Ad vitam æternam

 |   |  972  mots
Et si, pour faire revivre un être cher décédé, il suffisait de télécharger une application qui aura préalablement collecté l'ensemble des traces et données laissées par le défunt sur les réseaux sociaux?
Et si, pour faire revivre un être cher décédé, il suffisait de télécharger une application qui aura préalablement collecté l'ensemble des traces et données laissées par le défunt sur les réseaux sociaux? (Crédits : Reuters)
HOMO NUMERICUS. Les nouvelles technologies sont appelées en renfort pour conjurer la peur de la mort et faire en sorte que nous devenions, peut-être un jour, immortels. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.

Dans l'épisode « Bientôt de retour » (« Be right back ») de la série britannique Black Mirror, la mort d'un être cher se transforme en cauchemar numérique lorsque l'héroïne, qui vient de perdre tragiquement son mari dans un accident de la route, se laisse convaincre qu'il est possible de le faire revivre. Pour cela, rien de plus simple que de télécharger une application qui aura préalablement collecté l'ensemble des traces et données laissées par le défunt sur les réseaux sociaux. Voix, expressions, souvenirs communs... toute cette matière numérique mise bout à bout donnant l'illusion presque parfaite que la mort n'est qu'une parenthèse que la technologie saurait contourner pour faire revivre des êtres disparus.

Le réalisateur, Owen Harris, poussant même la dystopie jusqu'à imaginer qu'il serait possible de ne plus avoir à faire son deuil grâce à l'existence de clones de synthèse dotés d'une intelligence artificielle, ces derniers physiquement identiques en tous points aux personnes disparues. Comme dans un sursaut de réalisme devant le fait que toute vie s'achève un jour et que chacun de nous sait qu'il est mortel, l'héroïne se résoudra finalement à abandonner la copie de son mari pour affronter la triste réalité.

Immortalité numérique

De nombreux penseurs grecs s'accordaient sur une même tactique face à la mort : se convaincre qu'elle n'est rien, pour ne plus en avoir peur. Nul doute qu'ils auraient pu s'appuyer sur le numérique pour la rendre plus acceptable, voire achever de la banaliser. Aux États-Unis, les start-ups HereAfter[1] ou Eternime[2] ont chacune pour objet de transformer les souvenirs, les idées, les histoires de milliards de personnes en avatars intelligents qui leur ressemblent et qui peuvent « vivre » et communiquer, même après leur mort grâce à la création d'agents conversationnels (chatbots) capables d'interagir avec des humains de chair et d'os. L'une et l'autre de ces startups ayant pour modèle économique la souscription à un abonnement mensuel permettant ainsi aux utilisateurs d'interagir avec les générations futures, grâce à des assistants vocaux comme Siri ou Alexa. Un service peut être très utile quand on sait que Facebook comptera bientôt plus de membres morts que de vivants[3]...

Grâce à l'intelligence artificielle, l'utopie d'une vie éternelle pourrait même se réaliser. Le chercheur Hossein Rahnama, de l'Université Ryerson de Toronto, a développé une application baptisée « Augmented Eternity"[4] permettant, là encore, de créer un avatar numérique à l'effigie d'une personne à partir de ses données personnelles générées tout au long de sa vie. Assisté d'un algorithme capable de comprendre le contexte, le contenu émotionnel, ou encore le sens profond de publications sur le web... aboutissant finalement à la promesse que la machine sera capable d'analyser l'ensemble de ces données pour reconstituer éléments de votre personnalité afin de prolonger son existence aux yeux des vivants, par ailleurs « clients » d'un tel service. Même après votre décès, cette IA serait ainsi en mesure d'interagir avec vos proches : conversations anodines ou avis plus tranchés lorsque vos proches auront à prendre des décisions... cet avatar numérique promet d'être cette « ligne de vie ».

Tuer la mort

On doit à Ray Kurzweil, chercheur au MIT d'avoir popularisé la notion de « singularité » en faisant paraître en 2005 un best-seller au titre énigmatique « The singularity is near » (traduit en 2007 en français par « La Singularité approche : quand les humains transcendent la biologie 2.0 [5] »). Empruntant l'expression à la théorie de la relativité qui décrit les trous noirs en tant que des phénomènes physiques si importants qu'ils échappent à toutes les lois physiques connues, ce gourou de la Silicon Valley, proche des 70 ans, obnubilé par sa propre immortalité, est un fervent défenseur de ce courant transhumaniste qui prophétise la fusion prochaine de l'homme et de la machine d'ici à 2045. Grâce à la technologie et transformés en un être mi-biologique mi-informatique, nous pourrions ainsi être définitivement débarrassée des maladies, de la vieillesse et de la mort.

Projet insensé

De grands noms de la science et de la technologie - Stephen Hawking, Elon Musk, Bill Gates[6] - ont collectivement émis des réserves sur ce projet insensé que la technologie et qu'une intelligence supérieure (artificielle) puisse prendre le dessus sur l'Homme et que nous devenions tous des Hommes « augmentés ». Néanmoins, et pour le principal défenseur de ce courant de pensée, rien ne change. Ray Kurzweil persiste : « En fonction de la croissance exponentielle des technologies, les 'machines' - nous aurions besoin de trouver un mot nouveau - vont devenir aussi subtiles et souples que les êtres humains. C'est ça, la biologie de l'avenir ![7] »

A l'occasion de la prochaine fête des défunts, nombre de familles iront fleurir la sépulture d'un parent. Si certaines de ces dernières arborent déjà une touche de numérique grâce à la présence de QR-code[8] qui permettent, en les scannant avec un smartphone, d'accéder à la biographie d'un défunt, à des photos ou à des témoignages, le temps n'est pas encore advenu où ce post-humain, mi-Homme, mi-machine, deviendra immortel. Il faut s'en féliciter car mort fait partie de la vie. Et d'ailleurs, l'Homme qui ne mourra pas et dont la vie pourra s'étendre ad vitam æternam sera-t-il encore humain ?

___

NOTES

1 https://www.hereafter.ai/

2 http://eterni.me/

3 https://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/2053951719842540

4 https://youtu.be/a3ziJqDKLjc

5 https://www.amazon.fr/Humanit%C3%A9-2-0-bible-du-changement/dp/2916260048/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1489936606&sr=1-1&keywords=ray+kurzweil+humanit%C3%A9+2.0

6 https://www.franceculture.fr/sciences/pourquoi-stephen-hawking-et-bill-gates-ont-peur-de-lintelligence-artificielle

7 https://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/ray-kurzweil-icone-de-lamerique-transhumaniste-1019463

8 https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/10/31/01016-20151031ARTFIG00004-des-code-barres-sur-les-tombes-pour-honorer-la-memoire-des-defunts.php

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 01/11/2019 à 17:17 :
Laissez partir ... c’est « le beau cadeau « à faire... pour que l’âme s’envole vers la lumière et l’apaisement...

Le statut terrestre n’a rien à avoir avec le «  statut du mort » car le mort laisse tout derrière lui et se libère de tout matériel pour laisser son âme aller là il doit aller...

Le corps n’est qu une enveloppe et ça reste un point de repère pour le «  recueillement « 

Bon Toussaint a tous et toutes ,
a écrit le 30/10/2019 à 17:04 :
A ce rythme-là, évidemment, la planète finira par être trop petite! Ah, si elle était plate et que les gens tombaient dans le vide sidéral, que ce serait apaisant!
a écrit le 30/10/2019 à 15:13 :
"Et d'ailleurs, l'Homme qui ne mourra pas et dont la vie pourra s'étendre ad vitam æternam sera-t-il encore humain ?"
Une bonne question en effet et surtout aura t'il achevé le cycle de son existence en restant immortel ?

Le risque n'étant pas au final de rester bloquer seulement par peur de l'inconnu ? Regardons l'oligarchie européenne qui croit parce qu'elle le veut puissamment, tout bloquer, par peur de perdre ou de ne pas gagner difficile de se mettre dans une tête aliénée... Mais malgré tout ses capitaux, malgré tout ses outils de production on avance quand même.

Notre puissance culturelle européenne serait d'un secours formidable à la recherche de l'intelligence artificielle si notre oligarchie n'avait pas passé toute son énergie à éradiquer la moindre notion d'intelligence remettant logiquement en cause sa toute puissance.

Pourquoi cette peur d'évoluer chez quelques uns d'entre nous ?
a écrit le 30/10/2019 à 13:04 :
Vu qu'à l'heure actuelle la c.......e naturelle se développe nettement plus vite que l'intelligence artificielle, bonjour le cauchemar de la vie éternelle numérique !!
a écrit le 30/10/2019 à 12:45 :
Mon artefact-num me le disait à l'instant même, et je suis bien d'accord :)

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :