Le Web de demain sera empathique ou ne sera pas

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Empathique, sage, à l'écoute... c'est à cette condition que le Web sera en capacité de s'identifier à autrui dans ce qu'il ressent.
Empathique, sage, à l'écoute... c'est à cette condition que le Web sera en capacité de s'identifier à autrui dans ce qu'il ressent. (Crédits : DR)
HOMO NUMERICUS. La puissance technique de la technologie est sans limite. Pour modérer ce pouvoir, il est urgent d'inventer de nouveaux outils numériques capables de recréer du lien entre l'Homme et les machines. (*) Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Amer constat que celui de ce numérique en trompe-l'œil depuis qu'à longueur d'articles, interviews, reportages et ouvrages[1] se dessine une « Tech » qui certes, et via nos objets quotidiens, nous rend la vie plus facile mais qui, revers de la médaille, et principalement du fait de sa puissance technique, génère une irrésistible tentation de contrôle. Mainmise sur les données personnelles, surveillance de masse, emprise des GAFA sur des pans entiers de nos vies privées, démocraties dévoyées par les réseaux sociaux... la liste est longue et semble sans fin à mesure que l'on se rend compte que cette dystopie a pour origine cette prétendue « techno-corne d'abondance ». Dit autrement, le Web que nous avons n'est pas celui dont nous rêvions.

Comme si le géniteur avait été dévoré par sa propre créature, Tim Berners-Lee, considéré comme le principal inventeur du Web, livra à plusieurs reprises un diagnostic pessimiste sur les dangers qui nous guettent. Ce qui, au début, avait été « imaginé comme une plate-forme ouverte qui permettrait à quiconque, partout, de partager des informations, de collaborer par-delà les frontières géographiques et culturelles[2] », se révèle être « une machine produisant de l'injustice et de la division, influencée par des forces puissantes qui l'utilisent pour imposer leurs propres agendas. »

Sans doute en partie pour racheter son péché originel ou, pour le moins, réveiller les esprits, Tim Berners-Le prit les devants en lançant le projet « Solid[3] » ayant pour objet de redonner aux utilisateurs le contrôle de leurs données personnelles. Un début en forme de goutte dans un océan de failles à colmater.

Rendre le Web plus « contrôlable »

Dans le sillage de ce type d'initiative destinée à assainir notre relation au Web, le grand public découvrait ces dernières années de multiples autres dérives du numérique étalées au grand jour : scandale Cambridge Analytica en matière d'usage abusif des données personnelles, fake news et deep fakes capables d'influencer le choix des électeurs, puissance exponentielle des algorithmes, véritables « armes de destruction mathématiques[4] », désormais au commande d'une multitude d'applications... sans parler des craintes liées à l'émergence de l'intelligence artificielle (IA). Autant de faits déclencheurs à l'origine d'une prise de conscience visant à rendre le Web plus « contrôlable », ou, a minima, plus éthique. Poussés par le fait que la puissance des outils crée une véritable urgence politique, les États eux-mêmes s'y essaient à l'instar du Parlement européen qui, il y a quelques jours, a adopté un rapport qui dessine les contours d'une IA éthique et soumise au contrôle humain[5].

Le Web de demain ? Éthique et empathique

Transparence, intelligibilité (des algorithmes), contrôle et maîtrise (des données)... autant de qualificatifs qui devront de plus en plus s'imposer si l'on veut faire coïncider numérique et confiance. Nous en sommes encore loin bien que de nombreuses initiatives existent déjà, toutes ayant pour objet de pacifier la relation entre l'Homme et la machine ou, pour le moins, de rendre le Web plus éthique et empathique.

À Montréal, l'ingénieur Philippe Beaudoin, ancien de chez Google, a co-créé la société Waverly[6]. Au cœur de son projet, l'idée de fabriquer une IA qui redonne toute sa place à l'internaute, et cela, en interagissant avec lui. Dit autrement, il s'agit d'inventer une nouvelle forme d'intelligence artificielle qui ne se contenterait pas seulement de déchiffrer les intentions de ses utilisateurs humains au moyen exclusif de leurs « clics », « likes » et autres « scrolls » - autant de signaux faibles que nous émettons en permanence en visitant sites et applications - mais de créer les conditions d'une véritable interaction fondée sur le langage. Bref, donner naissance à une IA capable d'écouter, de comprendre, de décrypter puis de proposer des choix en lien avec ce que la personne aura consciemment exprimé. Une petite révolution par rapport aux systèmes actuels qui se contentent de nous influencer en nous proposant de multiples choix, la plupart inutiles, auxquels nous n'aurions même jamais songé.

Replacer la machine au service de l'Homme

Construire les conditions de cette participation active entre l'humain et la machine demande du temps et de nombreuses expertises. À ce stade, Waverly maintient le cap et poursuit le développement de ses algorithmes spécifiques, ceux qui seront capables d'interpréter le langage naturel dans le but de nouer un dialogue de confiance avec les internautes.

Le pari est osé mais chacun ressent ce besoin de nouer un rapport apaisé avec la technologie.

Au-delà du simple enjeu technologique consistant à faire en sorte que nous reprenions le pouvoir sur la « Tech » et que celle-ci se mette intégralement au service de l'Homme, Waverly, ainsi que d'autres initiatives identiques, montre que la nature du problème posé par l'évolution des technologies est plus que jamais philosophique au sens premier du terme, c'est-à-dire qu'il renvoie ses concepteurs à la notion de sagesse.

Empathique, sage, à l'écoute... c'est à cette condition que le Web sera en capacité de s'identifier à autrui dans ce qu'il ressent. Lorsque cette forme-là d'IA existera et fera partie de notre quotidien, gageons que nous pourrons (peut-être) enfin faire confiance à une technologie conçue pour nous libérer plus que pour nous enfermer.

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NOTES

[1] https://www.latribune.fr/opinions/blogs/homo-numericus/un-monde-peut-en-cacher-un-autre-840670.html

[2] https://webfoundation.org/2017/03/web-turns-28-letter/

[3] https://solid.mit.edu/

[4] On doit cette expression à l'auteure américaine Cathy O'Neil dans son ouvrage « Algorithmes La bombe à retardement » Editions Les Arènes

[5] https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2021-0009_FR.html

[6] https://www.thewaverly.co/

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Commentaires
a écrit le 12/02/2021 à 11:32 :
Star des réseaux qui se sucident à 18 ans !
Internet c’est le mal à grande vitesse.
Même ce covid surgit de nul part mais Eureka ! Le seul vaccin sans complication semble être moderna, tiens comme c’est bizarre ? N’est ce pas ?
Tout est fait pour délocaliser les richesses ailleurs ( mettre à genoux les nations ) par l’économie et tuer les populations.
Ils sorts d’ou les variants ? Ils injectent par l’air et par des avions furtifs ou quoi ?
a écrit le 10/02/2021 à 13:38 :
Le web de demain ? Fichage, flicage, données personnelles open, croisement de fichiers, blocage, liberté d'expression contrôlée ou supprimée, service public de la justice délégué aux Gafam ...
a écrit le 10/02/2021 à 8:55 :
Internet était anarchiste à la base à savoir terriblement humain, puis la société marchande via les GAFAM l'a complètement dompté, domestiqué et c'est bel et bien maintenant que le web est domestiqué qu'il est beaucoup moins humain, et beaucoup moins interessant au final.

Ce sont les faibles qui veulent tout contrôler et non les humains.
Réponse de le 10/02/2021 à 9:30 :
Jolie analyse..

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