Jamais deux sans trois

HOMO NUMERICUS. Oubliez le Web 1.0 et le Web 2.0, le « Web3 » est en préparation. Il repose sur l'idée de redonner aux internautes le pouvoir sur leurs données et sur leurs actes numériques. Esbrouffe, « crypto-populisme » ou révolution ? Par Philippe Boyer, directeur innovation et relations extérieures à Covivio.
Philippe Boyer

7 mn

Après la désillusion provoquée par les errements de l'internet actuel, l'heure serait à l'avènement d'un réseau décentralisé visant à échapper aux monopoles des Gafa, et cela, en redonnant à chacun le pouvoir sur ses actions numériques, en particulier un meilleur partage de la création et de la propriété.
Après la désillusion provoquée par les errements de l'internet actuel, l'heure serait à l'avènement d'un réseau décentralisé visant à échapper aux monopoles des Gafa, et cela, en redonnant à chacun le pouvoir sur ses actions numériques, en particulier un meilleur partage de la création et de la propriété. (Crédits : Geralt via Pixabay (photo libre de droits))

En anglais, l'expression populaire « Jamais deux sans trois » a deux traductions possibles, quoique très proches l'une de l'autre : « La troisième sera la bonne » ou bien « La troisième fois, la chance sourira » (Third time lucky). Bref, un message d'espoir et une invitation à persévérer et à tenter sa chance. Sans doute inspirés par cet adage, de nombreux « business angels » de la Silicon Valley se sont rués sur des startups estampillées « Web3 »[1]  en investissant, en 2021, plus de 30 milliards de dollars [2]. Leur Graal ? Rien moins que parier sur l'avènement d'un nouveau réseau Web ouvrant la voie à une nouvelle ère d'Internet.

Alors que l'on se démène à purger le Web actuel de ses nombreuses scories (rumeurs, fake news, harcèlement, propagande, surveillance généralisée...), d'autres esprits sont déjà passés à autre chose. En l'occurrence, après le « Web 1.0 » (celui de l'Internet statique ou Web « passif »), puis le « Web 2.0 » (avec les réseaux sociaux et ses grandes plateformes centralisées, dit aussi Web « participatif »), l'heure serait à l'avènement d'un nouveau chapitre dans le développement d'Internet : un réseau décentralisé visant à échapper aux monopoles des Gafa, et cela, en redonnant à chacun le pouvoir sur ses actions numériques, en particulier un meilleur partage de la création et de la propriété. Un espoir à la hauteur de la désillusion provoquée par les errements de l'internet actuel.

Un Web « décentralisé »

Dans la tête de ses concepteurs, ce Web3 s'appuie très largement sur la technologie blockchain, que l'on peut comparer à un grand livre consultable par tout un chacun et qui garantit l'historique de ses actions et de ses transactions. Pensé de la sorte, il donnerait ainsi naissance à de nouvelles chaînes de valeur qui s'appuieraient, par exemple, sur la généralisation des NFT[3], ces titres de propriété numériques, ainsi que sur l'usage de cryptomonnaies, à l'instar du bitcoin. Pour tenter de résumer à gros traits la philosophie de ce Web3, on peut avancer l'idée que le but consiste à redonner du pouvoir et de la propriété à tous les acteurs digitaux que nous sommes tous désormais. Dit autrement, l'idée de ce Web3 reviendrait à donner la possibilité à chacun de créer de nouvelles instances rassemblant des individus prêts à investir ou à participer à des projets communs, et cela, en leur octroyant un droit de regard et/ou de décision sur leurs projets et actions. Concrètement, ce Web3 ressemblerait à une sorte de Web ultra-décentralisé dont la technologie se mettrait au service et à la portée de la personne. Qui a dit que les idéologies n'étaient plus de ce monde ?

Esprit libertaire et blockchain

Cette version libertaire de ce Web3 part du postulat qu'il faut s'émanciper des GAFA au motif que ces derniers monopolisent le Web en imposant leurs règles. Dans les faits, l'idée de se passer de tiers pour gagner en autonomie a déjà trouvé un premier applicatif via les « Decentralized Autonomous Organization » (DAO ou, en français, « Organisation Autonome Décentralisée »). Comme son nom l'indique, une DAO est une organisation, c'est-à-dire un rassemblement d'hommes et de femmes qui, par le biais de la technologie blockchain, joignent leurs ressources (temps, argent...) dans le but d'atteindre un but commun.

