Je sais que je ne sais pas

 |   |  966  mots
Ce n'est pas exactement le genre de livres que l'on ouvrira pour se distraire après une bonne série Netflix... mais au moins leurs contenus permettront d'avoir cette forme d'humilité et de dire sans honte : « Je ne sais pas... »
"Ce n'est pas exactement le genre de livres que l'on ouvrira pour se distraire après une bonne série Netflix... mais au moins leurs contenus permettront d'avoir cette forme d'humilité et de dire sans honte : « Je ne sais pas... »" (Crédits : DR)
La science est entièrement mobilisée pour tenter d’endiguer la pandémie covid-19. Pour tenter d’y voir plus clair, un recul philosophique s’impose. Par Philippe Boyer, directeur de l'innovation de Covivio.

Cette année, l'épreuve du baccalauréat de philosophie n'aura pas lieu. Pour cette matière, comme pour toutes les autres, le virus du covid aura été fatal à cet examen si spécifique du système éducatif de notre pays. L'épreuve de philosophie est généralement celle qui fait couler le plus d'encre. Outre que c'est elle qui lance ce sprint de quelques jours au cours desquels les acquis de plusieurs années de lycée sont testés grandeur nature, cette matière est aussi celle qui génère le plus de réactions tant de la part des élèves « saisis » par les médias juste à la sortie de la salle d'examen que de professeurs développant, sur les plateaux de télévision ou dans les journaux, la copie idéale, celle qu'il aurait fallu écrire sans bien sûr oublier de citer au passage les incontournables Kant, Spinoza, Platon, Descartes...car eux aussi avaient déjà traités de cette question. Il faudra donc se passer de ce marronnier. Dommage car l'actualité sanitaire mondiale aurait été propice à quelques sujets passionnants qui, à coup sûr, n'auraient pas manqué de donner à cette crise un salutaire recul : L'Homme maîtrise-t-il vraiment la nature ?  Obéir, est-ce renoncer à sa liberté ?, Le travail contribue-t-il à unir les hommes ou à les diviser ?...

Parmi tous les thèmes au programme qui explorent les notions de liberté, de travail, de nature, d'art, de justice ou de conscience, il en est un qui aurait eu plus que jamais toute sa place. En l'occurrence, celui sur la science. Pour une fois, et certes avec des coefficients différents, toutes les séries auraient pu plancher sur un sujet unique : Peut-on avoir confiance en la science ?

La vérité scientifique n'est jamais simple

On imagine que certains candidats, ceux les plus au fait de l'actualité, n'auraient pas manqué de citer la controverse médiatique sur les travaux du professeur Raoult sur l'utilisation de la chloroquine pour guérir les personnes atteintes par ce virus. D'autres, parmi les plus studieux, se seraient plutôt référés à leurs cours se gardant bien d'affirmer des vérités toutes faites sur ce sujet d'actualité loin d'être simple. C'est à ce titre qu'il n'est pas inutile de rappeler quelques idées émises par des philosophes des sciences. Au moins ces derniers peuvent-ils nous éclairer en nous incitant à faire preuve d'esprit critique face aux médias sur ces sujets scientifiques complexes et surtout impossibles à résumer en quelques lignes ou secondes d'antenne. D'ailleurs, le psychanalyste Jacques Lacan ne disait-il pas que « le second acte philosophique est de savoir rester à sa place. Le premier étant de définir où elle se trouve »...

Popper, Kuhn et les autres

Deux ouvrages fondamentaux, sans surprise au programme de plusieurs séries du bac, sont des références sur ce sujet de la confiance en la science. Ce n'est pas exactement le genre de livres que l'on ouvrira pour se distraire après une bonne série Netflix... mais au moins leurs contenus permettront d'avoir cette forme d'humilité et de dire sans honte : « Je ne sais pas... ». Allons-y ! Il faudra d'abord se plonger dans l'ouvrage du philosophe viennois Karl Popper[1] : « La Logique de la découverte scientifique[2] ». Ce livre amène à se poser quelques « bonnes » questions : Qu'est-ce qui est scientifique et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Comment vérifier une théorie ? Qu'est-ce qu'une hypothèse scientifique ? sans oublier la question Comment la connaissance progresse-t-elle ?, sujet central alors qu'une course contre la montre est engagée par des milliers de chercheurs pour découvrir le vaccin contre le covid-19. Ce livre est « La » référence en matière de philosophie des sciences. Une thèse autour de laquelle tout le reste s'organise : pour qu'une théorie puisse être dite « scientifique », celle-ci doit être réfutable par et grâce à l'expérience concrète. Dans ce contexte sanitaire actuel, ce rapport entre théorie et expérience prend tout son sens.

