La ville n'est pas qu'une app

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(Crédits : BooblGum)
HOMO NUMERICUS. Les technologies numériques transforment la gouvernance des villes ainsi que la vie urbaine. Reste à trouver le bon équilibre entre « technosolutionisme » et réponses aux réels besoins des habitants. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.

À Toronto, la date du 31 octobre 2019 était particulièrement attendue. Celle-ci marquant l'échéance que s'était fixée « Waterfront Toronto1 », l'autorité publique réunissant la province, l'Etat fédéral et la ville pour décider si le projet de réaménagement "Quayside2", friche industrielle de 5 hectares le long du lac Ontario, en un quartier ultramoderne et durable, forcément équipé de nombreuses technologies numériques, pouvait devenir une réalité ou bien être remisé dans les cartons. Cette première étape de validation officielle ayant reçu un « feu vert », il faudra attendre un ultime vote, prévu quant à lui le 31 mars prochain, pour savoir si ce futur quartier durable et intelligent verra le jour dans les prochaines années.

La data au centre des projets «smart city »

Il faut dire que, dès ses origines, ce projet avait accumulé quelques embûches, à commencer par celles émanant d'associations de citoyens3 bien déterminées à faire pression sur les autorités pour leur demander de bloquer cette « Google City » pilotée par Sidewalk Labs4, filiale de Google. C'est à ce titre que les principales inquiétudes s'étaient faites jour. Certes, sur le papier, ce quartier offrait presque toutes les caractéristiques de la ville durable et désirable - quartier décarboné grâce à des constructions en bois, mixité des usages entre ensemble résidentiels et tertiaires, présence de logements sociaux, ... - mais les doutes des citoyens s'étaient surtout cristallisés sur la dimension technologique de ce projet.

En l'occurrence, sur l'enjeu qui se trouve au centre de toute « smart city » : la collecte et le traitement des données alimentées par la myriade de capteurs et de caméras à même de mesurer et de savoir presque tout sur tout en temps réel : comportements des habitants, gestion du trafic automobiles, cyclistes ou piétons, consommations énergétiques, informations pouvant servir au fonctionnement des services publics... Comme pour désamorcer cette question sensible sur l'utilisation des données, Sidewalk Labs allant même jusqu'à proposer à la collectivité la création d'un « civic data trust5 », sorte d'autorité paritaire qui serait responsable et comptable du bon usage de de ces data.

Lunettes technologiques

Outre son actualité, ce qui est intéressant d'observer avec le projet « Waterfront Toronto », c'est la défiance persistante des citoyens à l'égard d'un certain « technosolutionisme » qui prétend que la technologie est à même de résoudre tous les problèmes et maux urbains. Certes, elle permet d'éclairer certains problèmes sous un angle nouveau, voire de contribuer à les résoudre (certaines formes d'engagement citoyen grâce au numérique, par exemple) mais la technologie doit d'abord et avant tout être au service des buts politiques et sociaux plutôt que de servir son propre intérêt.

C'est en résumé la thèse de l'auteur américain Ben Green, qui, dans un livre récent, « The smart enough city6 » (que l'on pourrait traduire par « La ville suffisamment intelligente ») porte un regard nuancé sur l'impact de la technologie dans les villes. Son analyse de praticien de la data urbaine (il a été data scientist pour la Ville de Boston de 2016 à 2017 puis a travaillé sur ces mêmes sujets pour d'autres villes dont Memphis et San Francisco) lui fait dire que les villes ne peuvent pas être observées et encore moins administrées via l'unique prisme technologique. Cette dernière tend à déformer la réalité en grossissant les problèmes qu'elle est appelée à résoudre. Dit autrement, la technologie nous fait croire qu'elle nous procure des solutions neutres et forcément adaptées à tous les problèmes, y compris sociaux.

La technologie doit permettre d'améliorer concrètement la vie des habitants

L'enjeu pour Ben Green n'est évidemment pas de s'opposer, par principe ou par idéologie, à l'innovation technologique. Bien au contraire. Son message consistant surtout à faire prendre conscience que la technologie doit d'abord servir les citoyens plutôt que les seuls « sachants », voire les opérateurs de technologie. Et ses exemples pour nous en convaincre sont pertinents. Ainsi, et sur les sujets de la mobilité, il renverse les points de vue quand il précise que la technologie ne doit pas tant servir à fluidifier le trafic d'une ville qu'à imaginer comment améliorer « la vitalité, l'équité et la qualité des villes. » Et de citer le prix remis à la Ville de Columbus, en 20167, par le Smart City Challenge, organisé par le département des transports américain.

