Le stoïcisme, une philosophie par temps de crise (5/5) : faire bon usage de nos émotions

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Pour Sénèque, la colère est le fléau qui coûte le plus au genre humain, elle n'a aucun effet positif et nous empêche de réaliser ce qui fait de nous des êtres humains : l'usage de notre raison.
Pour Sénèque, la colère est le fléau qui coûte le plus au genre humain, elle n'a aucun effet positif et nous empêche de réaliser ce qui fait de nous des êtres humains : l'usage de notre raison. (Crédits : Reuters)
CHRONIQUE. La philosophie stoïcienne, née au IVe siècle avant JC en Grèce, exerça une influence importante jusqu'au IIIe siècle après JC. Elle fut d'un grand secours à l'Empereur Marc Aurèle et inspira de nombreux philosophes par la suite, de Montaigne à Spinoza. Comme ses enseignements sont particulièrement précieux en temps de crise, comme celle que nous traversons en raison de la pandémie, nous proposons dans cette série d'en explorer cinq pour déconstruire les idées reçues. Aujourd'hui, enseignement n°5 : faire bon usage de nos émotions. Par Flora Bernard (*).

Cette période de confinement a été le théâtre d'un panel d'émotions variées : la colère, la tristesse, l'anxiété, la joie aussi, ont toutes eu leur rôle à jouer, avec certaines tenant le rôle principal. L'éthique stoïcienne a toujours eu pour ambition de nous aider à ne pas subir nos émotions négatives, pour laisser la place aux émotions positives. Les émotions sont source de l'une des confusions fréquentes à l'endroit du stoïcisme : il ne s'agit pas tant de les supprimer que de ne pas se laisser envahir par elles. Prenons l'exemple de la colère.

Sénèque nous a laissé un magnifique essai sur cette émotion qui détruit tout sur son passage (De Ira, De la colère). Pour lui, elle est le fléau qui coûte le plus au genre humain, elle n'a aucun effet positif et nous empêche de réaliser ce qui fait de nous des êtres humains : l'usage de notre raison. « Elle oublie les liens les plus étroits, s'obstine, s'acharne dans ce qu'elle entreprend, elle n'écoute ni les conseils ni la raison, s'embrase pour des motifs futiles, incapable de discerner le juste et le vrai ; et ressemble à ces ruines qui se brisent sur ce qu'elles écrasent. [1]» Sénèque n'est pas tendre. Mais à tout ravage, son remède (c'est d'ailleurs le sous-titre de l'essai : De Ira, ravages et remèdes).

Sentiment d'offense

Qu'est-ce que la colère ? Pour Sénèque, c'est l'émotion générée par le sentiment d'offense. Nous nous sentons offensés, et nous voulons nous venger - la colère se manifeste par un désir de vengeance. L'émotion initiale que provoque l'offense n'est pas encore de la colère car pour Sénèque la colère ne devient telle qu'avec la participation de l'esprit. L'émotion serait la part purement physiologique, mais le sentiment d'offense est la part cognitive correspondant au fait que nous ne nous sentons pas respectés. Puisque nous sommes des êtres de raison, nous pouvons agir sur cette part cognitive.

Ce qui ne dépend pas de nous, c'est l'impression initiale, comme l'appelle Sénèque, mouvement involontaire, inévitable, comme le frisson ou le dégoût. Ce qui dépend de nous en revanche, c'est ce qui se passe juste après. « La colère n'est pas un simple mouvement, elle se porte en avant : c'est un élan. Or il n'y a pas d'élan sans le consentement de l'esprit, car il est impossible de parler de vengeance et de châtiment à l'insu de l'intelligence. »[2]

Initier un autre cours d'action

La colère n'a-t-elle donc rien de bon à nous dire ? Nous avons certes pu éprouver une certaine colère à l'annonce du confinement, mais nous pouvions en comprendre les raisons, quand bien même la stratégie du gouvernement pouvait être discutée. Limiter les arrivées dans des hôpitaux surchargés et préserver le corps médical était un acte de solidarité. Mais la colère ne se justifie-t-elle pas face à des événements comme la mort de George Floyd aux Etats-Unis ? Une militante pour la paix me racontait récemment l'échange qu'elle avait eu avec un homme congolais qui, après avoir été torturé en prison, s'en s'être échappé et avoir fui sur 2.000 km, s'était retrouvé plusieurs mois plus tard dans un camp de réfugiés juste à côté de son ancien bourreau. Il voulait tuer cet homme. La militante le supplia de ne pas le faire. Mais l'homme était empli de haine et de vengeance. « Et pourquoi ne le devrais-je pas ? », lança-t-il. « Parce que si tu le faisais, tu lui ressemblerais. » Bien entendu, nous pouvons comprendre la colère. Mais si nous nous considérons comme des êtres libres, nous avons la possibilité d'initier un autre cours d'action - nous avons toujours cette possibilité, en tout temps, à tout moment. Nous retrouvons là l'idée de liberté décrite par Epictète (enseignement n°4). Se venger est l'acte de celui qui est prisonnier de ses pulsions, sans pouvoir les mettre à distance. Donner du sens est l'acte d'un être libre. L'homme décida de ne pas se venger, mais d'écrire. Il décida de faire usage de sa raison pour écrire son histoire, et la diffuser, dénoncer les injustices.

Il en va de même pour toutes les émotions qui nous retirent de la puissance d'exister, comme dirait Spinoza. Si nous n'avons pas le pouvoir de les supprimer, nous avons le pouvoir d'empêcher qu'elles nous détruisent, et qu'elles détruisent les autres. Par la compréhension que nous pouvons nous en faire, et leur repérage quotidien, nous avons le pouvoir de transformer nos émotions négatives en énergie pour mener d'autres combats plus féconds. Le « Monde d'Après » que nous devons appeler de nos vœux, c'est peut-être et surtout un monde de paix.

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[1] Sénèque, De la Colère, ed. Petite Bibliothèque Payot

[2] Sénèque, De la Colère, ed. Petite Bibliothèque Payot

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(*) Flora Bernard est co-fondatrice de l'agence de philosophie Thaé, qui accompagne les organisations à redonner du sens à qui elles sont et ce qu'elles font. Elle est l'auteure de Manager avec les Philosophes, paru aux éditions Dunod en 2016. Avec son associée Marion Genaivre, elles ont publié en 2020, Un Mois, Un Mot, recueil de textes philosophiques sur douze concepts du monde du travail, disponible sur www.thae.fr

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Lire l'épisode n°1 : exercer notre discernement

Lire l'épisode n° 2 : gagner en pouvoir d'action

Lire l'épisode n°3 : maîtriser nos désirs

Lire l'épisode n°4 : gagner en liberté

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Commentaires
a écrit le 19/06/2020 à 9:39 :
Bonjour,

Cette crise a était particulièrement anxiogène, un révélateur des problèmes , une image figée de l’état de lieu interne , les émotions viennent , faut les laisser passer , accepter , les réguler du mieux que nous pouvons avec différentes techniques, la psychose provoquée par les médias et la situation anxiogène , et la solitude pour certains ( nes ) ont provoqué
«  des situations dramatiques «  amplifiées ...

Le déconditionnement de notre cerveau( pour trouver un équilibre sain ) est la solution de tous les maux de cette période étrange.

Cordialement,

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