Il faudrait poursuivre avec Thomas Kuhn[3]. Auteur de « La Structure des révolutions scientifiques[4] », ce livre paru en 1962, est un classique de l'histoire des sciences. Sa thèse ? Il y a révolution scientifique lorsqu'une théorie scientifique communément admise par le plus grand nombre car ayant fait ses preuves est rejetée par le monde scientifique au profit d'une nouvelle théorie émergente plus performante. Toute ressemblance avec des faits d'actualité sur les tests en cours sur l'hydroxychloroquine et ses alternatives, ne serait que pure coïncidence... Il faudra suivre si l'essai clinique européen Discovery[5], actuellement en cours, donnera raison à ce philosophe.

21%

Pour en revenir à notre sujet imaginaire « Peut-on avoir confiance en la science ? », à défaut de se référer à Kuhn ou à Popper, nos candidats en mal d'inspiration auraient tout aussi bien pu citer Socrate pour qui cette incitation à remettre en cause ses propres certitudes et oser dire que « je sais que je ne sais rien » est le propre de celui qui recherche une certaine forme de sagesse. A en croire un récent sondage paru dans le Parisien[6], 21% des personnes interrogées avouent ne pas savoir si la chloroquine s'avère efficace ou non pour soigner les personnes atteintes par le Covid-19. Faisons partie de ces 21% car à défaut de faire aveuglement confiance en la science, il faut faire confiance à tous les scientifiques qui soignent, évaluent, cherchent, modélisent, testent, bref tentent d'endiguer cette pandémie par tous les moyens possibles.

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Karl_Popper

[2] https://livre.fnac.com/a10872289/Karl-R-Popper-La-logique-de-la-decouverte-scientifique-1-re-ed-fermeture-et-bascule-vers-9782228919173

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Samuel_Kuhn

[4] https://livre.fnac.com/a2238392/Thomas-Samuel-Kuhn-La-structure-des-revolutions-scientifiques#omnsearchpos=2

[5] https://www.inserm.fr/actualites-et-evenements/actualites/covid-19-demarrage-essai-clinique-discovery

[6] http://www.leparisien.fr/societe/sante/covid-19-59-des-francais-croient-a-l-efficacite-de-la-chloroquine-05-04-2020-8294535.php

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 19/04/2020 à 12:04 :
avec quoi soigne t'on une grippe sévère , une bronchite , une pneumopathie ?
avec des antibiotiques , et pas du paracétamol .
n'y aurait-il pas un antibiotique efficace contre le covid ?
personne n'en parle chez les savants qu'on voie à la télé .
a écrit le 18/04/2020 à 10:16 :
Il faut avoir confiance en la méthodologie scientifique, il n'y a que ça de vrai, après on peut avoir suivi un cursus scientifique solide et ne pas respecter une certaine rigueur scientifique, c'est souvent le cas et ça serait mieux que les journalistes cessent de relayer les études pas sérieuses et j'ai envie de dire qu'il n'y a pas besoin d'une formation scientifique pour détecter un biais méthodologique ou idéologique dans une étude, juste du bon sens. La première question qu'on doit se poser c'est qui finance. La deuxième est y a t'il un think tank ou parti politique derrière l'étude. Trop souvent la Tribune commente les études de l'institut Montaigne comme si il y avait une méthodologie scientifique derrière.
a écrit le 17/04/2020 à 23:16 :
Je ne sais rien
Tu ne sais rien
Ils ne savent pas ...
Bref, le 15 décembre 2015 la science matérialiste a reconnu officiellement
les phénomènes de la conscience ..
Pour moi la science actuelle est plus technique que globale ,
Ça me fait penser au scandale du sang contaminé dans les années 1980,
Ça me fait penser aussi comment ils ont voulu nous ré fourguer des vaccins avec un adjuvant dangereux pour le H1 N1 quand là ministre s’est fait vaccinée par un autre vaccin que proposé aux Français , et ces même gens ils n’ont aucune «  honte » de ressurgir dans des plateaux téléS,
Si moi j’vais fait une chose pareille , j’aurais honte de ressortir «  en public »..
Les scientifiques ( et les sciences )politisés « sont dangereux »...
ça ne devrait pas «  exister »
Pour la santé collective humaine .
a écrit le 17/04/2020 à 10:34 :
A la lumière de cet article, les sciences économiques sont elles une théorie "scientifique"? J'en doute vu le nombre de "chapelles économiques" aussi éloignées celle de Keynes et de Friedman.
a écrit le 17/04/2020 à 10:27 :
J'ai fait de la prospective technologique en un grand groupe, pour constater que :
- l'on ne peut pas savoir ce qui n'a pas encore été découvert ;
- l'intuition calme doit être dirigée par des choix d'orientation + le discernement à 100% ;
- dire quelque chose de venu "difficile" fait que l'on ne trouve rien (doute de soi).

