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L'euro est-il soluble dans la croissance ?

Michel Santi, économiste*

Publié le 17 décembre 2012 à 08:46

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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Michel Santi est l'auteur de "Splendeurs et misères du libéralisme", ouvrage dans lequel il s'interroge sur les raisons de la crise qui secoue l'Europe. Il considère que les déboires du Vieux continent sont l'héritage des valeurs néo-libérales et préconise la domestication des déficits publics et leur utilisation comme levier au bénéfice de l'activité économique.

Ulysse avait demandé à être attaché au mât de son navire afin de résister au chant des sirènes. Les banques centrales se retrouvent aujourd'hui dans une situation similaire. De façon nettement moins poétique que dans l'Odyssée, elles sont confrontées à une mission - intrinsèquement schizophrène - qui exige de leur part de lutter contre les pressions inflationnistes, tout en préservant la croissance et les fondamentaux économiques. Comment honorer un mandat consistant à stabiliser les prix, qui se trouve être foncièrement incompatible avec la relance de la croissance, la résorption du chômage et le rachat d'obligations souveraines et de dettes dont nul ne veut ? Les banques centrales peuvent-elles poursuivre cette navigation à vue, qui les contraint d'adapter mensuellement leur politique monétaire et leurs injections de liquidités aux aléas de la conjoncture économique et financière, sans risquer le sort funeste d'Ulysse face aux sirènes ?

La Fed lutte contre le chômage, la BCE contre l'inflation

Pour la toute première fois dans l'histoire des banques centrales, la Réserve fédérale américaine vient pourtant de franchir le Rubicon en affirmant la poursuite de ses programmes de création de monnaie (baisses de taux quantitatives) et, ce, tant que le taux de chômage US serait supérieur à 6.5%. Cet établissement qui - sous la houlette de Ben Bernanke- nous avait certes habitué à son dynamisme et à sa pro-activité, vient pourtant de révolutionner la profession de banquier central en corrélant sans équivoque la planche à billets avec la lutte contre le chômage. Quand, au même moment, la Banque centrale européenne affiche toujours sur la page principale de son site internet que sa « principale mission consiste à maintenir le pouvoir d'achat de l'euro, et donc la stabilité des prix, dans la zone euro. » Quand elle se cramponne mordicus au maintien - sur papier - du taux de l'inflation en-dessous de 2%. Alors que son obligation morale est d'acquérir les bons du Trésor grecs, espagnols, portugais afin d'éviter à ces pays un désastre et de soutenir des populations européennes sinistrées. Et alors que l'essence même de cette mission qu'elle a tant de peine à honorer est inflationniste.

Pertinemment au fait de cette incompatibilité fondamentale, les pères fondateurs de la BCE focalisèrent néanmoins toutes les énergies vitales de leur institution sur la quête (et le maintien) d'une stabilité des prix érigée au rang de Graal. L'économiste allemand Otmar Issing, membre du conseil d'administration de la BCE, et son premier Président, le hollandais Wim Duisenburg, prirent ainsi le parti d'attacher leur banque centrale au mât de la sacro-saint lutte contre l'inflation. Au mépris de la croissance et de l'emploi. C'est donc cette tare congénitale qui est responsable du déclenchement de la crise subie par l'Union depuis trois ans. Et c'est cette superstructure européenne, fiscalement et budgétairement décentralisée, qui est aux sources de son amplification. Comme les nations européennes périphériques sont privées du monopole d'émettre la monnaie avec laquelle elles s'endettent, les prêteurs considèrent dès lors qu?'elles empruntent dans une devise qui leur est étrangère.

La forme au mépris de la substance

En outre, cette absence d'intégration fiscale et budgétaire des membres de l'Union y exacerbe les tensions financières, car les déboires des établissements bancaires nationaux contaminent irrémédiablement leur pays de tutelle. Le système financier et les Etats interagissent en effet très différemment selon que l'union monétaire soit décentralisée ou qu'elle soit de type fédéral. La solvabilité d'un Etat membre des Etats-Unis d'Amérique n'est ainsi nullement remise en question par la faillite d'une banque incorporée et domiciliée dans l'Etat en question. Pour autant, à ceux qui prétendent (avec raison) que les Etats-Unis ne se sont pas faits en une nuit, et aux autres qui, comme l'Allemagne et les fourmis nordiques, tentent d'insuffler aux cigales sudistes la culture de la rigueur et de la discipline, préalables indispensables à l'intégration fiscale et budgétaire européenne, il convient d'opposer la chronologie même de la formation de l'Union Européenne. La séquence exigeant d'équilibrer les budgets et de restreindre dettes et déficits fut en effet le point de départ, dont tout devait découler. C'est donc la forme qui fut privilégiée, au détriment de la substance et au mépris de la solidarité.

Ce faisant, cette construction décentralisée sous estimait grossièrement les vulnérabilités des pays ayant une inclination naturelle aux déficits, ou simplement confrontés à des difficultés ponctuelles. Pays particulièrement dépendants des influx de capitaux privés, dans un contexte où ils n'avaient nulle latitude de battre leur monnaie. Autrement dit, le pêché originel fut de mettre en place l'euro avant l'union fédérale et en l'absence d'institutions organiques consacrant une intégration en bonne et due forme. Comment les fondateurs de la monnaie unique espéraient-ils faire tenir une construction si fragile parce qu'adossée à des nations économiquement, politiquement et institutionnellement si divergentes, hors de tout mécanisme de compensation et d'entraide? Par la seule vertu de l'équilibre budgétaire ?

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Croissance et emploi relégués au second plan

De fait, en renonçant à la précieuse flexibilité conférée par une devise souveraine (et donc librement imprimable), en abdiquant leur politique monétaire (c'est-à-dire la définition de leurs taux d'intérêts), en forçant à la convergence des économies à la compétitivité notoirement dissemblables, l'euro a affaibli les pays du noyau européen. Et il a rendu inévitable la formation de bulles spéculatives dans les pays périphériques, qui ne pouvaient plus désormais compter que sur ces bulles pour entretenir et pérenniser leur activité économique. En réalité, les tourmentes financières de l'Union ne sont que le symptôme profond du mal endémique de la construction européenne ayant relégué au second plan la croissance et l'emploi.

*Michel Santi est un économiste franco-suisse qui conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre fondateur de l'O.N.G. « Finance Watch ». Il  est aussi l'auteur de l'ouvrage "Splendeurs et misères du libéralisme"

Michel Santi, économiste*

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