« L'IA que nous voudrions ! »

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Dado Ruvic
La saison des vœux bat son plein et, comme il est de coutume, chacun bénéficie pendant ces quatre premières semaines de l'année d'un crédit quasi illimité de souhaits et de vœux de toutes natures permettant d'espérer le meilleur, quitte parfois à verser dans l'utopie. A un mois du futur sommet consacré à l'intelligence artificielle (IA) qui, les 10 et 11 février prochains, réunira Etats et ONG à Paris, profitons de cette parenthèse enchantée où toutes les espérances sont permises pour formuler quelques espoirs s'agissant du futur de l'IA.
Cette gageure s'avère d'autant plus nécessaire qu'au rythme où l'IA progresse, il y a fort à parier que cette année 2025 réserve bon nombre d'avancées significatives rendant cette technologie encore plus prégnante. Qu'il s'agisse de la révolution « agentique » via le déploiement de l'IA générative dans l'activité quotidienne au moyen de programmes automatiques ( « agents ») qui deviendront de véritables copilotes de vies, ou de l'avènement (« tout prochain » à en croire Sam Altaman, patron d'Open AI) de l'AGI (Intelligence artificielle générale) capable, nous promet-on, d'effectuer n'importe quelle tâche cognitive qu'un humain peut accomplir et de ce fait rivaliser avec l'intelligence humaine, on ne devrait pas se tromper en pronostiquant que ces prochains mois devraient voir apparaître une myriade de débats et de questions centrés sur la place de l'IA dans notre quotidien, et singulièrement celles sur la cohabitation « Hommes-Machines ».
En fond de tableau de ces espoirs et de ces peurs, le fait que ces technologies puissent potentiellement tout à la fois aider à résoudre de nombreux problèmes auxquels l'humanité est confrontée (réchauffement climatique, recherches scientifiques...) tout en pointant les risques qu'elles prennent l'ascendant au point de progressivement nous faire perdre notre statut de « maîtres » pour ne devenir que des « paramètres ». Comme souvent, la vérité se situera quelque part entre ces deux extrêmes en gardant en tête que dans la phase actuelle de « boom » de l'IA, les prophètes de ces technologies ont aussi pour intérêt de faire miroiter des avancées forcément révolutionnaires, ne serait-ce que pour créer la demande tout en misant sur la poursuite de l'attrait de ce secteur auprès des investisseurs.
Il n'empêche que la période dans laquelle nous nous trouvons, où l'IA commence à s'immiscer dans des pans entiers de nos économies et de nos vies, constitue sans doute un moment idoine pour réfléchir à l'IA que nous voudrions pour les années à venir. Loin de la simple approche technocritique ou des discours alarmistes de type science-fiction et sans pour autant, et à l'inverse, tomber dans des propos extatiques, le vœu que l'on doit formuler serait que ce futur sommet de l'IA arrive à définir les caractéristiques d'une IA que l'on pourrait qualifier « d'intérêt général ». Plusieurs penseurs ont déjà dressé le portrait-robot de cette technologie qui doit se mettre au service de tous.
Pour l'auteur de science-fiction Alain Damasio, dans son dernier ouvrage « Vallée du Silicium », il faudrait « faire en sorte que nos technologies soient ou deviennent conviviales, de sorte que rebaptiser l'IA en « Intelligence Amie ». Cela prendrait la forme d'une technologie qui émancipe celle ou celui qui l'utilise, qui libère des capacités cognitives... bref qui élargisse le rayon d'action personnelle de chacun. » Daron Acemoglu, prix Nobel d'économie 2024, prolonge cette idée en formulant l'espoir :
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« qu'il nous faut œuvrer pour une IA au service de l'être humain... Pour y parvenir, nous avons besoin d'un nouveau narratif dans les médias, dans les cercles politiques et dans la société civile, ainsi que de meilleures réglementations et mesures politiques. »
L'une des déclinaisons possibles de cette IA au service de l'humain, osons le terme d'« IA d'intérêt général » pourrait reposer sur la création de « communs numériques spécifiques à l'IA, c'est-à-dire de corpus partagés et/ou en open-source afin que des jeux de données indispensables à la création d'IA à vocation scientifiques, de recherche ou à vocation éducative, puissent voir le jour et être partagées en toute transparence.
Ce projet de création de communs numériques spécifiques à l'IA serait presque la condition sine qua non pour garantir un accès équitable aux ressources nécessaires au développement d'une IA d'intérêt général. Qu'il s'agisse de jeux de données ouverts, de modèles partagés ou de bibliothèques d'algorithmes, de tels « communs » seraient le gage d'un socle collaboratif permettant de mutualiser des connaissances utiles à tous et de démocratiser l'innovation sans oublier qu'ils contribueraient également à réduire la concentration de pouvoir technologique entre les mains de quelques grandes entreprises technologiques, tout en assurant transparence et confiance des utilisateurs et des concepteurs. Faire le vœu de ces « communs numériques propres à l'IA », serait poser les bases d'une IA réellement inclusive et éthique.
A côté de cette idée de « communs numériques partageables » qui permettraient notamment de développer de nouveaux modèles d'IA ouverts, il pourrait être également pertinent d'envisager une gouvernance mondiale de l'IA. Il a fallu attendre un cataclysme, la Deuxième Guerre Mondiale, pour que des institutions internationales (ONU, Unesco...) voient le jour en tant que lieux de débats et de pacification des conflits. Sur le sujet IA, a fortiori lorsque des hypothèses de machines surpuissantes sont régulièrement évoquées y compris parfois par ceux qui les développent, il serait temps d'imaginer cette future gouvernance mondiale de l'IA.
Un tel projet permettrait de se donner les moyens de prévenir les dérives tout en essayant de tirer le meilleur de cette technologie. Ce cadre international à inventer pourrait par exemple s'envisager via une agence dédiée, sur le modèle de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), afin de superviser et de réguler les innovations en IA tout en se fixant des standards éthiques, techniques et de sécurité, et cela en y associant États, entreprises, chercheurs et ONG.
On reconnaitra que le défi de ces nouvelles règles du jeu souhaitées est immense, voire utopique, mais en ce début d'année où tous les vœux sont possibles, ne pas formuler le souhait de cette IA que nous voudrions serait un loupé, voire une faute.