L'euro est-il soluble dans la croissance ?

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Michel Santi est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre fondateur de l'O.N.G. « Finance Watch ».
Michel Santi est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre fondateur de l'O.N.G. « Finance Watch ».
Michel Santi est l'auteur de "Splendeurs et misères du libéralisme", ouvrage dans lequel il s'interroge sur les raisons de la crise qui secoue l'Europe. Il considère que les déboires du Vieux continent sont l'héritage des valeurs néo-libérales et préconise la domestication des déficits publics et leur utilisation comme levier au bénéfice de l'activité économique.

Ulysse avait demandé à être attaché au mât de son navire afin de résister au chant des sirènes. Les banques centrales se retrouvent aujourd'hui dans une situation similaire. De façon nettement moins poétique que dans l'Odyssée, elles sont confrontées à une mission - intrinsèquement schizophrène - qui exige de leur part de lutter contre les pressions inflationnistes, tout en préservant la croissance et les fondamentaux économiques. Comment honorer un mandat consistant à stabiliser les prix, qui se trouve être foncièrement incompatible avec la relance de la croissance, la résorption du chômage et le rachat d'obligations souveraines et de dettes dont nul ne veut ? Les banques centrales peuvent-elles poursuivre cette navigation à vue, qui les contraint d'adapter mensuellement leur politique monétaire et leurs injections de liquidités aux aléas de la conjoncture économique et financière, sans risquer le sort funeste d'Ulysse face aux sirènes ?

La Fed lutte contre le chômage, la BCE contre l'inflation

Pour la toute première fois dans l'histoire des banques centrales, la Réserve fédérale américaine vient pourtant de franchir le Rubicon en affirmant la poursuite de ses programmes de création de monnaie (baisses de taux quantitatives) et, ce, tant que le taux de chômage US serait supérieur à 6.5%. Cet établissement qui - sous la houlette de Ben Bernanke- nous avait certes habitué à son dynamisme et à sa pro-activité, vient pourtant de révolutionner la profession de banquier central en corrélant sans équivoque la planche à billets avec la lutte contre le chômage. Quand, au même moment, la Banque centrale européenne affiche toujours sur la page principale de son site internet que sa « principale mission consiste à maintenir le pouvoir d'achat de l'euro, et donc la stabilité des prix, dans la zone euro. » Quand elle se cramponne mordicus au maintien - sur papier - du taux de l'inflation en-dessous de 2%. Alors que son obligation morale est d'acquérir les bons du Trésor grecs, espagnols, portugais afin d'éviter à ces pays un désastre et de soutenir des populations européennes sinistrées. Et alors que l'essence même de cette mission qu'elle a tant de peine à honorer est inflationniste.

Pertinemment au fait de cette incompatibilité fondamentale, les pères fondateurs de la BCE focalisèrent néanmoins toutes les énergies vitales de leur institution sur la quête (et le maintien) d'une stabilité des prix érigée au rang de Graal. L'économiste allemand Otmar Issing, membre du conseil d'administration de la BCE, et son premier Président, le hollandais Wim Duisenburg, prirent ainsi le parti d'attacher leur banque centrale au mât de la sacro-saint lutte contre l'inflation. Au mépris de la croissance et de l'emploi. C'est donc cette tare congénitale qui est responsable du déclenchement de la crise subie par l'Union depuis trois ans. Et c'est cette superstructure européenne, fiscalement et budgétairement décentralisée, qui est aux sources de son amplification. Comme les nations européennes périphériques sont privées du monopole d'émettre la monnaie avec laquelle elles s'endettent, les prêteurs considèrent dès lors qu?'elles empruntent dans une devise qui leur est étrangère.

La forme au mépris de la substance

En outre, cette absence d'intégration fiscale et budgétaire des membres de l'Union y exacerbe les tensions financières, car les déboires des établissements bancaires nationaux contaminent irrémédiablement leur pays de tutelle. Le système financier et les Etats interagissent en effet très différemment selon que l'union monétaire soit décentralisée ou qu'elle soit de type fédéral. La solvabilité d'un Etat membre des Etats-Unis d'Amérique n'est ainsi nullement remise en question par la faillite d'une banque incorporée et domiciliée dans l'Etat en question. Pour autant, à ceux qui prétendent (avec raison) que les Etats-Unis ne se sont pas faits en une nuit, et aux autres qui, comme l'Allemagne et les fourmis nordiques, tentent d'insuffler aux cigales sudistes la culture de la rigueur et de la discipline, préalables indispensables à l'intégration fiscale et budgétaire européenne, il convient d'opposer la chronologie même de la formation de l'Union Européenne. La séquence exigeant d'équilibrer les budgets et de restreindre dettes et déficits fut en effet le point de départ, dont tout devait découler. C'est donc la forme qui fut privilégiée, au détriment de la substance et au mépris de la solidarité.

Ce faisant, cette construction décentralisée sous estimait grossièrement les vulnérabilités des pays ayant une inclination naturelle aux déficits, ou simplement confrontés à des difficultés ponctuelles. Pays particulièrement dépendants des influx de capitaux privés, dans un contexte où ils n'avaient nulle latitude de battre leur monnaie. Autrement dit, le pêché originel fut de mettre en place l'euro avant l'union fédérale et en l'absence d'institutions organiques consacrant une intégration en bonne et due forme. Comment les fondateurs de la monnaie unique espéraient-ils faire tenir une construction si fragile parce qu'adossée à des nations économiquement, politiquement et institutionnellement si divergentes, hors de tout mécanisme de compensation et d'entraide? Par la seule vertu de l'équilibre budgétaire ?

Croissance et emploi relégués au second plan

De fait, en renonçant à la précieuse flexibilité conférée par une devise souveraine (et donc librement imprimable), en abdiquant leur politique monétaire (c'est-à-dire la définition de leurs taux d'intérêts), en forçant à la convergence des économies à la compétitivité notoirement dissemblables, l'euro a affaibli les pays du noyau européen. Et il a rendu inévitable la formation de bulles spéculatives dans les pays périphériques, qui ne pouvaient plus désormais compter que sur ces bulles pour entretenir et pérenniser leur activité économique. En réalité, les tourmentes financières de l'Union ne sont que le symptôme profond du mal endémique de la construction européenne ayant relégué au second plan la croissance et l'emploi.

*Michel Santi est un économiste franco-suisse qui conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre fondateur de l'O.N.G. « Finance Watch ». Il  est aussi l'auteur de l'ouvrage "Splendeurs et misères du libéralisme"

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a écrit le 20/12/2012 à 7:00 :
Les problèmes de l'Union Monétaire et de l'UE sont dû aux déséquilibres des balances commerciales entre les pays de l'Union Monétaire, toute dévaluation qui permettrait de freiner les importations et d'augmenter les exportations étant impossible puisque monnaie commune.
Le choix doit être fait entre revenir aux monnaies nationales ou modifier les accords de façon à empêcher les déséquilibres des balances commerciales.
Tout déficit commercial a une augmentation du chômage pour conséquence, celle-ci provoque une augmentation des dépenses sociales de l'état allant de pair avec une diminutions des revenus fiscaux dû à l'augmentation du chômage, aboutissant à un déficit budgétaire et l'endettement qui s'en suit.
La solution est la pénalisation des déficits des balances commerciales mais aussi des excédents qui en sont le pendant.
Sans excédents pas de déficits et vice versa!
a écrit le 17/12/2012 à 14:16 :
Voici un économiste libéral bien courageux. Et lucide.
Le dernier paragraphe de son article et singulièrement la dernière phrase résument le DRAME terrible qu'a été la réorientation du Marché Commun en Union "Monétaire et Financière", sous l'influence des thèses néo-libérales anglo-saxonnes.
Ce drame se chiffre en millions de chômeurs et en millions de nouveaux pauvres. Sans compter les dégâts moraux et politiques. On le voit avec la montée des extrémismes.
On peut ergoter à l'infini.
La construction européenne par le biais de l'outil "Euro" est un échec cuisant. Pour les peuples. Mais il est vrai qu'une caste de rentiers et d?épargnants malins associés à des virtuoses de l'économie financière y a trouvé un bon profit... En attendant la catastrophe finale ?
a écrit le 17/12/2012 à 12:18 :
Mr Santi proclame qu'une banque centrale puisse créer de la croissance et de l'emploi; c'est un postulat qui serait difficile à maintenir dans la réalité économique et qui est irresponsable comme message lorsque la tourmente économique est déjà grande. Je souhaiterais que la vrai question, celle de la véritable création de richesse, soit au coeur des préoccupations; mais ceci est une question bien plus complexe que de vouloir augmenter la masse monétaire (solution d'ailleurs très facile, alors pourquoi autant de réticences à ce sujet mr Santi? Je crains que c'est vous qui méprisez déjà les arguments de ceux qui ne pensent pas comme vous!)
Une banque centrale ne peut que créer un cadre stable pour que la création de richesse se fasse. La Buba l'a bien démontré. Par contre, dire qu'il faudrait augmenter la masse monétaire pour créer un semblant de croissance, c'est une incitation à un déni collectif. Et d'en faire, de ce déni, un besoin multi-culturel des pays du "sud", ,c'est un argument plutôt "fantastique"! En réalité, les tourmentes financières, ne sont absolument pas liées à l'euro (2008, l'origine venait des USA) et l'éclatement des bulles immobilières ont également mis la Grande-Bretagne avec sa boe en une situation difficile.C'est article est un dangereux mépris de la réalité.
a écrit le 17/12/2012 à 11:38 :
M. Santi a certainement raison pour beaucoup de choses. Mais j'aimerais bien un jour un livre s'appelant "Splendeurs et Misères du Socialisme" A par la Corée du Nord aucun pays socialiste a survécu. Le socialisme reviendra dans 20 ans peut-être disparaîtra à nouveau laissant place à nouveau au libéralisme, capitalisme, qui redisparaîtera et ainsi de suite.......
a écrit le 17/12/2012 à 11:15 :
Les 2 banques centrales, par leurs mandats, et leur positions "fédérales" ont récupéré un rôle politique, celui d'arbitrage entres plusieurs orientations politiques. Paradoxalement, le Réserve Fédérale est mandatée pour arbitrer entre le chômage et l'inflation, un rôle social a priori politique, alors que la BCE n'est mandatée que pour maintenir un taux d'inflation autours de 2%. Ce qui, comme le montre l'article, a forcément des impacts sociaux, mais qui sont au-delà de son mandat.
C'est le paradoxe d'une Europe qui se veut sociale, mais qui refuse de se doter des moyens de sa politique : aucun organisme européen ne peut lutter contre le chômage et pour l'efficacité économique de façon cohérente, seuls les états ont des actions dans ce sens, mais par essence ils sont antagonistes et asynchrones : ils sont forcément déphasés, dans le temps et dans les priorités.
L'Allemagne est en haut d'une phase et veut forcer le reste de 'Europe à suivre ses choix, les autres pays sont en bas de phase et luttent contre cette hégémonie naturelle et ponctuelle.
Cette situation doit cesser avant la remontée en force des nationalismes, qui pointent fortement dans tous les pays. Un organisme Européen d?orientation économique doit être mis en place au plus vite. Avant que le violence sociale, seul recours aujourd'hui, n'atteigne un niveau sans retour.
Le vrais politiciens doivent penser au delà de leur mandat ! Sinon ils seront naturellement et avec raison les premiers boucs émissaires des violences qui vont s'amplifier dans tous les pays, y compris les mieux lotis aujourd'hui,
Réponse de le 18/12/2012 à 9:44 :
" aucun organisme européen ne peut lutter contre le chômage et pour l'efficacité économique de façon cohérente, seuls les états ont des actions dans ce sens, mais par essence ils sont antagonistes et asynchrone" : c'est la tare congénitale de la construction européenne. L'Europe s'est faite par nécessité, pas par choix réel. D'où la résistance voire l'opposition farouche des pays à passer à l'étape suivante du fédéralisme. Résultat, on reste dans un système bancale, qui ne fonctionne plus du tout par gros temps.

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