Sur la marchandisation de l'Université

Que faire face à la marchandisation croissante de l'Université? Tenter de revenir en arrière ? Un nouveau compromis est plutôt à inventer. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan
(Crédits : DR)

 « Oui à l'économie de marché, non à la société de marché »

Cette distinction introduite par Lionel Jospin est plus que jamais pertinente mais difficile à respecter. La fixation de la frontière, dans une société mondialisée et dominée par la technique et la recherche du profit, est un problème majeur, dont l'issue influera sur notre « vivre ensemble ». Cette frontière ne cesse d'évoluer au profit du marché qui pénètre progressivement des domaines qui dans les années 50 étaient considérés comme des services publics accessibles à tous et gratuits. L'offensive est particulièrement visible dans le secteur de la santé, de la culture et de l'éducation.

Elle contribue à une montée des inégalités, puisque les plus démunis peuvent se trouver exclus, voire à un changement dans la nature des ces activités, caractérisées traditionnellement par le désintéressement et l'attachement à des objectifs non quantifiables, dont l'indépendance.

Définir une stratégie réaliste implique que le phénomène soit situé dans le temps et l'espace, sous ses différents aspects, techniques, économiques et sociaux.

 1- Les relations entre les deux mondes, université et marché, sont anciennes mais elles avaient un caractère marginal.

  • Premier et second degré : les leçons particulières payantes, les « boites à bac » auxquelles recouraient les classes moyennes pour faciliter l'ascension de leurs descendants et les écoles privées d'inspiration religieuse.
  • Enseignement supérieur : les écoles de commerce souvent liées aux Chambres de Commerce et des écoles privées pour des métiers particuliers.

Cela dit, la gratuité du service public n'était pas totale : pensionnat, fournitures (même si une partie était prise en charge par les collectivités locales) et dans l'enseignement supérieur le coût de subsistance pour les étudiants, dont beaucoup ne vivaient pas au domicile familial. Comme les bourses n'ont jamais été suffisantes, une part des étudiants se livraient à un travail rémunéré durant la période scolaire ou les congés.

2- Ces relations sont devenues plus étroites et elles engendrent une dépendance de l'université par rapport aux contraintes économiques

  •  Des contraintes financières croissantes.

Il est apparu un marché des leçons particulières structuré par des entreprises importantes, dont le suivi est quasi obligatoire pour réussir de grands concours universitaire (médecine, Sciences-Po...) Le volume d'affaires avoisine en France 2 milliards d'euros pour 40 millions d'heures de cours.

Les frais de scolarité des Ecoles de Commerce ont explosé tandis que leur nombre se multipliait. Les frais de scolarité sont en moyenne de 35 000 euros pour trois ans d'études, soit une augmentation de 50% en trois ans. HEC annonce 44 000 euros pour 2017. Parallèlement le montant des bourses a augmenté mais elles ne concernent qu'une minorité et ne couvrent qu'une part des dépenses. Sans atteindre ces montants, les frais de scolarité sont devenus significatifs dans les établissements publics d'enseignement supérieur qui sont autorisés à fixer librement les droits d'entrée.

Le phénomène ne concerne pas seulement la France. Aux Etats-Unis, le coût des études a augmenté de 1120% en trente cinq ans, soit quatre fois plus vite que le cout de l'alimentation. Une autre cause de l'augmentation du cout des études est la multiplication des études à l'étranger ; les 84 000 jeunes Français concernés, selon l'UNESCO, doivent supporter les frais de scolarité (sauf dans l'Union Européenne) et les dépenses de la vie courante.

L'apparition de techniques et de métiers nouveaux, auxquels l'Université préparait peu ou mal, a suscité parallèlement l'ouverture de nouvelles écoles payantes, contribuant à réduire le champ de la gratuité.

L'élévation du cout des études et l'allongement de leur durée ont entrainé une augmentation de la part des dépenses d'éducation supportée par les ménages. En France, elle était de 8% en 1912, ce qui place la France dans une moyenne européenne- mais 0,1% en Suède. Elle s'est accompagnée d'un développement du travail étudiant régulier (20% environ) d'autant plus nécessaire qu'un plus grand nombre d'étudiants vient de classes modestes, et d'un recours à l'endettement des étudiants et des familles auprès des banques, facteur d'inégalité et d'incertitude. Le remboursement est parfois difficile voire impossible, posant un problème à la fois pour les individus et pour les banques. Aux Etats-Unis, le montant cumulé de la dette des étudiants américains s'élève à 1.300 milliards de dollars...

Cette tendance à l'endettement s'observe dans de nombreux pays, l'état intervenant parfois pour réguler ce marché des prêts et faciliter le remboursement en cas de revenus durablement insuffisants (Grande-Bretagne) En France, le taux d'intérêt, plus bas pour les élèves des grandes écoles (moins de 1%) que pour les étudiants des facultés, est un facteur supplémentaire d'inégalité.

  • Des changements structurels conduisant à des réseaux associant entreprises et université, voire à des marchés

- la poursuite des études par un plus grand nombre de jeunes et l'apparition d'un chômage durable des jeunes diplômés ont des conséquences sur l'organisation, le contenu des études et les objectifs assignés aux établissements. Dans le second degré, un enseignement technique et professionnel s'est développé. Dans l'enseignement supérieur, la masterisation, qui prépare à des métiers est devenu un phénomène majeur (des milliers) la formation permanente est devenue une activité spécifique jugée profitable. Il en est résulté des relations nouvelles avec les entreprises : présence de leurs représentants dans les conseils d'administration, partenariats sous des formes diverses (stages, enseignement en alternance, cycles spécialisés) ;

- le recours à des matériels (enseignement professionnel) et à des outils techniques coûteux adaptés à des enseignements nouveaux et renouvelant les pédagogies ; il s'en est suivi une dépendance technique et financière à l'égard du secteur privé mais aussi l'ouverture à des publics plus nombreux et dilué dans l'espace. Le renouvellement de l'enseignement à distance par la Formation en ligne ouverte à tous, « les MOOC » implique la « production » d'une formation sous une forme quasi industrielle et le recours à un nouveaux spécialistes n'appartenant pas nécessairement à l'université et venant du secteur des entreprises ;

- le développement d'une recherche au sein de l'université exigeant des relations structurées avec les entreprises collaborant aux efforts de recherche ou bénéficiaires. Les chercheurs eux-mêmes peuvent être amenées à travailler dans l'entreprise et à collaborer à la valorisation en aval de la recherche ;

- l'internationalisation de l'activité éducation aboutissant à un marché mondial. Quatre millions d'étudiants font des études, généralement couteuses, dans un pays étranger, ils seront sept millions en 2025. Dans un monde globalisé, l 'acquisition d'un diplôme dans un pays autre que le sien est nécessaire à la réussite dans certains métiers. Le secteur le plus représentatif de cette évolution est le marché des Business Schools doté d'un classement mondial annuel. Sur ce marché, dominent la langue anglaise et les établissements anglo-saxons.

Les grandes et riches universités américaines, anglaises et bientôt chinoises développent une approche marketing dans un grand nombre de secteurs de l'enseignement. Dans des pays en développement comme le Vietnam, se développe un marché pour tout ce qui n'est pas l'enseignement obligatoire (approximativement les écoles primaires et les collèges) et sur ce marché, les opérateurs étrangers (australiens par exemple) sont particulièrement actifs. Les familles son prêtes à payer cher, pourvu que l'obtention du diplôme soit garantie. On achète du « tout compris » études et examen.

3- Vers une université fonctionnant comme un ensemble de marchés ?

 Ce nouveau monde serait régi par les principes régissant les marchés :

  • la concurrence généralisée entre opérateurs, à l'intérieur et entre tous les pays, impliquant une évaluation permanente des résultats, une recherche du profit, la sélection des meilleurs  et le souci de faire bonne figure dans les classements internationaux ;
  • une mobilité accrue des enseignants et des étudiants attirés par les opérateurs les plus performants ; ces opérateurs disposent d'une large autonomie économique et financière, qu'il s'agisse de recruter des professeurs ou des étudiants. Ils peuvent coopérer avec d'autres opérateurs.
  • une diversification du personnel enseignant, le concours de cadres venant du secteur privé étant de plus en plus fréquent ;
  • une diminution du rôle de l'Etat et des collectivités publiques, qui se limiteraient à la régulation de ces marchés (sécurité, qualité) à la gestion de secteurs intéressant peu le secteur privé (école primaire) ou d'établissements témoins ayant une renommée internationale et à l'octroi d'aide aux familles ou aux étudiants ;
  • une plus grande part du financement demandé aux familles et aux usagers, source d'inégalités accrues et contraire à l'égalité des chances ;
  • un certain effacement de missions traditionnelles qui honoraient l'université : l'enseignement désintéressé et le développement de l'esprit critique.

 4- Un retour à la situation antérieure est exclu

- L'idéologie de marché s'est imposée à la grande majorité des acteurs publics et privés dans l'université, en France comme ailleurs.

Un exemple pour la France : à la demande de Laurent Fabius, ministre des Affaires Etrangères, France-Stratégie a rédigé une note « Investir dans l'internationalisation de l'enseignement supérieur » Il s'agit pour la France de prendre une « part de marché accrue » sur le « marché des étudiants internationaux » La part actuelle est de 7%, les étudiants africains largement en tête (40%) Alors que l'on assiste à une « intensification de la concurrence » il faut accroître « l'attractivité » pour diversifier le recrutement, tout en « tarifant les études au cout complet » (Ils sont supposés connus) Et les experts s'interrogent sur l'élasticité de la demande étudiante par rapport au prix des études. Le marché des étudiants est évalué comme celui des voitures.

 De nombreuses universités ou Ecoles se situent déjà dans la perspective définie par France-Stratégie. Elles ont des bureaux à l'étranger, nouent des partenariats, tentent d'attirer des étudiants étranger, notamment chinois. L'objectif est pédagogique mais aussi financier, en particulier dans les universités petites et moyennes. Certains opérateurs ont parfaitement réussi (Sciences-Po) d'autres ont fait passer le marketing avant toute autre préoccupation (Toulon et les étudiants chinois)

- Cette idéologie est cohérente avec les exigences des économies concurrentielles dans un monde globalisé. L'accélération du rythme des innovations implique une adaptation rapide du contenu et des méthodes d'enseignement, une forte capacité d'initiative et d'expérimentation et une place accrue faite à l'éducation permanente. Seuls, des opérateurs décentralisés, partiellement spécialisés, immergés dans un milieu local, et dialoguant avec les principaux acteurs économiques et sociaux pourront contribuer à la compétitivité globale de l'économie. Dans la guerre économique, l'université occupe sa place.

- Même si les réactions sont variables à l'intérieur de l'université, compte tenu de la proximité plus ou moins grande avec les réalités de la vie économique, une bonne part des acteurs a fait sienne cette approche. Les étudiants veulent être préparés le mieux possible à leurs futurs métiers, avoir des relations précoces avec les entreprises (stages formateurs, enseignement en alternance) et recourir à des méthodes d'enseignement interactives incluant l'emploi de techniques numériques et mobiliser le plus tôt possible leur capacité d'initiative.

L'encadrement de l'université, conscient que la concurrence est une réalité -pas complètement nouvelle- et que les usagers sont de plus en plus exigeants demande, dans une proportion significative, une évolution des structures et des méthodes, plus de souplesse et de marge de manœuvre et accepte l'ouverture sur l'extérieur.

- Beaucoup d'entreprises, notamment à l'échelon local et régional, souhaitent être partie prenante à la formation de leur futur personnel. Se heurtant à des difficultés quantitatives et qualitatives de recrutement, elles veulent être écoutés, qu'il s'agisse des connaissances ou des qualités attendues. Etre écouté ne veut pas dire être entendu car leur vision est souvent à court terme. Elles sont prêtes à confier des études à des établissements d'enseignement et à collaborer à la recherche publique, sans vouloir se substituer aux organismes existants.

- Le rejet de cette combinaison nouvelle entre université et marché reste fort du côté de l'appareil central de l'Education nationale et d'une partie des syndicats nationaux. Les bureaux parisiens freinent la déconcentration et la décentralisation qui réduisent leurs pouvoirs apparents et complexifient le paysage universitaire. Au nom d'une égalité qui n'a jamais existé, en particulier dans l'enseignement supérieur, ils sont hostiles à la différenciation et à l'expérimentation. Faute de moyens financiers et d'une exploitation des travaux de la recherche pédagogique, ils avancent lentement dans la voie de l'utilisation du numérique. Peu préparés au dialogue avec les entreprises, ils hésitent à se lancer dans des partenariats avec le secteur privé. Ils reçoivent enfin des impulsions désordonnées et contradictoires du monde politique pour qui l'éducation nationale est le champ privilégié des guerres de religion.

 5- Le compromis est à inventer

 Sur un sujet aux évolutions rapides et contradictoires, aucune recette magique ne peut être prescrite. Seul des bases pour un compromis réaliste peuvent être posées. Elles ne sont ni définitives ni complètes.

 La première base du compromis est l'affirmation renouvelée que l'Education Nationale est une priorité de l'action publique, L'éducation contribue à l'égalité des chances, à la formation des citoyens et au développement économique du pays, par une élévation permanente du niveau des compétences. Dans un monde globalisé, la qualité du système éducatif est un atout majeur.