L'on ne peut se réfugier derrière aucun prétexte pour valoriser des sciences qui ne sont que partielles, surtout si attachées à des lobbies.
Plus des calculs sont complexes, plus l'on pourrait leur faire dire ce que l'on veut.

Le seul repère vrai incontournable est le fonctionnement global de LA VIE sous toutes ses formes les plus variées et interdépendantes
sur la planète..., elle si fragile et dépendante de nos gestions attentives à tout !
a écrit le 17/04/2020 à 9:51 :
Enfin une chronique qui invite à la modestie tant nécessaire de nos jours : alors que tant de soignants, médecins et infirmières meurent tous les jours parce qu’ils ne savent pas et que des équipes entières autour d'eux ne savent pas encore, on observe une recrudescence de la pensée de bistrot par des gens qui seraient incapable de se rappeler une formule d'oxydo réduction ou de calculer une variance ou un écart type ( et ça vole pas haut ), mais qui savent qu'ils auraient mieux joué de toute façon !.
A force de vulgarisation permanente de l'information ou de chroniques critiques du système sans réelles réflexions ni connaissances, on en arrive à un abrutissement collectif... Finira-t-on par avoir des Sébastien, Ruffin ou Bardella ministres en France ?
Réponse de le 17/04/2020 à 11:20 :
@ modération: vous êtes grotesque... -_-

C'est peut-être ça le plus désespérant au final.
a écrit le 17/04/2020 à 9:29 :
"La science" alors que les laboratoires pharmaceutiques investissent plus en "communication" qu'en recherche ?

Ca fait un peu penser à la "démocratie" qui nous impose un traité européen que nous avons refusé en masse par référendum deux ans auparavant hein...

Prenez du recul dans vos analyses, vous ne tomberez pas.
a écrit le 17/04/2020 à 9:29 :
Le logos ! L'hypothèse de la rationalité du réel.
La signification, le symbole, le langage.

Conservation de l'énergie, permanence des lois physique, causalité, rien ne se passe sans raison.
a écrit le 17/04/2020 à 8:54 :
La dernière fois que des scientifiques ont mené une course contre la montre, ça a fait 110 000 morts au Japon. Ils auraient pu larguer leur découverte au large des côtes japonaises histoire de faire un 'proof of concept' mais il a été jugé préférable de faire une démonstration "in vivo".

Méfions-nous de la recherche contre la montre, ce qu'on trouve peut rapidement se retrouver hors de contrôle.
Réponse de le 17/04/2020 à 9:24 :
C'est vrai concernant la recherche d'un vaccin, il y a des protocoles et nécessairement un temps assez long pour pouvoir s'assurer de l'absence d'effets secondaires. Ceci par ce que nous avons à faire à de nouvelles molécules.

Par contre ce que propose Raoult, c'est d'ailleurs pas de la Chloroquine seule comme il est écrit dans l'article mais associée à l'azythomicine, c'est plus un problème d'entendement à ce niveau mais de surdité !
Ce qu'il propose est une solution "de guerre", à base de molécules dont les effets sont connus et sous surveillance étroite.
Je fait oeuvre de pédagogie comme on dit dans le landerneau du pouvoir.
Réponse de le 17/04/2020 à 10:05 :
@Sydney

Bien d'accord, et j'adresse un chapeau bas au travail de Raoult et son équipe qui veillent d'abord à sauver des vies en se tenant loin des théorèmes de mathématiques statistiques. Sans chauvinisme régional, même si je vois l'IHU de mon balcon :-)

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :