Je sais que je ne sais pas

La science est entièrement mobilisée pour tenter d’endiguer la pandémie covid-19. Pour tenter d’y voir plus clair, un recul philosophique s’impose. Par Philippe Boyer, directeur de l'innovation de Covivio.
Ce n'est pas exactement le genre de livres que l'on ouvrira pour se distraire après une bonne série Netflix... mais au moins leurs contenus permettront d'avoir cette forme d'humilité et de dire sans honte : « Je ne sais pas... »
"Ce n'est pas exactement le genre de livres que l'on ouvrira pour se distraire après une bonne série Netflix... mais au moins leurs contenus permettront d'avoir cette forme d'humilité et de dire sans honte : « Je ne sais pas... »" (Crédits : DR)

Cette année, l'épreuve du baccalauréat de philosophie n'aura pas lieu. Pour cette matière, comme pour toutes les autres, le virus du covid aura été fatal à cet examen si spécifique du système éducatif de notre pays. L'épreuve de philosophie est généralement celle qui fait couler le plus d'encre. Outre que c'est elle qui lance ce sprint de quelques jours au cours desquels les acquis de plusieurs années de lycée sont testés grandeur nature, cette matière est aussi celle qui génère le plus de réactions tant de la part des élèves « saisis » par les médias juste à la sortie de la salle d'examen que de professeurs développant, sur les plateaux de télévision ou dans les journaux, la copie idéale, celle qu'il aurait fallu écrire sans bien sûr oublier de citer au passage les incontournables Kant, Spinoza, Platon, Descartes...car eux aussi avaient déjà traités de cette question. Il faudra donc se passer de ce marronnier. Dommage car l'actualité sanitaire mondiale aurait été propice à quelques sujets passionnants qui, à coup sûr, n'auraient pas manqué de donner à cette crise un salutaire recul : L'Homme maîtrise-t-il vraiment la nature ?  Obéir, est-ce renoncer à sa liberté ?, Le travail contribue-t-il à unir les hommes ou à les diviser ?...

Parmi tous les thèmes au programme qui explorent les notions de liberté, de travail, de nature, d'art, de justice ou de conscience, il en est un qui aurait eu plus que jamais toute sa place. En l'occurrence, celui sur la science. Pour une fois, et certes avec des coefficients différents, toutes les séries auraient pu plancher sur un sujet unique : Peut-on avoir confiance en la science ?

La vérité scientifique n'est jamais simple

On imagine que certains candidats, ceux les plus au fait de l'actualité, n'auraient pas manqué de citer la controverse médiatique sur les travaux du professeur Raoult sur l'utilisation de la chloroquine pour guérir les personnes atteintes par ce virus. D'autres, parmi les plus studieux, se seraient plutôt référés à leurs cours se gardant bien d'affirmer des vérités toutes faites sur ce sujet d'actualité loin d'être simple. C'est à ce titre qu'il n'est pas inutile de rappeler quelques idées émises par des philosophes des sciences. Au moins ces derniers peuvent-ils nous éclairer en nous incitant à faire preuve d'esprit critique face aux médias sur ces sujets scientifiques complexes et surtout impossibles à résumer en quelques lignes ou secondes d'antenne. D'ailleurs, le psychanalyste Jacques Lacan ne disait-il pas que « le second acte philosophique est de savoir rester à sa place. Le premier étant de définir où elle se trouve »...

Popper, Kuhn et les autres

Deux ouvrages fondamentaux, sans surprise au programme de plusieurs séries du bac, sont des références sur ce sujet de la confiance en la science. Ce n'est pas exactement le genre de livres que l'on ouvrira pour se distraire après une bonne série Netflix... mais au moins leurs contenus permettront d'avoir cette forme d'humilité et de dire sans honte : « Je ne sais pas... ». Allons-y ! Il faudra d'abord se plonger dans l'ouvrage du philosophe viennois Karl Popper[1] : « La Logique de la découverte scientifique[2] ». Ce livre amène à se poser quelques « bonnes » questions : Qu'est-ce qui est scientifique et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Comment vérifier une théorie ? Qu'est-ce qu'une hypothèse scientifique ? sans oublier la question Comment la connaissance progresse-t-elle ?, sujet central alors qu'une course contre la montre est engagée par des milliers de chercheurs pour découvrir le vaccin contre le covid-19. Ce livre est « La » référence en matière de philosophie des sciences. Une thèse autour de laquelle tout le reste s'organise : pour qu'une théorie puisse être dite « scientifique », celle-ci doit être réfutable par et grâce à l'expérience concrète. Dans ce contexte sanitaire actuel, ce rapport entre théorie et expérience prend tout son sens.

Il faudrait poursuivre avec Thomas Kuhn[3]. Auteur de « La Structure des révolutions scientifiques[4] », ce livre paru en 1962, est un classique de l'histoire des sciences. Sa thèse ? Il y a révolution scientifique lorsqu'une théorie scientifique communément admise par le plus grand nombre car ayant fait ses preuves est rejetée par le monde scientifique au profit d'une nouvelle théorie émergente plus performante. Toute ressemblance avec des faits d'actualité sur les tests en cours sur l'hydroxychloroquine et ses alternatives, ne serait que pure coïncidence... Il faudra suivre si l'essai clinique européen Discovery[5], actuellement en cours, donnera raison à ce philosophe.

21%

Pour en revenir à notre sujet imaginaire « Peut-on avoir confiance en la science ? », à défaut de se référer à Kuhn ou à Popper, nos candidats en mal d'inspiration auraient tout aussi bien pu citer Socrate pour qui cette incitation à remettre en cause ses propres certitudes et oser dire que « je sais que je ne sais rien » est le propre de celui qui recherche une certaine forme de sagesse. A en croire un récent sondage paru dans le Parisien[6], 21% des personnes interrogées avouent ne pas savoir si la chloroquine s'avère efficace ou non pour soigner les personnes atteintes par le Covid-19. Faisons partie de ces 21% car à défaut de faire aveuglement confiance en la science, il faut faire confiance à tous les scientifiques qui soignent, évaluent, cherchent, modélisent, testent, bref tentent d'endiguer cette pandémie par tous les moyens possibles.

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Karl_Popper

[2] https://livre.fnac.com/a10872289/Karl-R-Popper-La-logique-de-la-decouverte-scientifique-1-re-ed-fermeture-et-bascule-vers-9782228919173

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Samuel_Kuhn

[4] https://livre.fnac.com/a2238392/Thomas-Samuel-Kuhn-La-structure-des-revolutions-scientifiques#omnsearchpos=2

[5] https://www.inserm.fr/actualites-et-evenements/actualites/covid-19-demarrage-essai-clinique-discovery

[6] https://www.leparisien.fr/societe/sante/covid-19-59-des-francais-croient-a-l-efficacite-de-la-chloroquine-05-04-2020-8294535.php

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Commentaires 12
à écrit le 19/04/2020 à 12:04
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avec quoi soigne t'on une grippe sévère , une bronchite , une pneumopathie ? avec des antibiotiques , et pas du paracétamol . n'y aurait-il pas un antibiotique efficace contre le covid ? personne n'en parle chez les savants qu'on voie à la télé .

à écrit le 18/04/2020 à 10:16
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Il faut avoir confiance en la méthodologie scientifique, il n'y a que ça de vrai, après on peut avoir suivi un cursus scientifique solide et ne pas respecter une certaine rigueur scientifique, c'est souvent le cas et ça serait mieux que les journalis...

à écrit le 17/04/2020 à 23:16
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Je ne sais rien Tu ne sais rien Ils ne savent pas ... Bref, le 15 décembre 2015 la science matérialiste a reconnu officiellement les phénomènes de la conscience .. Pour moi la science actuelle est plus technique que globale , Ça me fait pe...

à écrit le 17/04/2020 à 10:34
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A la lumière de cet article, les sciences économiques sont elles une théorie "scientifique"? J'en doute vu le nombre de "chapelles économiques" aussi éloignées celle de Keynes et de Friedman.

à écrit le 17/04/2020 à 10:27
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J'ai fait de la prospective technologique en un grand groupe, pour constater que : - l'on ne peut pas savoir ce qui n'a pas encore été découvert ; - l'intuition calme doit être dirigée par des choix d'orientation + le discernement à 100% ; - dire ...

à écrit le 17/04/2020 à 9:51
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Enfin une chronique qui invite à la modestie tant nécessaire de nos jours : alors que tant de soignants, médecins et infirmières meurent tous les jours parce qu’ils ne savent pas et que des équipes entières autour d'eux ne savent pas encore, on obser...

le 17/04/2020 à 11:20
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@ modération: vous êtes grotesque... -_- C'est peut-être ça le plus désespérant au final.

à écrit le 17/04/2020 à 9:29
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"La science" alors que les laboratoires pharmaceutiques investissent plus en "communication" qu'en recherche ? Ca fait un peu penser à la "démocratie" qui nous impose un traité européen que nous avons refusé en masse par référendum deux ans aupa...

à écrit le 17/04/2020 à 9:29
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Le logos ! L'hypothèse de la rationalité du réel. La signification, le symbole, le langage. Conservation de l'énergie, permanence des lois physique, causalité, rien ne se passe sans raison.

à écrit le 17/04/2020 à 8:54
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La dernière fois que des scientifiques ont mené une course contre la montre, ça a fait 110 000 morts au Japon. Ils auraient pu larguer leur découverte au large des côtes japonaises histoire de faire un 'proof of concept' mais il a été jugé préférable...

le 17/04/2020 à 9:24
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C'est vrai concernant la recherche d'un vaccin, il y a des protocoles et nécessairement un temps assez long pour pouvoir s'assurer de l'absence d'effets secondaires. Ceci par ce que nous avons à faire à de nouvelles molécules. Par contre ce que pr...

le 17/04/2020 à 10:05
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@Sydney Bien d'accord, et j'adresse un chapeau bas au travail de Raoult et son équipe qui veillent d'abord à sauver des vies en se tenant loin des théorèmes de mathématiques statistiques. Sans chauvinisme régional, même si je vois l'IHU de mon ba...

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