dont ils disposaient au niveau de chaque candidat ont ajusté au détriment de ceux qui ne pouvaient gagner.

 Mon appréciation évolua lentement, lors des débats télévisés. Dès le début,  sa prestance apparut présidentielle, son professionnalisme de « debater » s'imposa, qu'il s'agisse d'esquiver une réponse à une question qu'il ne connaissait pas (le montant du Smic) ou de moucher des journalistes, croyant manifester leur indépendance par des interruptions répétées et inopportunes, des propos insolents et des questions caricaturales. Puis sur un certain nombre de questions complexes, comme le contrat de travail, sa maîtrise du sujet montra qu'il était expérimenté et avait beaucoup travaillé, plus que ses rivaux.

Adéquation parfaite entre le message, la personne et la cible visée

Sa supériorité comme véritable homme politique fut évidente lorsque l'on constata tardivement une adéquation parfaite entre son message, sa personne et la cible visée. La droite attendait un message ferme, sans concession, à la Sarkozy, et un candidat incarnant la rectitude et la rigueur morale, bref un anti- Sarkozy. L'ancien Premier Ministre, sensible aux évolutions en cours dans la société et le peuple de droite, sut répondre à cette attente. L'époque n'est plus où le catholique engagé en politique se montrait d'une extrême discrétion s'agissant de ses convictions religieuses. La présence de l'Islam est devenue si manifeste en France que la plupart de ceux qui se disent catholiques attendent de leur candidat une explicitation claire des principes et des valeurs traditionnelles, qu'ils associent à l'histoire de la France. Le catholique Fillon l'a parfaitement compris, comme en témoigne sa défense des chrétiens d'Orient ou de la famille traditionnelle.

Sur l'avortement, sa position pourrait être majoritaire. Beaucoup pensent que c'est une mauvaise solution, tout en en considérant que la loi autorisant l'IVG est un moindre mal et qu'elle ne doit en aucun cas être mise en cause. Mais ils ne sont pas prêts à dire avec Alain Juppé, qu'il s'agit d'un droit fondamental.

Dans la défense des traditions, l'idéologie n'est pas toujours respectueuse des faits. Sa dénonciation des programmes d'histoire et des professeurs d'histoire est inexacte en 2016 et injuste. L'on parle de Clovis et des héros traditionnels à l'école primaire. Dans le climat actuel cette inexactitude a été rarement relevée.

 Le candidat apporte du nouveau....

Le candidat Fillon apporte sans nul doute du nouveau. On ne peut le rattacher ni au Sarkozisme, ni au Chiraquisme, ni au gaullisme, quoiqu'il en dise. Marine Le Pen devrait s'inquiéter de cette « nouveauté ». Le tiers de ces électeurs, d'origine catholique, pourrait être attiré par un candidat, affichant sa rupture avec les pratiques anciennes mais plus rassurant dans le domaine de la politique économique. Le premier François avait plumé la volaille communiste, le second plumera-t-il la volaille FN ?

 ... mais son programme est-il nouveau et applicable?

Si le candidat est nouveau, ses propositions financières, économiques et sociales sont elles également nouvelles et applicables ? On peut en douter.

 La première carence est l'absence du temps et de l'espace dans sa perspective, comme dans celle de tous les autres candidats aux Primaires.

Absence du temps. Le redressement de la France demande dix ans. Attirer durablement des investisseurs, inventer de nouveaux produits, moderniser nos modes de production, construire des filières à l'exportation, transformer notre système social et éducatif, cela dépasse la durée d'un quinquennat. François Fillon était en meilleure position pour le dire qu'Alain Juppé. Il ne l'a pas dit.

Réformer profondément en un été n'est pas crédible. Même en recourant à la procédure des ordonnances, qui est légitime, il faut beaucoup plus que quelques mois pour adopter tous les textes nécessaires dans des domaines aussi complexes que le droit du travail et la santé où les modalités et les détails importent. En octobre, ne seront connus que les principes, alors que l'on devrait être dans une campagne référendaire.

A côté des ordonnances, il faut utiliser la voie parlementaire normale, comme l'avait fait habilement le président Sarkozy en faisant une grande loi sur l'université en juillet 2007.

Le candidat annonce que le maximum de textes sera écrit d'ici mai 2017. C'est une indication positive. Ce qui serait encore plus positif, c'est la constitution dans les prochains jours d'un shadow cabinet incluant les futurs responsables des grands ministères. Sa victoire aux primaires lui donne une marge de manœuvre considérable par rapport à ses amis politiques. Rappelons que dans notre système politique, les délais pour constituer un gouvernement sont de quelques jours, que l'improvisation est la règle et que les débuts de nos gouvernements sont un concert de débutant.

