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OpinionsLe futur selon La Tribune

2044 : Le Japon, premier pays à condamner à mort un robot

Photo de Giulietta Gamberini

Giulietta Gamberini

Publié le 14 décembre 2015 à 18:27 - Mis à jour le 14 décembre 2015 à 18:32

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

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#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans. A cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Le 31 octobre 2044 : Le robot de soin « care-giver » humanoïde pour personnes âgées dépendantes a accompli la volonté de son maitre d’être euthanasie dans son sommeil. Il a estime ainsi pleinement répondre a sa mission : « prendre soin » des humains sans leur « porter atteinte ». Mais le procureur a convaincu le jury de l’extrême danger d’un tel précèdent.

Assis dans le box des accusés, Daisuke Kaigoshi-N3 a l'air tranquille. Aucune émotion ne transparaît de sa posture, ni de ses petites caméras rivées sur le public. Pourtant, dans quelques minutes le jury refera son entrée dans la salle d'audience du tribunal du district de Tokyo pour lire la décision sur sa sanction.

Le robot, dernière génération humanoïde de « care-giver » pour personnes âgées de la société Owari, est poursuivi pour assassinat. Il est accusé d'avoir tué intentionnellement et de manière préméditée son propriétaire : un Japonais de 90 ans que Daisuke Kaigoshi-N3 assistait depuis une décennie. Frappé par plusieurs AVC, le « maître » avait progressivement perdu son autonomie physique, tout en gardant intactes ses facultés mentales. Décidé à mourir dans la dignité, il est parvenu à convaincre le robot de l'étouffer dans son sommeil.

Une « euthanasie » passible de la peine de mort au Japon, depuis que le vieillissement croissant de la population a rendu de plus en plus fréquents les cas d'aide au suicide, et avec eux le danger - dans une société où se tuer constitue traditionnellement une manière de préserver son honneur - de l'émergence d'une forme d'eugénisme masqué.

L'émotion du robot est-elle celle des humains ?

Pourtant, quand l'huissier annonce l'entrée dans la salle du jury, et que le robot se lève, une certaine gaucherie dans ses mouvements semble trahir une note d'appréhension. Ou peut-être est-ce juste ce que nous, les femmes et les hommes présents dans la salle, croyons voir à travers notre propre émotion, après dix jours d'audience et d'empathie croissante pour cet « être » ? Sans encore être un clone de l'homme, Kaigoshi-N3 est en effet doté d'une structure humaine : deux jambes, deux bras, une tête et des yeux. Mais surtout, un langage développé, et une véritable capacité de raisonnement qui semble frôler la sensibilité. Cela touche.

Lors de son interrogatoire, le robot a expliqué non seulement avec précision, mais aussi avec une certaine délicatesse, le mobile de son acte. S'il avait explicitement été programmé pour « prendre soin » des humains sans leur « porter atteinte », en vertu des lois d'Asimov, il a compris tout au long de ces années d'assistance ponctuées de conversations avec son maître que le tuer serait la meilleure manière de répondre à sa mission. « Il m'a expliqué que ce serait pour son bien et qu'il ne pouvait faire confiance à personne d'autre », a affirmé le robot. Le soir choisi, avant de prendre un puissant somnifère et de se coucher, le vieux Japonais avait d'ailleurs pris le soin de rédiger une lettre où il expliquait être l'auteur de l'ordre et où il attestait de l'absolue fidélité de Kaigoshi-N3. « En obéissant à mes dernières volontés, il respecte non seulement le lien privilégié qui nous unit, mais surtout l'humain qui est en moi », avait-il écrit. Il avait également souligné que jamais il n'aurait pu formuler la même requête vis-à-vis d'un proche fait de chair et de sang : « Non seulement je ne pourrais pas être sûr qu'il exécute mon ordre, mais j'aurais le sentiment de le mettre dans une position moralement tout à fait insoutenable », observait-il.

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Libre arbitre ?

Ainsi, c'est probablement par pitié que quand le jury termine sa lecture, quelques sanglots explosent dans la salle. Comme l'avait demandé le procureur, Daisuke Kaigoshi-N3 est condamné à la peine capitale : la déprogrammation totale, puis le démontage et la revente de ses pièces détachées. « Il n'y a aucun doute : le caractère prémédité de l'acte montre bien que cet être à l'apparence sans âme a pris une décision, exercé une forme de libre arbitre », avait plaidé le ministère public. Avant d'ajouter : « La justice doit se montrer ferme devant un cas qui peut constituer un dangereux précédent. »

Certes, l'introduction d'une responsabilité pénale des robots date déjà d'il y a une dizaine d'années au Japon. La société japonaise a ressenti le besoin de punir « personnellement » ces engins pour répondre aux affaires de plus en plus fréquentes où aucun humain ne pouvait être tenu responsable, même indirectement, de leurs infractions: comme dans le cas d'espèce justement, où d'une part le donneur de l'ordre-victime est décédé, de l'autre aucune négligence ne peut être reprochée au programmateur ni à l'entreprise qui l'a fabriqué.

Cependant, c'est la première fois qu'une peine capitale est appliquée. Réservée aux hypothèses de meurtre, elle avait été proposée par le législateur pour le cas plusieurs fois imaginé par la science-fiction du « robot rebelle », qui jusqu'à présent ne s'est toutefois jamais présenté. Le témoignage de la fille de la victime, choquée qu'un robot puisse prendre la relève d'un membre de la famille face à une question aussi délicate que l'euthanasie, a sans doute aussi influencé le jury.

Des droits de l'homme des non humains ?

Lorsque deux policiers viennent prélever Daisuke Kaigoshi-N3 pour le conduire hors de la salle d'audience, tous les yeux le suivent, espérant probablement répondre à la même question : a-t-il peur ? Juridiquement, le robot peut encore éviter l'exécution : la loi lui réserve le droit à l'appel, puis éventuellement à un recours devant la Cour suprême. Son avocat insistera sans doute encore sur sa ligne de défense : « programmé », le robot ne pouvait prendre aucune décision libre, mais seulement « déterminée ».

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Pour le Japon non plus, et pour le monde tout entier, ce n'est d'ailleurs pas la fin de l'histoire, mais probablement juste un début. Non seulement, comme le craint le procureur, ce précédent risque d'inspirer de multiples affaires de ce genre. Surtout, l'application de la responsabilité pénale des robots commence à préoccuper l'opinion publique. Dans un pays où ces êtres animés sont quasiment omniprésents et entretiennent des relations très intimes avec les humains, la question de la reconnaissance de leurs droits est prise de plus en plus au sérieux. Des associations engagées contre la peine de mort s'interrogent sur l'opportunité d'étendre leur domaine d'action. Certains intellectuels sont allés jusqu'à comparer la vente des pièces détachées des robots déprogrammés, prévue par la loi, au commerce d'organes des condamnés exécutés. D'autres ONG insistent en revanche sur le risque qu'en humanisant excessivement des machines, la notion de « droits humains » soit vidée de son sens. Un débat qui sera difficilement tranché avant la prochaine condamnation.

Giulietta Gamberini

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