Hommage à Bernard Stiegler, penseur du numérique

 |  | 1093 mots
Lecture 6 min.
Bernard Stiegler, lors des ROUMICS (11e édition des « Rencontres Ouvertes du Multimédia et de l’Internet Citoyen et Solidaire », novembre 2014), organisée par l’association ANIS, avec le collectif Catalyst en 2014 sur le sujet du « Bien commun » en lien avec le monde du numérique|numérique.
Bernard Stiegler, lors des ROUMICS (11e édition des « Rencontres Ouvertes du Multimédia et de l’Internet Citoyen et Solidaire », novembre 2014), organisée par l’association ANIS, avec le collectif Catalyst en 2014 sur le sujet du « Bien commun » en lien avec le monde du numérique|numérique. (Crédits : Lamiot / via Wikimedia CC-BY-SA-4.0)
HOMO NUMERICUS. Les philosophes du numérique sont peu nombreux. Lorsque l'un d'entre eux disparaît, il faut leur rendre hommage. Véritable « décloisonneur » des savoirs, Bernard Stiegler savait mettre en perspective la révolution technologique qui nous entoure. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Difficile d'échapper à l'actualité numérique de cette période estivale qui s'achève : lubie d'Elon Musk, fantasque fondateur de Tesla et de SpaceX, de relier le cerveau des humains à des ordinateurs, bataille entre les États-Unis et la Chine autour de l'application Tik Tok et ses 625 millions d'utilisateurs actifs mensuels dans le monde, bannissement de la technologie 5G Huawei par Londres au motif que ses réseaux constitueraient un « danger pour la sécurité nationale », lutte contre la cyber-haine qui se propage sur les réseaux sociaux, colmatage dans la précipitation d'une faille de sécurité de l'assistant vocal « Alexa » d'Amazon (200 millions d'appareils dans le monde)... S'il était encore besoin d'en faire la preuve, le rêve triomphant et annonciateur d'un monde meilleur obtenu grâce aux seules nouvelles technologies n'est pas encore pour tout de suite.

Comme en écho à cette nécessité de prendre ses distances avec ce « tout technologisme » béat, il y eut également, au début du mois d'août, l'annonce de la disparition d'un philosophe iconoclaste et imaginatif ayant consacré l'intégralité de son œuvre à une analyse critique du numérique et de la technique : Bernard Stiegler.

Case prison

Platon avait fait de sa caverne une allégorie pour signifier que les Hommes sont naturellement épris de connaissances dès lors qu'on leur éclaire le chemin de la vérité. Dire que la prison eut ce même effet sur Bernard Stiegler, il n'y a qu'un pas.

Celui qui n'avait jamais goûté à la philosophie s'y initia de 1978 à 1983 alors derrière les barreaux, emprisonné suite à plusieurs braquages. C'est en milieu carcéral qu'il s'initia à Husserl, Aristote, Platon... jusqu'à décrocher son doctorat de philosophie en 1993 sous la direction de Jacques Derrida.

Le titre de sa thèse[1], « La faute d'Épiméthée : la technique et le temps », allait donner le « la » à toute sa prolifique carrière au point de faire de lui l'un des philosophes incontournables sur la question de la technique. En 2003, dans un petit essai sobrement intitulé « Passer à l'acte[2] », il avait détaillé l'ascèse qu'il s'était imposée pour se former à la philosophie :

« L'après-coup traverse et structure ce que ces cinq années de prison furent pour moi - mais aussi les vingt qui les suivirent, et qui m'ont conduit aujourd'hui devant vous comme devant la loi. »

C'est à sa sortie de prison qu'il consacra tout son travail sur le numérique et la société en commençant par intégrer le Collège international de philosophie puis, co-créer l'Institut de recherche et d'innovation (IRI)[3], sous l'égide du Centre Pompidou, afin d'anticiper les mutations induites par les technologies numériques. Avant tout pragmatique et pédagogue (nombre de ses conférences sont à découvrir en ligne[4]) l'éclectisme de sa réflexion associait philosophie des sciences, psychologie, économie et politique... le tout au service d'une réflexion globale sur la technique et ses effets, toujours en partant de situations concrètes, et déconnectées des clivages idéologiques.

Poison et remède

En digne philosophe bien ancré dans son époque, Bernard Stiegler prenait plaisir à rappeler que le numérique s'apparente à ce que les Grecs, 2.500 ans avant notre ère, nommaient déjà pharmakon pour désigner ce qui est à la fois à un remède, un poison, et un bouc-émissaire.

Avec le numérique, nous y sommes : remède à toutes sortes de problèmes et de situations nouvelles, il peut devenir un danger si sa mise en œuvre ne se fait pas selon des prescriptions spécifiques. À l'instar de Michel Serre[5] qui, lui aussi, analysait notre société numérique comme étant celle d'une nouvelle révolution du couple « support /messages », les nombreux écrits et propos de Bernard Stiegler prenaient presque tous appui sur le fait que l'équilibre Hommes-Machines tend de plus en plus à privilégier les secondes au détriment des premiers.