La reconnaissance de cette priorité implique :

- un effort financier soutenu et continu qui peut être déterminé en comparaison de ce que font les états les plus performants de l'OCDE

- des politiques à moyen et long terme échappant au moins partiellement au jeu des alternances politiques, ce qui suppose des formes nouvelles de débat, décentralisées et associant toutes les catégories d'acteurs ;

- dans le cadre de ces politiques, la fixation de quelques objectifs majeurs, quantitatifs et qualitatifs, dont :

  • une déconcentration et une marge d'initiative plus grande laissée aux chefs d'établissement (pédagogie, programmes) en vue d'améliorer la performance du système et de le rendre plus « compétitif » par rapport au privé. Parallèlement à cette déconcentration des contrepoids à l'échelon régional ou dans les établissements sont nécessaires et notamment la mise en place de comités ou de conseils spécialisés associant, selon les sujets, personnel, usagers et responsables économiques et sociaux concernés ;
  • l'amélioration continue de la formation des enseignants (pédagogie et numérique compris) qui est le fondement de la performance du système, la réduction des inégalités, principalement financières, quel que soit le cursus choisi, ce qui suppose des mécanismes financiers adéquats ;
  • une place significative donnée à la recherche fondamentale et aux études désintéressées (du type langues anciennes).

 La seconde base du compromis est un partage clair des rôles et des responsabilités de chaque acteur au sein de cette université ouverte et multiforme, qui soit contrôlé.

 - Dans les relations entre secteur privé et service public, le risque permanent est celui du conflit d'intérêt aboutissant à des abus et à la corruption. La transparence est nécessaire à tous les stades des partenariats et l'évaluation de l'équité des contrats assurée par des experts indépendants. Les partenariats ne doivent pas être monopolisés au profit d'un nombre limité d'acteurs. Les usagers doivent pouvoir accéder à une information complète ;

 - Le rôle de l'Etat et des collectivités locales doit être défini et apprécié dans tous ses aspects. Il peut évoluer, qu'il s'agisse de la décentralisation, voire de la réduction de la part d'enseignement assuré directement assurée directement par le public. Au contraire, le rôle de l'Etat régulateur doit se renforcer, ce qui entraine une évolution des modes d'intervention et des compétences (capacité à évaluer) Entre autres obligations, il doit

  • assurer le respect de normes par tous les opérateurs : sécurité, sérieux des diplômes, non-discrimination, pluralité de l'offre éducative...
  • fixer un cadre pour les relations avec le secteur privé et les principes de la collaboration entre agents publics et agents privés.

 La troisième base du compromis est l'équilibre entre un accès du plus grand nombre à la formation la plus élevée possible et une qualité constante, voire croissante de cette formation. Cet équilibre délicat est à rechercher à tous les niveaux et quel que soit le statut de l'établissement. Le système français privilégie la sélection des meilleurs et l'apparition précoce d'une élite. Cette tendance est renforcée par le développement de «  marchés » à la recherche de rentabilité. Elle est à combattre sans sacrifier les exigences de qualité.

C'est à l'Etat de fixer ou de surveiller les conditions d'accès afin d'assurer une transparence complète, d'éviter les discriminations ethniques, sociales et financières et d'éliminer les filières d'échec.

Les dispositifs doivent être pluralistes, combinant différentes formes de contrôle des connaissances en début et en fin de cycle, prévoyant des dispositifs de « seconde chance » et de rattrapage et prenant en compte les diverses formes d'intelligence. L'accès du plus grand nombre ne sera assuré que si les « usagers » disposent de ressources financières suffisantes. Des mécanismes diversifiés sont à développer ou mettre en place : allocations, bourses, voire prêts.

 PYC

Septembre 2016

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Commentaires 5
à écrit le 29/09/2016 à 10:36
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Pour revenir à la réalité et rigoler (jaune) un peu :http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/09/29/a-saclay-la-guerre-froide-entre-grandes-ecoles-et-universites-s-intensifie_5005155_4401467.html

à écrit le 28/09/2016 à 10:03
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Bon article dommage que vous n'ayez pas de commentaires à votre niveau d'analyse. Pour ma part je pense que si, il faudrait revenir en arrière mais on peut revenir en arrière tout en faisant bien mieux, on ne peut pas toujours donner raison au "c...

à écrit le 27/09/2016 à 8:47
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Suite. Il y a également un point d'équilibre entre le temps passé en formation et le temps de travail. Ce point influence l'age de départ à la retraite des cadres.

à écrit le 27/09/2016 à 8:38
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La croissance de l'économie est liée au capital humain. Ce capital humain est lié à la formation. Le capital humain correspond à la dépense de formation et doit être comparé aux revenus liés au travail. Il faut analyser ce qu'on appelle l'économie de...

à écrit le 26/09/2016 à 12:29
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Si l'on fait des études, c'est en fait pour augmenter son pouvoir d'achat! Non?

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