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OpinionsLe futur selon La Tribune

2039 : « Goethe, mon homme parfait »

Photo de François Roche

François Roche

Publié le 15 décembre 2015 à 14:03 - Mis à jour le 15 décembre 2015 à 14:03

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#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans. A cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Le 21 juin 2039, Madeleine R. et Goethe se marient. Cette juvénile sexagénaire, agrégée d'allemand et de chinois, experte en systèmes de traduction automatique et en intelligence artificielle, est la première "humaine" à faire son coming out et à rendre publique sa liaison avec un humanoïde. Mais qui est Goethe, ce mari "idéal" ?

La cérémonie fut brève, mais chaleureuse. Madeleine R. (elle a demandé que son anonymat soit préservé) s'est unie à Goethe, un robot humanoïde, dernier-né de la société française RobotLife, installée depuis une dizaine d'année sur le plateau de Saclay, près de Paris. Madeleine R., juvénile sexagénaire, agrégée d'allemand et de chinois, experte en systèmes de traduction automatique et en intelligence artificielle, est la première "humaine" à faire son coming out et à rendre publique sa liaison avec un humanoïde, bien que, vu le nombre croissant de ces derniers dans notre environnement quotidien, on pouvait facilement imaginer que des relations personnelles et intimes se noueraient un jour ou l'autre avec les humains.

Le « mariage » a été célébré au domicile de Madeleine et Goethe, en présence des amis de la mariée, des ingénieurs de RobotLife et de votre serviteur, qui a réalisé plusieurs reportages sur cette même entreprise. Bien sûr, il ne s'agissait pas d'un mariage au sens juridique du terme, car la loi ne le permet pas encore. Même si les robots humanoïdes de catégorie 3 (réservée à ceux qui ont passé avec succès le nouveau test de Turing), disposent désormais d'un statut juridique adapté, reconnaissant leur responsabilité dans un certain nombre de circonstances et leur garantissant des droits, l'audace du législateur n'a pas été jusqu'à les autoriser à contracter mariage ou à acquérir des biens immobiliers. L'union de Madeleine et de Goethe revêt donc un caractère plus symbolique que juridique, mais il n'en constitue pas moins une étape décisive dans l'intégration des robots humanoïdes d'intelligence supérieure dans la vie sociale.

Goethe, l'homme parfait

Qui est Goethe ? Il est le fruit de dix années de travail de la société RobotLife, fondée par des scientifiques du centre de recherche sur l'intelligence artificielle de Saclay et de l'Institut des sciences et technologies de Corée. Grâce aux progrès réalisés dans l'informatique cognitive, la recherche sur le fonctionnement du cerveau humain, le langage, Goethe dispose d'une forme d'intelligence lui permettant d'interagir avec un être humain dans un langage naturel, d'exprimer des émotions, de participer à n'importe quelle conversation pourvu qu'elle se déroule dans l'une des six langues qu'il a assimilées (français, anglais, allemand, chinois, coréen, espagnol) et qu'elle ait trait à des sujets qui figurent dans sa bibliothèque numérique, rechargée quotidiennement et en quelques secondes, par la « lecture » des principaux médias électroniques et audiovisuels dans les langues qu'il maîtrise.

Madeleine, passionnée de littérature et d'histoire, a « chargé » la mémoire de Goethe avec l'ensemble des grandes oeuvres littéraires du patrimoine mondial, ainsi que des livres et biographies les plus marquants ayant trait à l'histoire de l'Europe, des Etats-Unis et du monde chinois. « Nous avons des conversations passionnantes », dit-elle dans un sourire. « Certes, Goethe est doté d'une culture d'une richesse inatteignable par l'Homme, mais son intelligence lui permet de proposer des rapprochements inattendus entre des faits historiques et l'actualité, de trouver des correspondances nouvelles au sein des oeuvres littéraires qu'il connaît. Il est l'antithèse de « Qui veut gagner des millions », ce qui l'intéresse c'est de proposer des réflexions et des modes de raisonnement nouveaux en partant de son savoir. Dans l'Antiquité, le sage était celui qui avait tout lu. C'est le cas de Goethe. »

Formaté ou idéal ?

