Le Progrès est mort, vive l'Innovation ?

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(Crédits : athree23 via Pixabay)
HOMO NUMERICUS. Les notions de progrès et d'innovation sont régulièrement sur le devant de la scène du fait que les nouvelles technologies font désormais partie de nos vies. Pour Marc Giget, membre de l'Académie des Technologies et président de l'Institut Européen de Stratégies Créatives et d'Innovation ainsi que du Club de Paris des Directeurs de l'Innovation[1], il s'agit de remettre en perspective ces deux notions inhérentes à notre époque. Propos recueillis par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio, et auteur du blog Homo Numericus hébergé par le site "LaTribune.fr".

HOMO NUMERICUS - On ne parle presque plus de progrès dans nos sociétés, on parle désormais d'innovation. Cette notion de « progrès » a-t-elle encore un avenir ?

MARC GIGET - S'il y a eu régression du concept de progrès dans les médias, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Un peu partout dans le monde, on parle beaucoup de progrès, lequel ne signifie pas seulement l'introduction de quelque chose de nouveau dans la réalité (définition de l'innovation), mais de quelque chose de « mieux » : progrès scientifique, progrès social, progrès médical... Il suffit de vérifier sur Google Trends pour voir que, même en France, depuis quelques années, le terme de progrès a repris le pas sur celui d'innovation. Les entreprises s'approprient également ce concept. Un seul exemple parmi beaucoup d'autres avec le groupe Bouygues dont le slogan est passé de « Pour une innovation partagée » à « Donnons vie au progrès ».

Le progrès peut se définir comme le fait de vivre « mieux ». Sur le fond, on ne peut évidemment pas s'opposer à cette idée-là. Le faire signifierait la fin de l'espoir d'un monde meilleur, lequel est indispensable à la vie. En revanche, on peut douter de la réalité concrète du progrès aujourd'hui, notamment qu'il bénéficie réellement à tous, voire qu'il n'ait que des effets positifs.

Depuis quand et du fait de quelles causes identifiez-vous le « déclin de l'idée de progrès » ?

Je ne dirais pas qu'il y a « déclin » de cette idée de progrès. Je crois surtout que nous avons assisté à une perte de confiance de cette notion. Historiquement, cela est daté. Toute l'Europe et particulièrement la France était « progressiste » pratiquement de la Renaissance au XIXe Siècle. La France étant d'ailleurs aux avant-postes pour propager cette idée de progrès à travers le monde. Mais l'horrible enchaînement - Première Guerre mondiale - crise des années 30 - Seconde Guerre mondiale, génocides et totalitarismes - a fait perdre à l'Europe sa légitimité de civilisation à la pointe mondiale du progrès. Elle a alors connu une vague de pessimisme sans précédent sur la nature humaine et sur l'avenir du monde qui lui a fait perdre confiance dans cette notion de progrès comme certitude.

Mais le progrès n'est pas un constat, c'est un objectif. Aucun des penseurs du progrès n'a jamais dit qu'il y avait toujours progrès. « Le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous » disait déjà Aristote en 350 avant notre ère, constatant déjà que c'était loin d'être toujours le cas. Après des vagues de progrès remarquables, il peut y avoir des périodes parfois longues de retour en arrière. Ainsi, Kant voyait dans le progrès non un concept explicatif (le fait qu'il y aurait toujours progrès) mais une idée régulatrice, un « idéal de la raison » vers lequel nous devions tendre : à savoir ramener toujours l'humanité dans une dynamique d'amélioration quelles qu'aient été les difficultés rencontrées en chemin.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, Albert Camus, quand il crée le journal « Combat », estime quant à lui, qu'après les traumatismes vécus, il faudra à l'Europe au moins deux générations pour qu'elle renoue avec cette croyance et cette foi dans le progrès.

Au XIXe siècle, le progrès était encensé au point d'être presque devenu une quasi-religion. Diriez-vous que, en ce début de XXIe siècle, nous revivons le même mouvement - à la différence près que c'est désormais la technologie qui est devenue un quasi « objet de culte » ?

Le progrès était encensé parce qu'il était constaté au quotidien, avec la réduction considérable du temps de travail, l'amélioration du pouvoir d'achat, de la santé, de l'éducation, le développement des voyages, des loisirs... C'était un fait, démontré, évident. A ce sujet, il faut relire le livre de Stefan Zweig, « Le monde d'hier ». Ce progrès était permis certes par des innovations techniques considérables, radicales et multiformes, mais surtout par le fait qu'elles étaient conçues d'emblée pour être au service de la société et des individus.

Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Il n'y a pas de progrès raisonné, choisi et partagé par la société. Le business de « la tech », mot qui ne recouvre que des applications d'un champ technologique très restreint (essentiellement plateformes et applications Web 2.0) n'est objet de culte que pour une toute petite partie de la société qui en bénéficie. Ce « microcosme de «la tech», isolé, autosatisfait cherche à « évangéliser » le reste de la population de l'intérêt d'un modèle dont il est le principal bénéficiaire. Ceci tout en n'ayant aucune conscience du rejet en cours alors que toutes les études sociologiques convergent aujourd'hui sur une insatisfaction et un désenchantement de la plus grande partie de la société face à des technologies en manque de gouvernance, pour beaucoup d'entre elles peu respectueuses des règles sociales et fiscales, dont les applications ne répondent pas aux attentes profondes et qui représentent des risques, notamment pour les libertés individuelles et la démocratie. L'un des derniers rapports de la Banque Mondiale intitulé « The innovation paradox » est très éclairant à ce sujet[2].

L'écrivain Sylvain Tesson[3] déclarait il y a quelques mois dans une interview que « Vivre mieux consiste aujourd'hui à échapper aux développements du progrès ». Pensez-vous que nous assistons à un tournant du fait que si la Révolution industrielle a prouvé qu'elle avait réussi à créer richesse et démocratie, rien ne prouve que les apports de la Révolution numérique soient aussi importants en termes de « bien commun » ?

Dans son analyse, Sylvain Tesson ne s'en prend pas au progrès comme objectif. Mais à ce que l'on en a fait, à savoir sa réduction à la technologie et à l'uniformisation, la banalisation et l'abêtissement du monde par une certaine vision de la technologie (notamment son hyper-réduction et hyper-simplification sous le vocable « la tech »). Il s'en prend surtout au monde digital, qu'il qualifie de « doigt d'honneur de la technologie à la variété des cultures » et à ses artefacts « les écrans, les nouveaux cachots d'aujourd'hui ».

Ce sont les fausses promesses technologiques et la croyance que les innovations qui en découlent arrangeront tout, dans un mythe de la modernité qu'il dénonce à juste titre. Si c'est cela le progrès aujourd'hui, alors il faut s'en détourner et repartir des valeurs philosophiques et humanistes fondamentales et de l'immense biodiversité et richesse des cultures humaines, face à l'inculture des acteurs du monde digital et leur vacuité intellectuelle.

La prise de conscience que « la tech » n'entraine pas que des applications positives, a donné naissance au mouvement « tech for good », mais la société n'attend pas des acteurs de « la tech » que leur approche se substitue à la philosophie, à la sociologie, à l'anthropologie, à la politique et à l'ensemble des sciences humaines et sociales pour définir le bien et le mal. On attend du monde des sciences et des techniques (qui est infiniment plus large que celui auto-déclaré de « la tech »), qu'il soit au service du progrès de la société et des individus. On en est très loin aujourd'hui dans le monde du digital.

Pour quelles raisons sommes-nous si circonspects envers l'idée de progrès, alors même que celui-ci n'a jamais été si objectivement mesurable ?

Il faut faire attention au « nous ». La perte de confiance dans un progrès de la société est un phénomène très européen, et surtout français. Notre pays ressort de toutes les études sociologiques comme le plus pessimiste au monde. Pour le reste du monde, notamment les pays émergents, il n'y a pas cette circonspection. Le progrès n'est pas remis en cause comme voie du développement, il faut bien sur le vouloir, le promouvoir, l'accompagner, l'enrichir..., mais c'est bien l'objectif. Les critiques des intellectuels français sur le fait qu'il n'y a plus de progrès réel sont un classique des congrès internationaux, mais elles sont ressenties comme une attitude désabusée d'un pays qui a perdu son leadership et ses repères, une sorte de « cela vous passera avant que cela nous reprenne » particulièrement agaçant et ne suscitant pas d'intérêt.

Quant à la mesure effective du progrès, trois éléments sont venus semer le doute, surtout dans les pays développés.

Le premier porte sur la stagnation du pouvoir d'achat et la baisse des gains de productivité depuis maintenant plus de 40 ans. On parle même de stagnation séculaire et d'un « innovation gap » avec peu de choses nouvelles, en dehors des innovations de réduction de coût et de substitution (typiquement le digital).

Le second porte sur le développement des inégalités avec très peu d'entreprises et d'individus privilégiés accaparant la quasi-totalité de l'accroissement de richesses, donc un progrès non partagé par tous.

Le troisième porte sur le fait que les améliorations réelles et constatées - allongement de la vie, amélioration de la santé, de l'éducation, de l'alimentation, des transports, des loisirs.... - sont maintenant ressenties comme n'étant pas durables. Elles découleraient moins du progrès technique que d'une une pollution accrue, d'émissions massives de CO2 et du gaspillage des ressources, qui vont rapidement trouver leur limite. D'où une perception d'un monde qui court à sa perte s'il n'est pas capable de se redéfinir et donc la nécessité de réaffirmer quantitativement et qualitativement les fondamentaux du progrès humain.