Ce prix récompensait une initiative visant à diminuer l'inégalité de l'accès au transport, en particulier dans un des quartiers difficiles où il était avéré que la mortalité infantile se situait au-dessus des moyennes en raison de l'absence de moyens de transports pour que les femmes enceintes et les jeunes mères puissent facilement se rendre dans des lieux de soins. Et Ben Green de rappeler que l'enjeu de ces villes dites « intelligentes » est d'abord de rendre du pouvoir d'agir aux habitants grâce et avec la technologie.

Là réside le vrai enjeu de nos villes quand on sait que sur les 7,7 milliards d'humains qui peuplent aujourd'hui la terre, plus de 4 milliards d'entre eux sont des urbains. Dans 30 ans, les 7,7 milliards se seront transformés en 10 milliards et les habitants des villes représenteront les deux tiers de cette population mondiale. A ce moment-là, il sera plus qu'évident que le recours à la technologie sans réel dessein social et dans projet démocratique aura peu de sens. Rabelais, dans Pantagruel, n'affirmait-il pas déjà que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme. »

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NOTES

1https://www.waterfrontoronto.ca/nbe/portal/waterfront/Home/waterfronthome/newsroom/newsarchive/news/2019/october/open+letter+from+waterfront+toronto+board+chair+-+october+31%2C+2019

2 https://www.sidewalktoronto.ca/

3 https://www.blocksidewalk.ca/

4 https://sidewalklabs.com/

5 https://cfe.ryerson.ca/blog/2019/08/%E2%80%9Curban-data%E2%80%9D-%E2%80%9Ccivic-data-trusts%E2%80%9D-smart-city

6 https://www.benzevgreen.com/the-smart-enough-city/

7 https://www.uitp.org/news/smart-city-challenge

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POUR ALLER PLUS LOIN

Sur ces sujets de villes connectées, on pourra se rapporter à mon ouvrage « Ville connectée - vies transformées - Notre prochaine utopie ? » Editions Kawa (2016)

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Commentaires
a écrit le 14/11/2019 à 16:10 :
Je dirais surtout que la ville n'est PAS une app...
a écrit le 14/11/2019 à 11:46 :
Le problème, c'est la ville, particulièrement les mégapoles.
Big brother à de beaux devant lui pour nous espionner, nous manipuler, nous influencer, nous decerebrer, dans le but de nous confisquer nos libertés en attentant à la démocratie.
Stasi puissance 10, tout en douceur, en surfant sur les peurs et en nous faisant miroiter le Monde merveilleux du numérique, des applis.
L'anarchie, vite.
a écrit le 14/11/2019 à 11:46 :
Le problème, c'est la ville, particulièrement les mégapoles.
Big brother à de beaux devant lui pour nous espionner, nous manipuler, nous influencer, nous decerebrer, dans le but de nous confisquer nos libertés en attentant à la démocratie.
Stasi puissance 10, tout en douceur, en surfant sur les peurs et en nous faisant miroiter le Monde merveilleux du numérique, des applis.
L'anarchie, vite.
a écrit le 14/11/2019 à 8:57 :
Le problème majeur, ce qui m'inquiète le plus pour l'avenir, c'est que nous autres citoyens sommes déjà habitués à la médiocrité exponentielle de nos élus compromis jusqu'aux os car ne pensant d'abord et avant tout qu'à leurs propres intérêts et de ce fait tacitement ferons toujours plus confiance dans un ordinateur que dans un d'entre eux pour gérer nos vies.

Voilà le véritable danger à venir.
a écrit le 14/11/2019 à 7:08 :
le pb c'est que les gens qui ne comprennent rien a la modelisation se reposent la la ' data' pour prendre des decisions ( avec des outils qu'ils ne comprennent pas donc, et des recultats parfois limite; un peu comme cette boite qui avait mis en place des reseaux convolutifs pour reconnaitre a travers les vitres des voitures tous les malfrats qui passaient a un endroit, ce qui a permis de pecher 0 personne sur 1 an! he oui ils ont decouvert ex post que les vitres de voiture, ca induisait des pbs!)
pareil pour les datascientists qui savent en general tres bien programmer mais dont le background est souvent leger et l'ouverture d'esprit pas terrible
quand on a des pbs mal poses, geres par des gens aveugles qui donnent a des gens qui vont utiliser des outils pas adaptes au probleme qu'ils n'ont pas compris, ya souvent des surprises
le bon sens devrait corriger ca
mais on vit dans un monde ou le bons sens a disparu bien avant l'ours blanc de greta..........

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