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L'Europe de Weimar

Par Harold James, historien, Princeton University (*)

Publié le 02 mars 2012 à 14:38 - Mis à jour le 02 mars 2012 à 15:38

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Les Allemands ont raison d'observer des parallèles entre les conditions actuelles en Europe et celles de l'entre-deux-guerres ; aux deux époques, le choix du régime de change comporte d'importantes implications pour le comportement politique et la légitimité démocratique. La seule réponse pour éviter le triste sort de l'Allemagne de Weimar, c'est une Allemagne plus européenne plutôt qu'une Europe allemande.

La position de l'Allemagne en Europe paraît de plus en plus particulière et vulnérable. Dans le chaos de la réunification allemande en 1990, alors que les voisins de l'Allemagne étaient terrifiés par le nouveau géant, le Chancelier de l'époque, Helmut Kohl, avait promis une Allemagne européenne, et non pas une Europe allemande. Aujourd'hui, pourtant, les termes de n'importe quel effort de sauvetage européen sont clairement dictés par l'Allemagne.

Il est largement reconnu que l'Europe a besoin d'une croissance économique substantielle si elle veut émerger de ses problèmes de dette. Or, l'obsession de l'Allemagne pour la stabilité - qui trouve son origine dans l'expérience d'entre-deux-guerres catastrophique du pays - pousse dans la direction inverse. Par conséquent, le dénigrement systématique de l'Allemagne est maintenant à la mode.

Les détracteurs de la position allemande développent deux arguments : le véritable problème de l'Europe est le surplus du compte courant de l'Allemagne et les Allemands sont obsédés par leur passé de manière perverse.

La position du compte courant allemand est en fait un problème de longue date qui menace l'union monétaire. Dès les années 1960, l'Allemagne était devenue l'économie européenne la plus forte et la plus dynamique, grâce à ses performances robustes à l'exportation. Les surplus courants de l'Allemagne, générés principalement par une balance commerciale positive, étaient apparus brièvement dans les années 1950, furent corrigés par une réévaluation monétaire en 1961, pour réémerger ensuite par vagues à la fin des années 1960, la fin des années 1970, la fin des années 1980 et de nouveau dans les années 2000.

En conséquence, des déséquilibres se créaient qui devaient être financés et soutenus, sous peine de devoir procéder à des ajustements. A intervalles réguliers depuis les années 1960, les partenaires européens de l'Allemagne, la France en particulier, ont été confrontés à la perspective de l'austérité et de la déflation en vue de corriger ces déficits. Il ne s'agissait pas d'une alternative attractive pour l'élite politique française, parce qu'elle contraignait la croissance et garantissait l'impopularité électorale.

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Dès lors, les Français (et d'autres pays méditerranéens) étaient plutôt en faveur d'une expansion monétaire et fiscale en Allemagne, qui atténuerait la forte orientation à l'exportation du pays. Cependant, cette solution a depuis toujours été impopulaire auprès des allemands, qui, étant donné l'héritage de l'entre-deux-guerres, redoutent l'inflation et ses implications.

Les politiciens allemands pensaient que le problème disparaitrait avec l'apparition de l'union monétaire, en prenant l'exemple des Etats Unis, où personne ne se soucie d'un boom en Californie qui produit le même type de surplus courants (quand bien même quelqu'un prendrait la peine de les mesurer). Personne ne dit aux Californiens de se relaxer et d'aller à la plage quand l'économie tourne à plein.

La seconde critique, formulée de manière répétée par l'économiste et prix Nobel Paul Krugman, est que la leçon soi-disant tirée de l'histoire allemande est chronologiquement fausse. Ce n'est pas la fameuse hyperinflation du début des années 1920 qui a détruit la fragile République de Weimar en Allemagne et engendré la dictature Nazi. Au contraire, la démocratie fut détruite une décennie plus tard par la dépression et la déflation.

Cette critique contemporaine omet un élément important de la situation politique difficile de l'Allemagne au début des années 1930. Lorsque la Grande Dépression est arrivée, le pays était déjà pris au piège, à cause des mauvais choix opérés précédemment. Et c'est précisément cette leçon qui est profondément enracinée dans la conscience politique allemande.

Les Allemands ont raison d'observer des parallèles entre les conditions actuelles en Europe et celles de l'entre-deux-guerres ; aux deux époques, le choix du régime de change comporte d'importantes implications pour le comportement politique et la légitimité démocratique.

A la fin de son hyperinflation, l'Allemagne s'est enfermée dans un régime de change, l'étalon or international, qui était délibérément conçu pour être tellement contraignant que toute sortie en était impossible. La conséquence anticipée était que le pays pourrait apparaitre crédible et attirer les capitaux étrangers.

Avec le succès de la stratégie, les entrées de capitaux déclenchèrent un boom des secteurs public et privé. Les gouvernements à tous les niveaux financèrent des projets d'infrastructure onéreux mais intéressants politiquement.

Cependant, il y avait un inconvénient. La vigueur du boom, couplée à l'expérience antérieure d'inflation, généra des hausses salariales qui n'étaient pas accompagnées de gains de productivité équivalents. Par conséquent, L'Allemagne de Weimar perdit sa compétitivité à la fin des années 1920, de la même manière que l'Europe méridionale a perdu la sienne dans les années 2000. Dans les deux cas, il est clair que les entrées de capitaux ne pouvaient pas continuer sans fin, et la perte de compétitivité ne faisait que précipiter la fin.

Lorsque le revirement arriva, l'Allemagne était pris au piège. Les étrangers comme les Allemands retirèrent leurs dépôts, et les banques furent plongées dans l'insolvabilité et obligées de liquider des actifs à prix bradés. Le gouvernement devait renflouer les banques en faillite ; mais il ne pouvait financer ses déficits que par emprunt bancaire. Etant donné son engagement à maintenir un taux de change fixe par rapport à l'étalon or, cette situation impliquait l'imposition de mesures d'austérité de plus en plus impopulaires.

Face à toutes ces contraintes, il n'y avait pas d'issue facile. La voie adoptée immédiatement après la crise bancaire de 1931 fut d'imposer des contrôles de capitaux.

La crise était une défaite pour la démocratie. La réponse évidente des partis démocratiques fut de fuir les responsabilités politiques pendant la période des plus importantes difficultés économiques. Le dernier gouvernement véritablement parlementaire de la République de Weimar s'était déjà effondré en mars 1930 sous le poids politique d'un dilemme fiscal impossible. Les coupes dans les dépenses aliénaient la gauche ; les augmentations d'impôts rendaient furieux la droite.

Les partis démocratiques acceptèrent d'utiliser les clauses d'urgence prévues dans la constitution pour passer outre le parlement et passer des lois sous la forme de décrets. En ce sens, la démocratie était déjà bien érodée avant l'arrivée d'Adolf Hitler à la Chancellerie en janvier 1933.

Les problèmes bancaires et budgétaires, les contraintes fiscales et l'émergence de gouvernements technocratiques « non politiques » : tout cela semble horriblement familier à tous les Allemands qui ont au moins une vague connaissance du passé. La leçon négative de l'expérience d'entre-deux-guerres - amasser des engagements budgétaires ne solutionne pas le problème - est déjà apparent aujourd'hui en Europe. Pourtant, il y a aussi une leçon positive à tirer : la possibilité d'un ordre international qui soutient au lieu d'ébranler les régimes démocratiques au moment où ils prennent des mesures impopulaires.

C'est la leçon qu'avait tiré de Weimar Konrad Adenauer, le premier Chancelier allemand d'après-guerre. Un homme qui, en tant que maire d'une des villes allemandes les plus dépensières dans les années 1920, avait vu la catastrophe allemande de près. Aujourd'hui, comme à l'époque, l'Europe - une communauté de valeurs partagées - est nécessaire pour maintenir la démocratie dans les Etats membres qui sont menacés par un écroulement de leur économie.

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Copyright Project Syndicate
(*) Harold James est Professeur d'Histoire et d'Affaires Internationales à la Princeton University et Professeur d'Histoire au European University Institute de Florence. Il est l'auteur de The Creation and Destruction of Value: The Globalization Cycle (« Création et Destruction de Valeur : le Cycle de la Globalisation »).

Par Harold James, historien, Princeton University (*)

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