Bernard Stiegler n'eut ainsi de cesse d'analyser et de pointer le danger de l'emprise croissante des technologies. Dans nos existences désormais gouvernées par une multitude d'automatismes générés par les machines, il alerta sur le fait que cette situation nouvelle engendre un nouveau type de société régulé par un « système computationnel généralisé » dans toutes les dimensions de nos vies. Big data, villes connectées, intelligences artificielles, internet des objets et corps connectés (« wearables », dans le jargon), narcissisme et individualisation... le philosophe décortiqua les conséquences sociales de cette emprise technologique qui démultiplie nos pouvoirs tout en captant notre attention.

Tout est automatisation

Dans un texte récemment republié[6], Bernard Stiegler attirait l'attention de ses lecteurs en indiquant que nous vivons dans une société des machines dans laquelle « c'est notre pensée que l'on risque de perdre ! », raccourci volontairement extrême pour rappeler que si les premières machines dupliquaient simplement les gestes, aujourd'hui elles s'emploient à dupliquer des facultés intellectuelles que l'on pensait seules réservées aux humains. Pour le philosophe, l'une des issues serait de s'accorder le pouvoir de « désautomamiser » certains pans de notre société dans lesquels règne l'automatisation intégrale.

Avant tout penseur des mutations contemporaines, Bernard Stiegler ne pouvait se résigner à rester sur le seul terrain de la philosophie. Décloisonner les savoirs, rendre la science autonome, agir et proposer face aux changements environnementaux... étaient aussi ses causes. Par dessus tout, l'impérieuse conviction que, pour répondre aux multiples problèmes de notre époque, pas seulement ceux générés par la numérisation de nos vies, il faut être capable de réinterroger l'intégralité des savoirs et les réarticuler entre eux. Plus qu'un programme philosophique, un engagement humaniste que Platon et Socrate n'auraient pas contestés.

___

POUR EN SAVOIR PLUS

Quelques ouvrages de Bernard Stiegler

  • L'emploi est mort, vive le travail !, aux Éditions Mille Et Une Nuits

  • Dans la disruption, Comment ne pas devenir fou ?, aux Éditions Babel

  • Qu'appelle-t-on panser ?, aux Éditions Les Liens Qui Libèrent

  • De la misère symbolique, aux Éditions Flammarion

  • Ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue, aux Éditions Flammarion

Conférences de Bernard Stiegler en vidéo

___

NOTES

1 https://www.theses.fr/1993EHES0309

2 https://livre.fnac.com/a1419446/Bernard-Stiegler-Passer-a-l-acte

3 https://www.iri.centrepompidou.fr/?lang=fr_fr/

4 https://www.youtube.com/results?search_query=bernard+stiegler

5 https://www.canal-u.tv/video/universite_paris_1_pantheon_sorbonne/michel_serres_l_innovation_et_le_numerique.11491

6 https://www.philomag.com/articles/lecoute-de-tous-nos-maux

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/09/2020 à 9:08 :
Il est vrai que l'on peut en tout cas que l'on devrait se poser cette question fondamentale que sont les conséquences de l'assistance de plus en plus envahissante du numérique sur notre cerveau, la preuve avec une classe productrice amorphe qui subit de plus en plus d'humiliations de la part d'une classe dirigeante elle aussi affaiblie, mais qui ne semble plus capable de se révolter tandis que si on nous avait parlé comme cela au début du 20 ème siècle il n'aurait pas fallu attendre des années avant de voir des têtes tomber.

Nietzsche rappelait que la conscience était une émergence, à savoir qu'elle est arrivée là certainement parce que le corps en avait besoin, parce qu'il fallait assimiler de plus en plus de connaissances, de plus en plus d'expériences de plus en plus de communication, l'homme évoluant il lui fallait un outil supplémentaire, une sorte de microprocesseur en sorte afin de permettre de gérer une banque de données toujours plus importante. "L'esprit est le jouet du corps."

Le numérique est en train de nous débarrasser de tout ces apprentissages et même de toutes ces connaissances avec forcément des effets considérables sur le fonctionnement de notre cerveau touchant déjà ceux de notre génération tandis que pourtant nous avons évolué sans au tout début. Il faudrait donc traiter ce phénomène de façon prioritaire mais hélas la classe dirigeante elle même a été visiblement la première fortement impactée, regardez même dans la haute finance ils laissent faire leurs ordinateurs, ils n'ont même plus à réfléchir pour gagner toujours plus et la classe productrice n'étant pas habituée à pensée par elle même nous ne pouvons que fortement nous questionner quant au devenir de l'humanité.

Une intelligence artificielle dans ces conditions pourrait être salvatrice afin de nous remettre les pieds sur terre quant à notre raison de vivre mais encore faudra t'il que cela en soi une vraie et non un placebo manipulé pour que ses propriétaires se fassent toujours plus de blé.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :