OPINION. Quand l’Europe sortira-t-elle du somnambulisme irénique ? (1/2)
Le groupe de réflexions Mars*
« En l'état actuel de dépendance technologique vis-à-vis du protectorat américain, les Européens engagés matériellement pour plusieurs dizaines d'années ont-ils la capacité de sortir du somnambulisme ? » (Le groupe Mars)
Même avec les 50% d'augmentation des budgets de défense exigés par Donald Trump, l'Union européenne sera loin d'avoir les capacités de défense pour dissuader, au sens de l'OTAN, les ambitions de la Russie de Vladimir Poutine. Par le groupe Mars*.
Le cessez-le feu à Gaza et la libération de trente-trois otages israéliens ne serait que la « bande-annonce » du blockbuster de l'année 2025 produit par Donald Trump : « comment j'ai imposé la paix et les intérêt américains au reste du monde ». Le scénario n'a pas encore été dévoilé, mais il ne devrait pas y avoir de grandes surprises : armistice en Ukraine, retour de l'AIEA en Iran, relance des « accords d'Abraham » au Proche-Orient, pourparlers de paix intercoréens, règlement indo-pakistanais de la question du Cachemire, conférence des riverains de l'Arctique.
Une incertitude demeure sur le sort réservé à Taïwan : la démocratie chinoise sacrifiée sur l'autel d'un grand accommodement avec Pékin ou, au contraire, concentration de l'effort de guerre américain dans le détroit de Formose ? L'Afrique (notamment le Soudan et la RD Congo) devrait par ailleurs être la grande absente du scénario, car vue de Mar-a-Lago, « who cares ? »
A l'Europe de payer la reconstruction de l'Ukraine
Ça, c'est ce que montrera le film. Ce qui sera coupé au montage, ce sont les conséquences sur les lieux du tournage. Et singulièrement en Europe, pour « résoudre » la question ukrainienne. Quoi qu'il arrive, l'Amérique de Trump va se désengager d'Europe et les Européens devront régler la facture de l'armistice en Ukraine, reconstruction et garanties de sécurité incluses. Après tout, la révolution de Maïdan en 2014, prétexte à l'annexion de la Crimée et à la sécession du Donbass, n'est-elle pas née des promesses de Bruxelles si Kiev rejoignait le camp occidental ? L'Ukraine est sortie de l'empire russe pour intégrer l'empire occidental, volontairement, et à quel prix ! Dans l'esprit de Trump (et reconnaissons qu'il a la logique de son côté), l'intégration de l'Ukraine, même privée de 20% de son territoire et de 30% de sa population, reste une bonne affaire pour les Européens, Allemagne en tête. Alors, à eux de payer !
Antonio Costa, le nouveau président du Conseil européen, a invité les membres éminents de ce cénacle de chefs d'État et de gouvernement pour une réunion informelle à Bruxelles le 3 février destinée à réfléchir sur la défense européenne. Le nom de Costa était jusqu'à présent associé à un naufrage ; espérons que ce ne soit pas un mauvais présage. L'initiative mérite en tout cas d'être saluée, d'autant que l'invitation a bien pris soin de rappeler que « les États membres seront toujours responsables de leurs forces armées ».
Pour le président du Conseil européen, il s'agissait de préparer le traditionnel sommet de juin prochain qui devrait comporter en priorité un volet « défense ». Or ce sommet européen sera quasi-concomitant avec celui que l'Alliance atlantique a prévu de tenir aux Pays-Bas. Il y a là nulle coïncidence. Il s'agira pour les États membres de l'OTAN et ceux de l'UE d'envoyer un « signal fort » en réponse à Donald Trump, afin d'éviter une brouille transatlantique stratégiquement désastreuse face à la menace russe, et surtout de limiter les conséquences de la guerre commerciale que la nouvelle administration américaine est bien décidé à lancer pour rééquilibrer la balance des échanges avec l'UE.
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Apaiser la colère de Donald Zeus
L'urgence est tout à fait signalée. Les Européens ont quatre mois pour élaborer une réponse acceptable par toutes les parties. Pendant ce temps, le « moteur franco-allemand » est au point mort, les deux principales économies de l'Union étant en récession (ou quasiment) et leur système politique en crise sous la menace d'une vague populiste sans précédent. Autant dire que pendant qu'à Berlin et Paris, on se contemplera le nombril en regrettant le bon vieux temps où on pouvait nier le réel à l'abri du parapluie américain, les autres Européens avanceront sans nous, c'est-à-dire contre nous, contre nos intérêts, dans le seul souci d'apaiser la colère de Donald Zeus, véritable deus ex machina de la tragi-comédie dont le lever de rideau a eu lieu le 20 janvier.
Si l'on était à Cannes (le festival, pas le champ de bataille antique), la palme d'or de l'irresponsabilité serait attribuée à l'Union européenne, pour l'ensemble de son œuvre depuis une douzaine d'années. En voulant pousser à tout prix sa logique d'intégration de nouveaux membres alors même que la crise de l'euro n'était pas résorbée, l'Union a précipité l'Europe dans une impasse stratégique dont on ne voit pas l'issue. Incapable de tenir ses promesses vis-à-vis de l'Ukraine, la voilà en train d'aguicher les « six balkaniques » (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine du Nord, Monténégro et Serbie) en leur faisant miroiter des perspectives d'intégration [1].
