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Pascal Demurger : « Le RN promet le chaos économique, social, politique. Et moral »

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 28 juin 2024 à 05:28

Pascal Demurger, co-président de Mouvement Impact France et directeur général de la MAIF.

Pascal Demurger, co-président de Mouvement Impact France et directeur général de la MAIF.

Brigitte Baudesson/MAIF

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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REGARDS CROISÉS - Le RN largement en tête des européennes, la dissolution surprise de l'Assemblée, les législatives anticipées... Pour éclairer cette période politique particulière, Denis Lafay, conseiller éditorial à La Tribune, convoque de multiples regards. Aujourd'hui, dialogue avec Pascal Demurger, co-président de Mouvement Impact France et directeur général de la MAIF.

LA TRIBUNE - Comment le dirigeant d'entreprise traverse-t-il cette épreuve démocratique ? Est-il pleinement à l'unisson du citoyen ?

PASCAL DEMURGER - Nous sommes bien malgré nous confrontés à une folie politique. Je réagis ainsi en tant que citoyen bien sûr, tout autant que dirigeant : dans ce contexte les entreprises devront être une force civique.

La responsabilité est au cœur de la fonction de patron. Le patron de la France a-t-il fait preuve d'irresponsabilité ?

« Le président de la République offre au Rassemblement national l'occasion de briguer le pouvoir. Ce n'est pas responsable », a déclaré l'ancien premier Ministre Lionel Jospin (Le Monde, 16 juin). Le chef de l'Etat a exprimé là une relation au pouvoir et un exercice de la décision impétueux et solitaire, il a pris le risque du chaos, sa décision met gravement et inutilement en danger la paix sociale et la démocratie. Pour ces raisons, l'appréciation de Lionel Jospin me semble appropriée.

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La mise en pratique d'une telle conception omnisciente et autocentrée du pouvoir serait-elle possible dans une entreprise ? Sa gouvernance la protège-t-elle des « comportements à risque » de son patron ?

J'aimerais croire que les dirigeants sont tous immunisés contre ce risque... Heureusement, l'entreprise est traversée par des forces intérieures (gouvernance, partenaires sociaux, partenaires financiers) qui sont censées contrebalancer le risque d'exercice solitaire ou autocratique du pouvoir. Les grands groupes, corsetés par une gouvernance très formalisée, sont sans doute les moins « à risque ».

Le président du Medef Patrick Martin estime que « le programme du Rassemblement national est dangereux pour l'économie française, la croissance et l'emploi ; celui du Nouveau Front populaire (NFP) l'est tout autant voire plus ». Au mot près, partagez-vous son analyse ?

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Le RN n'a pas le monopole des stratégies conflictuelles et des programmes économiques incohérents et aux conséquences possiblement délétères. Mais comme co-président du Mouvement Impact France, j'ai porté la position selon laquelle le danger le plus immédiat est l'arrivée possible du RN au pouvoir. Son programme économique est en effet très inquiétant et pourrait exposer la France au chaos. Ce qui le distingue, c'est qu'il est adossé à des visées idéologiques qui promettent au pays un redoutable affaissement moral.

Comment les entreprises pourront-elles avancer sereinement avec un pouvoir qui fait peser des risques sur l'Etat de droit ?

Une partie des dirigeants d'entreprise privilégient toutefois le RN au NFP, pariant sur une meilleure considération de l'entreprise et la préservation de leurs intérêts personnels. Cette indulgence est-elle de courte vue si l'on considère que le RN au pouvoir pourrait être synonyme de risques « exogènes » (déstabilisation européenne, nouvelles inégalités, inconstitutionnalité de promesses électorales, éruption sociale, déchirements dans la société, aggravation du péril climatique) à même de fragiliser « toute » l'économie ?

Tout à fait. Au chaos strictement économique que Patrick Martin a souligné et qui affaiblira l'attractivité de la France, la stabilité des marchés, et donc tout simplement l'activité des entreprises, j'ajoute un chaos moral, politique, social, diplomatique. Comment les entreprises pourront-elles avancer sereinement avec un pouvoir qui fait peser des risques sur l'Etat de droit ? Qui déclare vouloir défier le Conseil constitutionnel s'il s'oppose à son projet ? Qui fait peser sur les étrangers et sur les Français bi-nationaux une épée de Damoclès ?

Comment le fonctionnement de l'économie et l'organisation du capitalisme contemporains ont-ils favorisé la popularité des formations politiques « extrêmes » ?

On peut situer le germe dans les années 80, quand commencent de se diffuser une vision très libérale de l'économie, une conception très financière du capitalisme, une approche très court-termiste des marchés, un appétit exacerbé de rentabilité. Une sorte de passage en force de l'économie de marché, quelles que soient les conséquences sociales, écologiques, démocratiques.

Depuis quatre décennies se développerait donc « une façon d'exercer le business » qui porte les ressorts d'un dépit social, d'une aggravation des inégalités, d'une disqualification du travail, aux origines du vote RN. L'entreprise porte donc sa part de responsabilité ?

Beaucoup de Français partagent le sentiment d'être méprisés par les élites. On se focalise souvent sur les élites politiques, intellectuelles, culturelles, mais nous, dirigeants d'entreprise, devons aussi faire notre introspection. Ils ne sont pas toujours étrangers au sentiment de déclassement, d'abandon, de ras-le-bol éprouvé avec raison et qui s'exprime dans les urnes par des suffrages RN. Par exemple, des pratiques managériales brutales, déshumanisées, sont des exemples des hiatus entre le monde du travail et les élites économiques. Comment un salarié vit-il d'être la variable d'ajustement d'une politique de délocalisation ou de sur-profitabilité ? Comment le consommateur vit-il d'être soumis à une pression commerciale et marketing irrespirable ? Comment le citoyen vit-il d'être la cible de pratiques financières qui l'étouffent ou de la mise sur le marché de produits qui mettent sa santé en danger ? La considération pour les personnes et le long-terme est trop souvent déclassée au profit d'intérêts financiers et de court-terme.

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L'historien Hervé Joly indique que, « contrairement aux idées reçues, le patronat n'a pas directement soutenu ou favorisé l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite » dans l'Allemagne de 1933 ou la France de Vichy. En revanche, une fois ces pouvoirs installés, les patrons s'en sont toujours « habilement accommodé ». Ce scénario, le craignez-vous si la France bascule à l'extrême droite ?

Le risque ne peut pas être écarté. Des entreprises pourraient se focaliser sur leurs seuls enjeux économiques, au risque de nier le questionnement voire l'exigence moraux que la situation suggérerait. En tant que dirigeants, nous avons pour devoir d'assurer la pérennité de l'activité et des emplois de nos entreprises. Cette responsabilité économique est bien sûr fondamentale. Mais elle ne peut pas contrevenir à notre responsabilité morale, elle-même essentielle. Elle questionne un autre sujet : le rapport au temps. Ce qui est propre au capitalisme contemporain, c'est le court-terme. Et désormais, ce que nous désignons par long-terme n'est plus un horizon mais une succession de phases court-termistes pendant lesquelles l'entreprise maximise les profits. Ceci au prix de coûts sociaux et humains, au prix aussi d'un relativisme voire d'une cécité sur son « environnement » - politique, sociétal.

En résumé, si elle est confrontée à un tel cas de figure, l'entreprise en tant qu'entité morale et ses dririgeants devront serpenter sur la fragile ligne de crête qui distingue le compromis de la compromission...

Selon moi, ce qui favoriserait délibérément la pérennité de l'extrême droite au pouvoir serait un signe de compromission.

Comment, a contrario, l'entreprise pourrait-elle faire - légalement - résistance à la possible dislocation de ses « valeurs » dans la société ?

Elle dispose d'un large éventail de pistes, qui sont d'ailleurs les mêmes qui permettent aujourd'hui à un corps social d'être dans l'apaisement, la reconnaissance, l'encouragement, l'empathie - à mes yeux les conditions pour ne pas se sentir méprisé et donc ne pas être tenté par le suffrage extrémiste. Ces pistes, ce serait une politique managériale qui, du sommet à chaque strate intermédiaire, fait confiance, prône le dialogue, le respect, la considération, la pédagogie, la responsabilisation et cherche à « embarquer » dans un collectif. Ce serait un plan d'inclusion très ambitieux (personnes handicapées, étrangères, transgenres) pour contrer les effets d'une politique nationale excluante. Ce seraient des actions de solidarité concrètes. Ce serait une stratégie audacieuse en faveur du climat auquel le programme du RN n'accorde pas d'intérêt. Les entreprises peuvent être une force civique. Plus que jamais elles doivent exercer un rôle majeur d'apaisement social, de cohésion sociale.

Ma contribution politique est de nature sociale, elle n'est pas partisane

A deux jours du premier tour, appelez-vous à ne pas voter Rassemblement national ?

En tant que dirigeant d'entreprise, il ne m'appartient pas de donner des consignes de vote. Je dois respecter la liberté de chacun dans le secret de l'isoloir. Ma contribution politique est de nature sociale, elle n'est pas partisane.

Je reformule ma question : elle ne sollicite pas une « consigne de vote pour une formation alternative au RN », mais simplement l'invitation « à ne pas voter pour le RN ». Ceci dans le prolongement naturel et logique de vos déclarations, très claires, contre le RN.

Cette « invitation » serait de facto une consigne, et ce n'est pas de ma responsabilité d'agir de la sorte. J'insiste : en ma qualité de co-président d'Impact France, j'estime que le programme du RN est économiquement, moralement, socialement, diplomatiquement dangereux. Mais ce qui évident à mes yeux, je dois évidemment respecter qu'il n'en est pas de même d'un individu à l'autre. Déborder de la règle que je m'impose signifierait que j'adopte une posture en surplomb, qui pourrait être jugée - à juste titre - infantilisante et méprisante. Exactement la réaction dont le RN fait son terreau. Les citoyens souffrent de ne pas être considérés : dans leur mode de vie, leurs difficultés financières, leur isolement, etc. Dans ces conditions, et dans le contexte politique que nous éprouvons collectivement, respecter leur liberté de penser, de juger, et donc de voter, c'est-à-dire les considérer évidemment comme des citoyens à part entière, est encore plus essentiel.

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J'insiste : au titre d'Impact France, vous alertez sur le « danger imminent » que la victoire du RN fera peser sur « l'économie et la démocratie » et appelez le monde économique à « agir durablement sur les racines de ce vote ». Mais vous vous interdisez d'amorcer une critique en votre qualité de directeur général de la Maif. Un « Deux poids deux mesures » qui peut questionner votre alignement personnel, peut-être même une scission dictée par la nature de vos deux responsabilités ?

J'insiste de mon côté (sourire). Le rôle du dirigeant est d'agir conformément aux valeurs de son entreprise en respectant les convictions de son corps social. Celui du représentant d'une organisation patronale est de porter une voix collective pour éclairer le débat public, comme le font le Medef ou l'Afep. La vocation d'Impact France est de réunir des entrepreneurs déterminés à construire une nation solidaire, écologique, ouverte : là, nous sommes donc pleinement dans notre responsabilité d'alerter quant aux conséquences économiques et sociétales de l'application d'un programme RN.

Un administrateur d'Impact France, Philippe Zaouati, a démissionné suite aux prises de position du Mouvement. Il vous reproche « une faute : l'absence de toute condamnation de l'extrémisme de gauche. Cette position va naturellement nous conduire à voter pour des candidats LFI contre des candidats RN, acceptant ainsi de banaliser définitivement l'antisémitisme comme argument politique dans notre pays ». Une décision symptomatique de la polarisation politique qu'exerce la flambée d'actes antisémites en France ?

D'où qu'il vienne, l'antisémitisme est une horreur innommable. Le mal absolu. Qu'il soit redevenu une réalité aussi crue dans notre société, et qu'il occupe une place autant prégnante dans la campagne des législatives constitue un échec moral et collectif majeur. Je comprends parfaitement et partage les inquiétudes de Philippe Zaouati et j'espère qu'il reviendra parmi nous. Le choix de la gouvernance d'Impact France de concentrer son appel sur le risque RN est lié à l'urgence. Ce qui constitue la probabilité la plus imminente, c'est l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite.

Réunir des obédiences différentes ou même rivales constituerait un message puissant à destination du monde du travail

Il est compréhensible qu'il soit très délicat pour le directeur général de la MAIF de prendre une position politique quand potentiellement 40% de ses 10 000 salariés et de ses 4 millions de clients votent RN ou Reconquête !. Regrettez-vous que votre liberté de citoyen doive s'effacer devant vos devoirs de patron ? Après tout, le patron du Medef a exprimé un message clair, volontiers jugé courageux, contre la sensibilité politique d'une partie de ses adhérents.

Je mentirais si j'affirmais être imperméable au risque potentiel d'irriter des salariés et des clients. Encore une fois, distinguons le rôle du dirigeant d'entreprise, de celui du représentant d'une organisation patronale. Comme dirigeant, je préfère me concentrer sur nos exigences en matière de conditions objectives de travail, de considération individuelle, de climat social, de relations aux clients. C'est là que je suis le plus utile. Patrick Martin en effet a fait preuve de courage en « sortant du bois ». En tant que co-président d'Impact France, je m'emploie également à porter collégialement une voix. J'aimerais aussi - avec d'autres organisations patronales, dont bien sûr le Medef, et des syndicats de salariés - que soit énoncée une prise de position commune pour appeler à l'apaisement, au rassemblement. Y parviendrons-nous ? Je ne sais pas. Réunir des obédiences différentes ou même rivales constituerait un message puissant à destination du monde du travail.

Le Nouveau Front populaire a fait des propositions fortes pour donner un nouveau souffle à la démocratie d'entreprise, en intégrant davantage de représentants des salariés dans les instances de gouvernance. Réformer la démocratie sociale ou d'entreprise, c'est un moyen de consolider « toute » la démocratie ?

L'entreprise n'a pas pour objet d'« être une démocratie », mais elle a des engagements et une responsabilité « politiques » - vis-à-vis des salariés bien sûr, mais aussi des parties prenantes, des enjeux (sociaux, culturels, climatiques) de son territoire. Et donc du cadre démocratique dans lequel elle évolue. L'entreprise « doit » à tout cet écosystème. Faire progresser la démocratie en son sein profite mécaniquement à la dynamique démocratique collective, puisque chaque salarié, chaque investisseur, chaque client responsabilisé et entreprenant prend mieux soin de ce et de ceux qui l'entourent. Le collaborateur d'une entreprise véritablement soucieuse d'inclusion, de lutte contre les inégalités, de respect de l'environnement, sera sensibilisé à porter cette exigence au dehors de l'entreprise. Cette exigence commande de repenser le partage du pouvoir dans l'entreprise et la formation de ceux qui s'y engagent ; elle sollicite l'opinion et les propositions des salariés - directement via des groupes de travail mais sans affaiblir les organisations syndicales - ; elle déploie un management réellement participatif qui responsabilise, contribue aux innovations sociales et s'exprime jusque dans la réflexion stratégique. Tout ceci poursuit une conviction cardinale : la salubrité de l'entreprise et celle de la société reposent sur la même exigence de cohésion sociale.

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Je m'adresse en priorité et urgemment aux 10 000 salariés. Je ne me cache pas d'exprimer ce que cette nouvelle situation m'inspire quant aux valeurs qui nous animent, qui font l'histoire du groupe - et la mienne. Je leur demande de ne pas importer dans l'entreprise les conflits et déchirements que la situation politique ne manquerait pas de susciter au sein de leurs familles ou auprès de leurs amis. L'entreprise jouera son rôle d'apaisement et doit rester un sanctuaire. Et je les rassure. Sincèrement. Valeurs, organisation, relations sociales, ambitions : aucun des fondamentaux de la MAIF ne fléchira. Et même, nous nous emploierons ensemble à les fortifier. Ce sera notre manière de défendre nos valeurs. De résister.

Denis Lafay

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