Comment Madeleine a-t-elle fait sa connaissance ? Il s'agit tout simplement d'une rencontre sur le lieu de travail. Experte en langues allemande et chinoise, elle a veillé à ce que Goethe maîtrise parfaitement ces langues, ce qui a donné lieu à de nombreuses séances de travail au cours desquelles ils ont pu échanger sur beaucoup d'autres sujets. Il ne s'agit pas d'un coup de foudre, mais d'une lente prise de conscience chez Madeleine que Goethe (c'est elle qui lui a donné ce nom, en raison de son attachement ancien à l'écrivain allemand) pouvait constituer le compagnon idéal pour les quelques décennies qui lui restent à vivre. Trois fois divorcée, elle restait sur une relative déception de la fréquentation des hommes qu'elle finissait par trouver ou trop arrogants, ou trop ignorants, ou trop bruyants, ou trop menteurs ou tout à la fois.

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Goethe ne ment pas (aucun algorithme ne s'est révélé suffisamment efficace pour reproduire les mille et une nuances du mensonge humain), ne prend part à la conversation que si on l'y invite, ne hausse jamais le ton, ne s'exprime que sur les sujets qu'il connaît. Il est toujours propre, ne boit ni ne se nourrit, et n'a à souffrir d'aucune défaillance technique, pour peu qu'il se soumette à quatre check-up annuels dans les laboratoires de RobotLife. En outre, il est apte à rendre un certain nombre de services ancillaires : contrôler les robots ménagers (nettoyage, cuisine, surveillance), commander une voiture et la piloter si nécessaire, gérer les rapports numériques avec la banque et l'administration fiscale, organiser les voyages et déplacements de Madeleine, auxquels il ne peut pas participer devant l'opposition formelle des compagnies aériennes à accepter des robots humanoïdes à bord.

« Un bel homme »

Pour Madeleine, le physique de Goethe ne revêtait pas une importance capitale. Les chercheurs coréens, en charge de ce sujet, ont mis au point une peau artificielle sensible au toucher grâce à des circuits organiques souples et des capteurs de pression, sur la base des premiers travaux expérimentaux de l'université de Stanford dans les années 2020. Pour le reste, la taille et le poids sont standard (1,85 mètres, 80 kg) et les traits sont ceux d'un homme de type méditerranéen âgé d'environ 45 ans. Goethe sourit mais ne pleure pas. Les traits de son visage s'animent en fonction des émotions qu'il ressent, grâce à des nano-moteurs. « Un bel homme, en somme », glisse Madeleine.

Pour les dirigeants de RobotLife, le « mariage » de Madeleine et Goethe est une opportunité de développement à laquelle ils n'avaient pas forcément pensé. En mettant au point ce robot intelligent, ils visaient plutôt le marché des entreprises pour lesquelles il constitue une force d'aide à la décision considérable, compte tenu de la richesse des contenus dont on peut le doter, de ses capacité et vitesse de calcul et de ses compétences linguistiques. Deux grandes banques internationales l'ont déjà pris en « stage » et ont exprimé leur satisfaction devant les services rendus, notamment en matière d'anticipation des mouvements de marché et de création de produits structurés intégrant de nouveaux paramètres. Une entreprise allemande du secteur énergétique a testé le robot pour améliorer la gestion de son Smart Grid et analyser de façon très pointue les flux de production et de consommation d'électricité dans une configuration très largement décentralisée, intégrant plusieurs dizaines d'opérateurs sur tout le territoire.

Le prix à payer

L'ouverture d'un marché « privé » n'est cependant pas une surprise même si, jusqu'à une date récente, il concernait plutôt les robots humanoïdes de catégorie 1 (robots de service) et 2 (robots compagnons pour les personnes âgées ou à mobilité réduite, robots enseignants). Le prix des robots de catégorie 3 constitue encore un obstacle pour les particuliers, même s'il a considérablement baissé depuis quatre ou cinq ans.

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En fonction de la complexité des contenus et des tâches qui leur sont assignées, ces robots coûtent entre 1 et 5 millions d'euros. Madeleine a bénéficié de conditions particulières, en raison de la nature des contenus chargés, essentiellement littéraires, qui ne nécessitent pas une grande puissance de calcul, et surtout de la notoriété que son mariage avec Goethe a apporté à RobotLife. « 200 000 euros, pour un compagnon de cette qualité, je trouve cela très bon marché », commente-t-elle sobrement...

François Roche

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