Les frontières deviennent front
Le flanc oriental de l'Europe parcourait jusqu'à présent l'isthme est-européen de la Baltique à la mer Noire ; le flanc Est de la nouvelle guerre froide descend désormais de la mer de Barents jusqu'à la Méditerranée ! Faut-il s'en réjouir ? Surtout, les Européens ont-ils anticipé cette évolution stratégique majeure ? Poser la question, c'est y répondre. « Si la ligne de défense courant de la Baltique à la Pologne semble solide, celle couvrant le flanc sud-est de l'Europe paraît beaucoup plus fragile. C'est sans doute là que le Kremlin fera porter ses efforts » [2].
On pouvait dire autrefois de l'Europe qu'elle était une idée qui n'avait pas de frontières. Aujourd'hui, les frontières deviennent front, et l'Europe n'a plus d'idée. On la croirait pilotée par une intelligence artificielle. Tel le Costa Concordia, le paquebot qui file sur son erre finira par se drosser contre les récifs. Et il sera trop tard.
Le résultat du « pivot » américain vers l'Asie (annoncé dès 2011 par Obama), de l'élargissement de l'UE et de l'OTAN vers l'est et du risque majeur de multi-crises simultanées dans le monde, obligera chaque pays européen à continuer d'investir « rapidement » dans du matériel de défense américain pour les raisons développées dans nos précédentes chroniques [3]. Même avec les 50% d'augmentation voulus par le nouveau locataire de la Maison blanche, l'Europe sera loin d'avoir les capacités de défense pour dissuader, au sens de l'OTAN, l'aventurisme russe.
Des dirigeants manifestement fâchés avec les maths
D'un théâtre d'opérations concentré en centre-Europe avec une forte présence américaine (35.000 h aujourd'hui), nous (Européens) sommes passés par élargissements successifs à un flanc oriental face à la Russie qui descend de la Laponie à une Méditerranée devenue « mare omnibus », en passant par le « lac baltique » où demeure, protégé de toute agression par la dissuasion russe, l'enclave de Kaliningrad qui reste un atout majeur de Moscou dans une stratégie d'interdiction aérienne A2AD.
En analyse opérative, la géographie est toujours première. Le front potentiel fait plus de 3.000 km et la distance pour intervenir à partir de la France est passée de « 500 km soit à peine la longueur de deux étapes du Tour de France cycliste » à plus de 1.500 km, ce qui nécessite des moyens de transport, d'intervention et de ravitaillement à caractère stratégique. Cet élargissement voulu par les Européens, associé, pendant plus de trente années, à des budgets et des capacités militaires très amoindries (modèles réduits de deux tiers sous prétexte de dividendes de la paix) a fortement diminué la densité et la répartition géographique de nos moyens pour assurer la défense de l'Europe.
Nos dirigeants ne sont manifestement pas des matheux : en corrélant dividendes (de la paix) et division (entre moitié et deux-tiers) du volume de nos forces armées, la France et l'Europe en général disposent de moyens défensifs actuels insuffisants. Du fait de l'extension vers l'Est après la fin de la guerre froide, le nombre de pays européens à protéger est multiplié par plus de deux et la longueur de zone de risques (avec notre ennemi potentiel) est triplée. Il faut assumer ses choix. Formatées à Sciences Po où l'on passe son temps à se payer de mots, les hautes autorités du pays croient que tout problème est soluble dans un plan à deux parties et un exposé de dix minutes.
Mais les faits sont têtus : dissuader un adversaire d'agir demande des capacités défensives, d'intervention à distance et logistiques hors de portée financière : rappelons-nous les exemples de 1938, 1939 et 1940. Mais aussi de 1914 [4].
Dépendance technologique vis-à-vis des Etats-Unis
Deux notions sont à prendre en considération : tout d'abord l'affaiblissement en densité surfacique, entre autres, les capacités air-air (avions de combat) et sol-air (sites de missiles de moyenne et longue portée) pour faire face aux missiles balistiques, aux drones et aux missiles de croisière moyenne portée (nous sommes incapables de défendre nos populations et nos sites à haute valeur ajoutée) ; ensuite le manque (« gap ») de densité linéaire en moyens aéroterrestres sur une profondeur de 300 km face à la ligne de front précédemment décrite. Ce qui est fascinant, c'est que chacun le sait, mais que tout le monde s'en f... L'essentiel est d'avoir un plan équilibré. Vous avez dit irresponsable ?
Après plus de 30 années de naïveté, le temps nous manque pour faire face à un monde qui se réarme, car pour la plupart des pays européens, la clause de solidarité de l'OTAN s'appelle de plus en plus « article F35 » (avec un bail incluant, pour sa défense sol-air, le système de missiles Patriot PAC-3 MSE).
Il ne faut jamais oublier la nécessité absolue, pour les Américains d'« éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l'état de dépendance que justifie leur sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ... » afin de maintenir « la primauté des États-Unis [facteur] essentiel non seulement pour le niveau de vie et la sécurité des Américains, mais aussi pour l'avenir de la liberté, de la démocratie, des économies ouvertes et de l'ordre international ». Ce n'est pas du Donald Trump en 2025 mais du Zbigniew Brzezinski en 1997 dans « Le grand échiquier. L'Amérique et le reste du monde ».
En l'état actuel de dépendance technologique vis-à-vis du protectorat américain, les Européens engagés matériellement pour plusieurs dizaines d'années ont-ils la capacité de sortir du somnambulisme ?
[4] « Les Somnambules. Été 1914 : comment l'Europe a marché vers la guerre » (The Sleepwalkers), traduit de l'anglais par Marie-Anne du Béru, Flammarion, « Au fil de l'histoire », 668 p., 25 €.
* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.