La distinction entre les effets de court terme et les effets de moyen terme n'est pas faite. Des politiques peuvent être fondées, comme le désendettement public, la réduction des déficits ou la baisse des prélèvements obligatoires. Mais à court- terme, elles peuvent avoir un effet dépressif. Ne pas le reconnaître, comme l'a fait Bruxelles durant des années, en niant l'existence d'un multiplicateur de dépenses, a été une erreur grave, économique et politique, dont nous continuons à payer le prix. L'on peut-ou l'on doit être ambitieux sur les objectifs visés, à condition d'être souple sur le cheminement et les étapes. L'ambition n'exclut pas le pragmatisme. Prévenir dès maintenant de la coexistence de ces deux effets serait sage, en indiquant l'importance du contexte international, ce qui suppose qu'on ne l'ait pas ignoré.

 Absence de l'espace. Tous les candidats ont raisonné « hexagonal ».  Le monde est absent des politiques proposées.

Le succès rapide d'une politique de compétitivité dépend de la conjoncture internationale, qui a joué contre François Hollande. Les fortes augmentations des exportations constatées dans le passé, suite à des dévaluations par exemple, ont été rendues possibles par une croissance soutenue chez nos partenaires commerciaux. Ce ne sera pas le cas en 2017. Nous sommes durablement en Europe dans une période de croissance lente. Quant aux gains de parts de marché, ils sont rarement immédiats. D'autres variables peuvent également influer sur notre commerce extérieur comme les taux de change et le prix des matières premières.

 A contre courant de la communauté internationale

A côté des aspects quantitatifs interviennent d'autres facteurs. Pour réussir dans la mondialisation, la politique économique d'un Etat a besoin d'un minimum d'adhésion de la communauté internationale. La droite de 2016 n'est-elle pas à contre-courant comme le fut la gauche de 1981 ? Au moment où l'union de la gauche arrivait au pouvoir, le néolibéralisme s'imposait dans le monde avec Reagan et Thatcher. Personne ne s'en émut à Paris. Même indifférence en 2016. La mondialisation libérale est rejetée par l'électorat britannique et américain notamment parce qu'elle engendre trop d'inégalités (un mot qui n'a pas été prononcé durant les primaires). Le keynésianisme est de retour et la relance de la demande publique est demandée par les organisations internationales, et, dans ce contexte, la France ferait l'expérience du thatchérisme ? Certes, le thatchérisme ne se limitait pas au libéralisme économique, il prenait en compte un besoin d'autorité et d'ordre, qui est très actuel en France. Ce retour au thatchérisme dénote une incapacité française quasi permanente à situer la France dans la mondialisation. On attendait qu'Emmanuel Macron apprenne aux Français sinon à aimer la mondialisation mais à la supporter. Pour l'instant, il préfère les confidences sur sa grand-mère, son épouse et sa personne.

 Recadrées dans le temps et dans l'espace, les propositions économiques et sociales du candidat de la droite sont elles de nature à sortir le pays de l'impasse et des contradictions dans lesquelles il étouffe ? Au stade actuel, on ne peut répondre par l'affirmative.

 Une hiérarchie des priorités contestable

Sa hiérarchie des priorités est contestable. La réforme des retraites n'est pas une urgence. Beaucoup a déjà été fait par touches successives associant des gouvernements de droite et de gauche. Reste à réduire des discordances non justifiées entre régimes publics et privés.

Les 35 heures ? François Fillon aurait dû écouter les propos sages du candidat Poisson, qui fort de son expérience dans l'industrie a indiqué que pour un grand nombre d'entreprises ce n'était plus un problème, suite aux multiples dérogations intervenues depuis le vote de la loi. Certes, le dispositif est trop complexe, il peut se poser encore quelques problèmes dans les services privés et publics. L'abandon des 35 heures, alors que les Français travaillent en moyenne plus de 38 heures sera avant tout une victoire idéologique et aura peu d'effets économiques.

La réduction du nombre des fonctionnaires ? A la vérité, on ne sait faire qu'une chose, le non-remplacement des fonctionnaires partant à la retraite. Cela donne des résultats. C'est ce qu'a fait le premier ministre, François Fillon, qui avait abandonné l'autre volet de la réforme, soit une analyse minutieuse des principales missions publiques (logement, éducation, sécurité, transports...) et la détermination des secteurs où il fallait moins d'Etat ou plus d'Etat ou un Etat différent. Il faut reprendre cette approche, mais pas en chambre, comme ce fut le cas sous Sarkozy, ce qui avait conduit à l'échec. Le reste est aventure et idéologie.

Le retour à l'équilibre des finances publiques ? Il doit se faire progressivement, compte- tenu de l'environnement international (croissance, prix, taux d'intérêt) et déterminer son rythme a priori serait une erreur.

 D'autres propositions sont vraiment prioritaires. La Santé est une urgence d'une grande complexité à laquelle il faut s'attaquer dès le début du quinquennat. Elle n'est pas que financière et elle ne peut se faire qu'après un dialogue incluant en particulier toutes les professions médicales et les hôpitaux. Cela ne se fait pas en quelques semaines.

Le contrat de travail en est probablement une. La flexi-sécurité donne une direction claire. Pour l'instant, il y a plus de « flexi » que de sécurité, alors que l'accumulation des dettes de l'Unedic.

 Rien sur l'investissement

La faiblesse principale des propositions est la place trop faible donnée à l'investissement, qui est un problème central en France et dans les anciennes puissances développées. Seul, un investissement massif au profit du numérique, de la transition énergétique et de la mobilité peut assurer un redécollage de l'économie française. Il ne suffit pas de donner de l'argent aux entreprises pour que l'investissement redémarre. Les entreprises peuvent se contenter de distribuer des dividendes, de racheter leurs actions ou de regonfler leur trésorerie. Une politique volontariste associant les entreprises et l'état, utilisant les instruments existants ( Banque d'Investissement) relançant un grand emprunt type Juppé-Rocard, inventant de nouvelles formules de financement en profitant de taux d'intérêt bas est à mettre en place dès 2017. Investir est plus urgent que réduire la dette. Autour de cet objectif, une mobilisation des principaux acteurs économiques et sociaux est possible.

La pratique peut s'écarter du discours...

 Cela dit, annoncer un succès ou un échec serait prématuré. Dans les cinq prochains mois, des changements importants sont possibles. Le discours d'ici le premier tour de la présidentielle, lui, ne changera guère, puisque l'objectif principal est de mordre sur l'électorat de Marine Le Pen. En revanche, un shadow cabinet, se concentrant sur la première année, le calendrier et les aspects opérationnels, peut prendre de la distance par rapport aux textes sacrés, par exemple en mettant au premier plan le problème de l'investissement. Le choix des hommes, leur degré de préparation joueront fortement sur les conditions de démarrage. Même si le discours ne change pas, la pratique peut prendre quelque distance. Ce fut le cas de Reagan qui fut keynésien en affirmant le contraire. L'ancien Premier Ministre pourrait dans l'action surprendre par son pragmatisme.

Un peu de chance lui sera nécessaire. Elle n'est pas à exclure : amélioration de la conjoncture internationale et surtout adhésion de l'opinion. Un « choc de confiance » en particulier chez les chefs d'entreprises soulagés par le départ de la gauche et alléchés par l'annonce de baisses d'impôts est possible est possible. Un retournement des anticipations a des effets mesurables sur la croissance, au moins un temps.

Il est des politiques de droite qui peuvent être des réussites techniques.

 Pierre-Yves Cossé

Novembre 2016

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Commentaires
a écrit le 02/12/2016 à 9:47 :
L'article est plein de remarques de bon sens, néanmoins sur le discours sur la réduction du nombre de fonctionnaire est irréaliste et incomplet. Les administrations publiques fonctionnent avec des processus et des outils qui ont 15 ans de retard sur le privé et la réflexion sur la baisse du nombre de fonctionnaire n'a de sens que si on enclenche une réelle démarche de gain de productivité. La médiocrité des élus ( notamment pour les collectivités) aveuglés par des visions de courte vue électoraliste empêche d'avancer sur ce sujet et au niveau de l'Etat, le management défaillant de ce type de projet bloque des avancées importantes (exemple de la paie des militaires).
Sauf à trancher dans le vif des politiques publiques (et il faudra savoir lesquelles sacrifier et je doute que cela se fasse sans douleur), je ne vois pas comment baisser intelligemment la dépense publique...
a écrit le 30/11/2016 à 14:10 :
L auteur devrait lire l article de M Godin dans ce meme journal : Fillon est un CONSERVATEUR. autrement dit, il souhaite figer les choses, pas les faire bouger. C est pour ca que l auteur s illusionne s il croit que Fillon va remettre a plat le contionnement de l etat pour reduire le nombre de fonctionnaire et faire des economies ou reformer la sante (surtout quand on sait que le gros de ses electeurs sont les retraités : ils seraient les principales victimes d economies dans ce domaine -> mieux vaut faire payer les jeunes).

Quant au domaine du numerique cite dans l artcile, le programem de Fillon c est celui de Sarkozy : renforcer l hadopi pour sauver les dinosaures de la musique/video de l extinction, supprimer la neutralite du net pour etouffer dans l oeuf les start up ... Il ne manque plus qu un amateur de gamins thai pour couronner le tout
a écrit le 30/11/2016 à 13:20 :
Fillon oublie une chose primordiale, c'est la relation entre le cout du travail et le prix de l'énergie. Mais est il en mesure de le comprendre?
a écrit le 30/11/2016 à 12:15 :
Il n'aura pas le temps d'être pragmatique alors il sera dogmatique! Il suivra "les recommandations" et "les directives" de Bruxelles sans broncher de peur d'y perdre du temps! Nous n'aurons pas un Président mais l'UE aura son préfet!

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