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L'étrange victoire d'Emmanuel Macron

Photo de Philippe Mabille

Philippe Mabille

Publié le 10 mai 2017 à 07:05 - Mis à jour le 11 mai 2017 à 17:04

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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L'accession éclair d'Emmanuel Macron à la présidence de la république produit des secousses telluriques qui sont en train de redessiner entièrement le paysage politique français et ouvre des perspectives dans un pays longtemps figé.

Dans son livre L'étrange défaite dans lequel il décrit dès l'été 40 les causes de l'effondrement de l'armée française face à la blitzkrieg de la Wehrmacht, le grand historien Marc Bloch, que se plait parfois à citer Emmanuel Macron, a cette formule qui convient bien à ce que la France vient de vivre ces 23 avril et 7 mai. « Le printemps nouveau devra être la chose des jeunes. Sur leurs aînés de l'ancienne guerre, ils possèderont le triste privilège de ne pas avoir à se garer de la paresse de la victoire ». Comme le général de Gaulle, Marc Bloch dénonce bien sûr l'incapacité de l'état-major militaire français en 1939-1940, qui enfermé dans les certitudes de la victoire de 1918, se montre incapable de penser et donc de conduire une guerre de mouvement moderne.

Emmanuel Macron a emporté l'Elysée avec l'atout incomparable de la jeunesse : la sienne, qui fait de lui le plus jeune président élu de notre histoire et le plus jeune chef d'Etat du monde (à l'exception de la Lettonie...). Et celle de son entourage et de ses militants, tous représentants de la génération des trentenaires, optimiste et cosmopolite, à l'aise dans la mondialisation et dans la révolution digitale. Il a mené une guerre éclair, de mouvement, audacieuse, n'hésitant pas à prendre des risques comme lorsqu'il est allé, au lendemain du premier tour, rencontrer les salariés de Whirlpool. Dans un reportage passé sur TF1 (« Les coulisses d'une victoire »), on le voit dire : « je ne serais jamais en sécurité ; si vous écoutez les gens de la sécurité, vous êtes morts. C'est ce qui est arrivé à Hollande ».

Un bol d'air frais salutaire

Cette jeunesse qui ose s'incarnera sans aucun doute dans son futur gouvernement et dans les visages des nouveaux parlementaires qui seront élus, en juin, sous l'étiquette La République en marche aux élections législatives. Cette « France du printemps nouveau » apportera un bol d'air frais salutaire à une vie politique française qui s'est ossifiée sous le quinquennat de François Hollande, incapable de concevoir son propre renouvellement.

Là est le principal changement qui a étonné le monde : voir cette nouvelle génération donner, pour la première fois, un coup d'arrêt à la montée des populismes en Europe. Lorsque Emmanuel Macron salue ses électeurs dimanche soir face à la pyramide du Louvre au son de l'hymne européen ("l'ode à la joie" de Beethoven), cela avait quand même de la gueule... Par sa brillante élection, Emmanuel Macron a « ubérisé », pour reprendre une terminologie à la mode, toute la classe politique française, qui a pris en une seconde, dimanche 7 mai à 20h00, un immense coup de vieux.

C'est salutaire, mais ce n'est qu'un commencement. L'élection d'Emmanuel Macron apparaît en effet aussi comme une "étrange victoire", dans la réalité encore incomplète. C'est une victoire, bien sûr, puisque le nouveau président de la République va s'installer à l'Elysée et donnera de la France l'image d'un pays moderne, ouvert sur le monde et tolérant. C'est mieux que l'inverse ! Mais étrange, parce que si le risque Le Pen semble écarté pour cinq ans, et si la France continuera d'inscrire son destin dans le cadre de l'Union européenne, ce qui élimine un élément d'incertitude vital, rien ne dit qu'Emmanuel Macron disposera en juin d'une majorité stable pour changer le pays. En fait, rien ne dit, à l'issue de cette élection, que le pays est mûr pour changer. C'est la schizophrénie française : tout changer, pour que rien ne change, en tout cas pour soi-même. Dés le lendemain de son élection, le front social a manifesté dans la rue pour le manifester.

Un village gaulois ingouvernable

Deux Français sur trois qui se sont exprimés ont certes voté pour lui, mais beaucoup, sans doute, l'ont fait par défaut, pour faire barrage au FN. Et 16 millions d'électeurs n'ont pas voulu choisir, préférant l'abstention ou le vote blanc ou nul, tandis que 10,6 millions de voix se sont portées sur Marine Le Pen, soit le plus gros score historique du Front national. Ce n'est pas le signe d'un pays "en marche", uni derrière la nouvelle "figure du roi" ou convaincu par son projet. Non ! Emmanuel Macron n'a derrière lui pour l'instant que la minorité des optimistes. Cela ne suffit pas pour réaliser le changement en profondeur que porte le nouveau président, qui veut renouveler la vie politique avec un programme qui demeure très clivant.

Les résultats du premier tour le 23 avril ont révélé une France fracturée en quatre blocs antagonistes, donnant du pays l'image d'un village gaulois ingouvernable. La situation est d'autant plus inédite que les deux « partis de gouvernement » semblent au bord de l'implosion, avec une partie de leurs cadres habités par la "tentation Macron" pour profiter du vent de renouveau. Pour le PS, le coup semble mortel : l'ancien Premier ministre, Manuel Valls, l'a reconnu : « ce parti socialiste est mort, il est derrière nous », a-t-il lancé mardi en se mettant en marche pour obtenir l'investiture du parti d'Emmanuel Macron. Pour Les Républicains, malgré de premières défections comme Bruno Le Maire, et la tentation centriste, ce n'est pas encore le cas. Papy fait de la résistance et si certains "juppéistes" sont tentés, ils préfèrent le faire dans le cadre d'un accord de gouvernement, après les législatives. Il est toutefois peu probable que la droite qui tente de redéfinir son projet, soit en état d'imposer avec François Baroin à sa tête une cohabitation.

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Pour réussir complètement son pari, Emmanuel Macron doit parvenir à remporter au minimum 289 députés aux élections législatives, dans la logique de la Vème République qui donne toujours une prime majoritaire au président élu. Mais cela semble difficile à imaginer : selon un sondage Ipsos Sopra-Steria pour France Info, 61% des personnes interrogées ne souhaitent pas qu'Emmanuel Macron obtiennent une majorité absolue à l'Assemblée nationale. Son autre option est de construire à l'issue des élections une coalition à l'allemande, non pas centriste, mais centrale, au milieu d'un paysage politique nouveau, entre deux populismes, celui d'une nouvelle droite nationaliste identitaire anti-européenne, que va chercher à rassembler le Front national, et celui d'une gauche radicale keynésiano-écolo-socialiste, incarnée par Jean-Luc Mélenchon.

Aidé par une conjoncture favorable

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Dans ce parti central, pro-européen, favorable à une poursuite de la politique de l'offre et de réformes structurelles, de l'Etat et du marché du travail, Emmanuel Macron président cherchera à puiser sa majorité parlementaire, pour agir vite, tant la situation politique réclame du nouvel exécutif de l'efficacité et des résultats urgents.

Par chance, Emmanuel Macron pourrait bien être aidé par une conjoncture favorable. Elu grâce à un incroyable alignement des planètes politiques en sa faveur (empêchement de Hollande, puis de Fillon), il peut espérer bénéficier, pour encore 12 à 18 mois, d'un alignement des planètes économiques : taux d'intérêt bas, prix du pétrole bon marché, euro compétitif : le nouveau président bénéficie d'un environnement plus que propice, mais sans état de grâce, il faut qu'il apporte rapidement à la France en colère la preuve qu'une dose de libéralisme + un soupçon de pragmatisme + beaucoup de détermination pour agir, cela marche. Avec en sus un soutien de l'Allemagne, dont on espère enfin qu'elle passera au tiroir-caisse pour relancer l'Europe par un grand plan d'investissement, il y a peut-être, enfin, des raisons d'espérer que le "printemps nouveau" soit celui du renouveau.

Philippe Mabille

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