À l'instar des actions de groupe qui permettent à un grand nombre de personnes d'ester en justice afin de faire triompher leurs droits, une DAO procède un peu du même esprit : s'unir en se donnant, une fois pour toutes, des règles transparentes car inscrites dans un réseau sécurisé au moyen de la technologie blockchain.

L'année dernière, de nombreux articles se firent l'écho des 40 millions de dollars[4] rassemblés au sein d'un DAO afin d'acquérir un exemplaire rarissime de la Constitution américaine de 1787. Certes, et d'un point de vue technique, il y eu quelques « retards à l'allumage » mais l'expérience démontra qu'ensemble des milliers de personnes pouvaient coordonner leur capital et leurs efforts. En son temps, le philosophe libéral Alexis de Tocqueville aurait sans doute approuvé cette idée : « Il y a plus de lumière et de sagesse dans beaucoup d'hommes réunis que dans un seul. »

Le Web est « cassé », il doit être « refondé »

Comme souvent, derrière chaque innovation technologique, se cache un esprit atypique. Ce fut le cas avec l'ingénieur britannique Timothy John Berners-Lee s'agissant de l'invention du réseau baptisé World Wide Web (le fameux « www »), Dale Dougherty pour l'expression « Web 2.0 » ou encore le mystérieux Satoshi Nakamoto (sans doute un pseudonyme), en 2008 pour la blockchain... On doit l'idée de « Web3 » au cofondateur de l'Ethereum et spécialiste de la technologie Blockchain : Gavin Wood [5].

Pour ce dernier, le Web doit être repensé et refondé car il est « à bout de souffle, cassé »[6] : « Le Web d'aujourd'hui est un gros bébé. Il a vieilli sans grandir », déplore-t-il dans une tribune du magazine Wired [7].

Il en veut pour exemple les actuelles transactions en ligne qui « infantilisent » l'internaute : « Vous n'êtes pas autorisé à effectuer des paiements en soi car vous devez communiquer avec votre institution financière pour qu'elle le fasse en votre nom. Vous êtes traité comme un enfant faisant appel à un parent. »

Partant de ce constat, il rêve de ce Web décentralisé qui donnera plus d'autonomie et de responsabilisation aux milliards d'individus qui utilisent internet.

Esbrouffe, « crypto-populisme » ou révolution ?

Ce mouvement du Web 3 soulève un grand nombre d'interrogations, voire de scepticisme. Dans un tweet au vitriol publié le 21 décembre dernier, Elon Musk se demandait si « Quelqu'un a vu le web3? Je n'arrive pas à le trouver [8]. »

D'autres bons connaisseurs de l'univers des cryptomonnaies et de la blockchain évoquent quant à eux des « chimères technologiquement incohérentes et du crypto-populisme bidon. »

Dit autrement, ce Web3 ne serait-il que la nouvelle marotte d'une poignée de geeks aux idées humanistes, aidés en cela par le monde du capital-risque qui n'a pas de mal à lever d'énormes sommes d'argent ?

Très vite, un seul juge de paix mettra tout ce petit monde d'accord lorsqu'il s'agira d'évoquer le retour sur investissement de ce Web3 et du déploiement de ses multiples technologiques vers un large public. D'ici là, rien n'empêche de rêver à l'avènement d'un monde enfin doté d'un réseau qui mette l'autonomie individuelle à la portée de tous. « Jamais deux sans trois » doivent se dire les thuriféraires d'une humanité éclairée grâce aux bienfaits de la technologie.

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NOTES

1 What is web3? It's Silicon Valley's latest identity crisis

2 Crypto Attracts More Money in 2021 Than All Previous Years Combined

3 Pour Noël, offrez des NFT (chronique de Philippe Boyer)

4 Une DAO lève 40 millions de dollars sur Ethereum pour acquérir un exemplaire de la Constitution américaine

5 Le compte Twitter de Gavin Wood @gavofyork

6 Why We Need Web 3.0 (par Gavin Wood)

7 Le père du Web3 veut que vous fassiez moins confiance

8 Has anyone seen web3? I can't find it (le tweet d'Elon Musk)

Philippe Boyer

7 mn

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Commentaires 2
à écrit le 01/02/2022 à 17:11
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Vous annoncez la fin du "cloud"? Vous annoncez la fin des réseaux?

à écrit le 01/02/2022 à 15:35
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Ça permettrait de pouvoir gagner de l'argent sur nos données plutôt qu'ils nous les dérobent en masse sous les applaudissements des marchés financiers.

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