Temps long

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(Crédits : REUTERS FILE PHOTO)
HOMO NUMERICUS. Une fois passée, cette crise sanitaire majeure devrait démontrer deux choses : d’une part, que le numérique aura plus que jamais toute sa place dans ce « jour d’après ». Et d’autre part, que les géants de l’internet sont encore largement dominants. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.

C'est en 1949 dans sa thèse sur La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II que l'historien Fernand Braudel évoqua pour la première fois le concept de « temps long ». Cette notion pour signifier que la matière historique ne doit pas seulement s'appréhender au fil des évènements mais en prenant suffisamment de recul afin de déceler quelques lignes de fond qui, au final, éclairent tout le reste. Une sorte de « minute de raison » sur l'enchainement de faits conjoncturels.

Au cours de cette crise sanitaire que nous vivons, un événement chasse l'autre au point qu'il est forcément difficile de distinguer de quoi ce « temps long » sera constitué. Il reviendra aux futurs historiens de se pencher sur cette période de pandémie afin d'en repérer les influences et les tendances. Bref, de faire émerger ce qui permit à Fernand Braudel de comprendre, en son temps, comment la Grèce de Philippe de Macédoine se transforma grâce à l'activité économique et singulièrement l'ouverture de nouvelles routes commerciales terrestres et maritimes propices à une accélération des flux de marchandises. La mondialisation avant l'heure, en quelques sortes.

Virage numérique

Outre qu'il sera possible de montrer que cette crise sanitaire du covid-19 aura permis d'accélérer et d'explorer de nouveaux domaines telle que la recherche médicale, le commerce en ligne, l'éducation à distance ou encore le télétravail à grande échelle... voire de remettre à plat des certitudes en matière d'habitat ou de vivre ensemble, pronostiquons que les historiens de demain associeront l'accélération du virage numérique aux mois et années qui suivront cette pandémie. Car ce que fait ressortir cette crise sanitaire c'est le poids du numérique dans nos vies. Il est d'ailleurs quasiment certain qu'avec l'ensemble des leviers dont l'Etat va disposer, le/les futur(s) plan(s) de relance de la croissance devront s'appuyer plus que jamais sur le numérique : télémédecine, soins hospitaliers, éducation, média, paiements, commerce, mobilité, travail... sans oublier, et cela deviendra une priorité nationale, les sujets de fractures numériques qui privent encore aujourd'hui des millions de nos concitoyens[1] de cet accès au Web. Cet élan pour retrouver un nouveau sens collectif devra passer par un effort national de grande ampleur sur ce sujet-là[2].

Suprématie des GAFA

Ce qui peut sembler d'ores et déjà évident c'est que l'une des voies de sortie de crise passera notamment par les technologies dès lors que ces dernières seront maitrisées, surtout en ce qui concerne les aspects données et protection de la vie privée. Parce que redoutablement efficace[3], la tentation pourrait être grande de trop vouloir se reposer sur les seuls « bienfaits » de la technologie au motif qu'elle est le parfait allié de l'action sanitaire et par extension de la préservation de l'Etat de droit. Si en Europe, le RGPD[4] nous protège, il n'empêche que cette crise révèle également le poids croissant de ceux qui sont à l'origine de l'ensemble de ces outils numériques : les géants de l'internet, GAFAM et BATX[5] réunis.

Plus qu'une question relative à l'intérêt stratégique des datas en temps de crise, il s'agit là d'un sujet de souveraineté numérique. Nos vies confinées nous amènent à utiliser une large palette de logiciels et d'applications développés par ces géants du numérique, qu'ils soient américains ou chinois. Pour travailler (Teams, Zoom, Skype), étudier (Youtube...), se distraire (Netflix, Disney+, TikTok...), se réunir à distance (Zoom, WhatsApp, Google Hangouts, Whereby.com...), voire se soigner (télémédecine), beaucoup de ces outils, non l'intégralité fort heureusement[6], sont originaires de ces pays. Cette crise aura ainsi permis à ces acteurs de renforcer leur poids sur la connaissance millimétrée de nos vies. Pour finir de s'en convaincre, et même si l'essentiel des données sont censées être anonymisées, il n'empêche que Google, pour ne citer que lui, est aujourd'hui capable de montrer l'impact du confinement sur les commerces[7] ou encore de publier des données de géolocalisation redoutablement précises pour mesurer les effets du confinement[8].

Les historiens du « temps long » retiendront-ils que cette crise sanitaire liée au coronavirus fut une période propice à l'expansion des géants de l'internet ? Peut-être bien compte tenu de l'usage intensif de ces outils numériques pendant ce confinement au cours duquel il a bien fallu continuer à travailler, se parler, se distraire... Mais l'Histoire risquerait bien aussi de retenir que leurs promesses de « solutionnisme technologique [9]» n'auront pas réussi à prémunir l'humanité contre un minuscule virus. Comme toujours, en matière d'Histoire, l'essentiel sera d'en tirer tous les enseignements.

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[1] https://www.latribune.fr/opinions/blogs/homo-numericus/l-illectronisme-cause-nationale-834988.html
[2] https://www.publicsenat.fr/article/politique/le-coronavirus-risque-d-accroitre-la-fracture-numerique-du-pays-181533
[3] https://www.latribune.fr/opinions/blogs/homo-numericus/un-monde-peut-en-cacher-un-autre-840670.html
[4] https://www.cnil.fr/fr/rgpd-par-ou-commencer
[5] https://www.franceculture.fr/numerique/lexpansion-des-batx-les-gafam-chinois
[6] https://www.maddyness.com/2018/09/17/teleconsultations-plateformes-a-decouvrir/
[7] https://www.presse-citron.net/google-nous-montre-limpact-du-confinement-sur-les-commerces/
[8] https://www.usine-digitale.fr/article/covid-19-google-publie-des-donnees-de-geolocalisation-pour-mesurer-les-effets-du-confinement.N949891
[9] https://www.fypeditions.com/resoudre-laberration-du-solutionnisme-technologique-evgeny-morozov/

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Commentaires
a écrit le 10/04/2020 à 9:23 :
"d’une part, que le numérique aura plus que jamais toute sa place dans ce « jour d’après ». Et d’autre part, que les géants de l’internet sont encore largement dominants"

Et déjà deux perles à mon collier, deux ! Pas facile d'être confiné hein, elle manque la vie de dehors... :-)

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