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OpinionsLe blog du contrarian

[Fiction] Un cauchemar en marche

Photo de Philippe Mabille

Jean-Charles Simon, Stacian

Publié le 20 juin 2017 à 13:16 - Mis à jour le 20 juin 2017 à 13:25

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Dans cette chronique de politique-fiction, notre blogueur Jean-Charles Simon examine les enjeux de cette chambre bleu-Macron et des risques de désillusions du renouvellement de la vie politique promis par La République en Marche d'Emmanuel Macron. Un avertissement au nouveau président de la République et à ses séïdes. Le pire cauchemar est celui de décevoir. Alors, En marche ?

Le contraste est saisissant, et la claque de ces élections européennes n'en est que plus violente pour le parti du président. Il y a exactement deux ans, il remportait une victoire sans partage aux élections législatives, obtenant une majorité absolue pour un parti qui n'existait même pas douze mois avant... Un scénario auquel personne n'avait cru, même au moment de la présidentielle. Las, deux ans après, les listes « L'Europe en marche » terminaient à une triste quatrième position, très loin des deux vainqueurs au coude à coude, le Front national et la France insoumise... Et même nettement battues par des Républicains pourtant toujours hagards.

Bien sûr, ce coup de tonnerre qui voyait triompher les extrêmes et s'effondrer la majorité présidentielle était annoncé depuis quelques temps déjà par les analystes de la vie politique. L'année 2018 s'était mal terminée, avec ce maudit budget qui ne permettait toujours pas de faire repasser la France sous les 3% de déficit, et qui renvoyait aux calendes grecques des baisses d'impôt promises au moment de la présidentielle et auxquelles plus personne ne croyait désormais. Le climat s'était tendu au sein de la majorité, et les premiers départs du groupe « La République en marche » menaçaient même sa capacité de conserver une majorité absolue à l'Assemblée.

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Dès le lendemain de la défaite des européennes, d'ailleurs, l'ancienne juppéiste Aurore Bergé, qui n'avait finalement pas intégré le gouvernement malgré ses pressantes offres de service, a annoncé rejoindre les rangs du groupe des « Républicains constructifs »... Encore quelques départs d'anciens socialistes ou Républicains, et le groupe LREM se rapprocherait de la barre fatidique des 289 sièges. Une situation d'autant plus délicate qu'il ne peut désormais guère compter sur le soutien des élus Modem. Depuis les mises en examen dans l'affaire des emplois fictifs au Parlement européen et le départ du Modem du gouvernement, la rancune entre les deux anciens alliés est tenace.

Mais la principale ombre au tableau est bien sûr cette fichue conjoncture qui s'enlise et fait à nouveau regrimper le thermomètre du chômage. Bien sûr, le gouvernement n'est pas jugé responsable du ralentissement américain qui a grippé l'économie mondiale depuis la mi-2018. Et encore moins de la crise institutionnelle dans lequel est entré le pays, avec la victoire des démocrates aux élections de « mid-term » l'an dernier et leur promesse de destituer Trump, tandis que Mike Pence multiplie les déclarations fracassantes annonçant qu'il serait un successeur au moins aussi coriace pour le Congrès si l'« impeachment » du 45ème président américain allait à son terme.

Non, la vraie difficulté, c'est que les Français sont aujourd'hui des déçus de la politique menée par le gouvernement, et que ça remonte finalement à ses premiers pas. Le cafouillage sur les ordonnances devant réformer le code du travail en 2017 a laissé des traces de tous côtés. Les « insoumis » enragent toujours contre le barème impératif sur les dommages et intérêts aux prudhommes, alors que tous les observateurs le jugent particulièrement généreux, au point qu'il a conduit à augmenter le montant moyen des sommes versées aux salariés en cas de contentieux ! D'ailleurs, toutes les versions de travail avaient été adoucies au fur et à mesure de la rédaction des ordonnances, en partie sous l'effet de la mobilisation des experts du « social ». Pierre Ferracci, le père d'un proche du président et homme au réseau sans équivalent parmi les syndicats, avait ainsi joué de toute son influence, avec quelques autres comme Jean-Denis Combrexelle ou Jacques Barthélémy, pour plaider la modération. Exit les grandes marges de manœuvre de l'accord d'entreprise, désormais suspendues au bon vouloir des branches, auxquelles était confié la possibilité de donner une certaine latitude aux entreprises qui en relèvent. Ajourné également toute sécurisation du licenciement, même en début de contrat, Jean-Claude Mailly ayant agité avec succès l'épouvantail des conventions OIT pour faire reculer le gouvernement. Celui-ci avait même abandonné sa velléité de nationalisation de l'assurance chômage contre un simple strapontin à l'Unédic, un embryon de tripartisme qui laissait la part belle aux partenaires sociaux.

Evidemment, tous ces reculs avaient ranimé les oppositions, et le sobriquet « Emmanuel Hollande » était à nouveau sur toutes les lèvres à droite. D'autant que la censure du texte sur la moralisation de la vie politique par le Conseil constitutionnel en avait réjoui plus d'un. Aux oubliettes la limitation du nombre de mandats successifs ou les réglementations imposées aux deux assemblées, qui gardent le pouvoir de contrôler ce qu'elles veulent et comme elles le veulent. Une prérogative jalousement conservée, que Gérard Larcher n'avait cessé de rappeler avec gourmandise lors de sa réélection à la présidence du Sénat en septembre 2017.

L'enlisement avait été encore plus net lors du premier débat budgétaire du quinquennat. Sermonné par une Commission européenne sous la pression de la nouvelle crise de la dette grecque, l'exécutif avait dû piteusement renoncer à la suppression de l'ISF sur les valeurs mobilières et à celle de la taxe d'habitation pour 80% des ménages. Exit également la transformation du CICE en allègement de charges, bien trop coûteuse dans sa première année de mise en œuvre.

Dans le brouhaha permanent de l'hémicycle, entre les erreurs des rapporteurs du groupe LREM qui ne connaissaient pas encore le règlement de l'Assemblée et les imprécations bruyantes d'un Alexis Corbière ou d'un Gilbert Collard, le gouvernement s'était arc-bouté sur une seule mesure, la hausse de la CSG compensant une diminution de cotisations sociales salariales. Mais les mouvements des « bonnets gris » l'avaient contraint à revoir sa copie à plusieurs reprises, et finalement à relever à 4000 euros mensuels le seuil de déclenchement de la hausse de la CSG pour les retraités... Là aussi, l'ironie n'avait pas manqué dans les médias, pour lesquels le président rejoignait son prédécesseur en désignant les riches comme ceux qui gagnaient plus de 4000 euros par mois !

La vraie déception était venue dans la mise en place de la mesure côté salariés. Toujours terrorisé par Bruxelles et encore sous le choc de l'audit des finances publiques lancé à l'été 2017, le gouvernement avait dû réduire l'ampleur de la baisse de cotisations pour faire face aux moindres hausses de CSG qu'il avait consenties aux retraités. Et surtout, lors de négociations sur les salaires, les entreprises avaient largement tenu compte de la mesure, rognant d'autant les augmentations du brut salarial. Au final, les économistes y avaient vu une mesure pour rien, sauf à alourdir un peu plus les prélèvements sur les revenus du capital, touchés eux de plein fouet par la hausse de la CSG.

Pour achever le tableau, le lobbying effréné des assureurs avait eu raison de l'égalisation de la fiscalité des différents produits financiers, l'assurance vie maintenant ainsi pour au moins quelques années son avantage comparatif dans l'attente d'un rapport confié à l'Inspection générale des finances « pour une fiscalité plus moderne et équitable de l'épargne ». La déception avait été grande du côté des investisseurs et de la French Tech, au point que l'association France digitale, pourtant proche du président, avait lancé son appel « Les pigeons reprennent leur envol ! ».

Du coup, le sentiment de surplace du deuxième budget du quinquennat avait été encore plus pénible, et la « hollandisation », nouveau concept phare des éditorialistes, semblait ankyloser un peu plus le quinquennat au fil des mois.

Même l'esprit de « start-up nation » que le président avait voulu instiller s'était progressivement dissous dans les difficultés bien réelles des finances publiques et du marché du travail. La survenance du « Unicorns' krach » en ce printemps 2019 avait aussi plombé l'ambiance, avec quelques dégringolades spectaculaires des cours des jeunes entreprises de la « tech » sur le Nasdaq, et le placement en « Chapter 11 » de géants du non-coté.

Les révélations du Canard enchaîné sur un réseau de donateurs à En Marche ! en 2017, organisé par les patrons des plateformes de VTC, étaient aussi tombées au plus mal, surtout avec le suicide d'un chauffeur Uber, étranglé par l'emprunt pour sa berline et en burn-out avec ses journées de 15 heures, à quelques jours des européennes.

A l'ouverture de ce Vivatech 2019, les mines étaient graves et les stands clairsemés, tandis qu'un collectif de « chauffeurs insoumis » avait réuni des dizaines de taxis et de VTC brandissant des pancartes « Macron m'a tuer » devant le lieu de la manifestation. Lorsque le président était arrivé, rien ne s'était passé comme prévu, le robot Pepper s'enrayant et lui portant un léger coup au visage avant d'être maîtrisé par le service d'ordre. Le comité d'accueil était clairsemé, le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, s'étant par exemple fait excuser. Même Maurice Lévy n'avait pas souhaité accompagner le président sur la scène pour son discours, se tenant exceptionnellement en retrait... Et le désormais traditionnel discours mi-français, mi-anglais du président n'avait recueilli cette fois que des applaudissements polis, devant une assistance que la récente nomination de Laurent Alexandre comme « ministre de la singularité » n'avait pas suffi à raviver.

La campagne européenne avait été aussi marquée par des incidents malheureux, une tête de liste « l'Europe en marche » se faisant enfariner dans une loge de Roland-Garros, tandis qu'une autre confondait à la télé Jean Monnet et Claude Monet, renforçant le sentiment d'amateurisme qui n'avait cessé de planer autour des élus du parti présidentiel depuis l'origine. La dynamique était clairement du côté des anti-européens, et même l'infarctus de Jean-Luc Mélenchon, en direct sur toutes les chaînes infos lors de sa « bouillabaisse des résistants » sur le Vieux Port, n'avait fait que galvaniser les « insoumis ».  Une campagne pleine de bruits et de fureur, à l'instar de cette sonnerie qui repart sans arrêt et n'en finit pas... Cette sonnerie...

Ismaël Emelien arrive enfin à arrêter son réveil et à s'extraire de sa torpeur, alors que l'aube point à peine. Il se dit que les vacances seront vraiment les bienvenues, après ces mois épuisants de campagne électorale et ces premières semaines à 200 cents à l'heure à l'Elysée. Tout à l'heure, lorsque le conseiller spécial lui racontera son cauchemar, il sait que ça fera bien rire le président. Mais il se dit qu'il faut en tirer une leçon en ce début de quinquennat. Comme le dit la campagne d'un fabricant de smartphones qu'il vient de voir passer : « never settle ». Ne pas se satisfaire des victoires. Ne pas transiger. Ne pas viser trop bas, mais au contraire très haut. Prendre des risques. Changer. Transformer. Au risque, sinon, de voir l'échec se profiler.


Jean-Charles Simon, Stacian

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