Sur le sujet de l'innovation, quelles seront, selon vous, les grandes tendances à venir ?

Le monde de l'innovation évolue très vite actuellement dans trois grandes directions qui visent à répondre aux grands défis déjà évoqués4.

Une approche de l'innovation moins dispersée, plus holistique, intégrant l'ensemble de ses composantes : scientifiques, technologiques, industrielles, socio-économiques, écologiques, fonctionnelles et esthétiques pour des innovations beaucoup plus riches et intégratrices, pilotées par l'objectif de progrès dans une approche humaniste. Cela suppose que l'innovation soit l'affaire de tous. Cette évolution est en cours avec une multiplication des prises d'initiative dans toutes les strates de la société et le développement d'une société de progrès partagée.

La prise en compte réelle de l'immense défi du développement humain durable, qui demande une mobilisation des intelligences et une solidarité sans précédent entre pratiquement tous les acteurs, car personne ne peut agir seul dans ce domaine. S'il y a bien une vraie mobilisation internationale et inter-organisations dans ce domaine, avec notamment les 27 objectifs mondiaux communs à horizon 2030, il existe aussi de fortes tendances inverses avec la montée des nationalismes, du protectionnisme et la défense exacerbée des intérêts particuliers. Le combat dans ce domaine n'est pas encore gagné.

Le passage d'une approche encore beaucoup trop techno-centrique de l'innovation à une approche résolument human-centric « l'Homme mesure de toutes choses », parfaitement définie par les humanistes de la Renaissance avec quatre grands objectifs intemporels et donc toujours d'une brûlante actualité.

  • Améliorer la condition humaine (éducation, santé, épanouissement)

  • Améliorer la communication entres les hommes (paix, fraternité, échanges)

  • Améliorer la vie dans la cité (tenter de bâtir la cité idéale où il fait bon vivre)

  • Améliorer la relation à la nature (insérer harmonieusement l'activité humaine dans les équilibres naturels)

Donc d'une façon générale, repositionnement de l'innovation comme vecteur du progrès, faisant le lien entre des sciences et technologies réellement maîtrisées mises au service de l'amélioration de la société et de la vie des individus.

Notons même que Steve Jobs était lui-même adepte de cette vison en rappelant que « l'innovation est technologiquement neutre, elle part des individus pour revenir aux individus ». « Si vous partez des technologies pour leur trouver des applications, c'est sans espoir, Il faut partir des individus, de leur vie, de leurs attentes et mettre à leur service des solutions fondées sur la meilleure combinaison technologique possible ».

Cette évolution est en cours, la majorité des démarches d'innovations s'affirmant aujourd'hui comme « human-centric » mais on est encore loin du compte, la seule promotion de « la tech » comme objectif en soi restant encore un objectif suffisant pour nombre d'acteurs.

___

NOTES

1 http://www.directeur-innovation.com/

2 http://documents.banquemondiale.org/curated/fr/322521507638821474/The-innovation-paradox-developing-country-capabilities-and-the-unrealized-promise-of-technological-catch-up

3https://www.lemonde.fr/festival/article/2019/07/27/sylvain-tesson-vivre-mieux-aujourd-hui-consiste-a-echapper-aux-developpements-du-progres_5493986_4415198.html

4 https://livre.fnac.com/a12695851/Marc-Giget-Les-nouvelles-strategies-d-innovation-2018-2020

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Commentaires
a écrit le 18/01/2020 à 14:35 :
L’humanité ne peut pas construire l’innovation et le progrès sur les crimes et les mensonges du passé .
Vous le comprendrez tous
Et l’avenir me donnera raison .
a écrit le 16/01/2020 à 17:16 :
L'innovation pour l'innovation, sans progrès, point d'utilité!
a écrit le 16/01/2020 à 9:36 :
Vous posez une excellente question, tellement juste, bravo et merci et votre invité vous donne raison de la façon dont il vous contredit. Déjà commencer par prendre comme repère les médias c'est de suite se désavouer !

LE progrès n'est plus parce que le propriétaire de capitaux et d'outils de production ne veut plus payer pour, il veut payer pour des innovations lui permettant de continuer éternellement à vendre du vent.
a écrit le 15/01/2020 à 14:49 :
Vu que le niveau intellectuel moyen est annoncé en baisse, ce serait plutôt l'homo numerdicus. A propos on se demace qui peut bien avoir changé avec le numérique chez Platon, Aristote, Héraclite, Parménide, Socrate, Sénèque, Saint Augustin,Saint Thomas d’Aquin, Descartes, Hegel, Kant, Hume, Spinoza, Kierkegaard, Diderot, Leibnitz, Schopenhauer, Merleau-Ponty, Rabelais, Voltaire, Victor Hugo, Balzac, Zola, Stendhal, pour n'en citer que quelques uns.

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