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Arctique: les enjeux de l'ouverture de la route du Nord

Photo de Ivan Best

Didier Schmitt

Publié le 29 janvier 2014 à 11:25 - Mis à jour le 29 janvier 2014 à 12:18

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Ouvrant la route du Nord, la fonte des glaces de l'Arctique va bouleverser le transport mondial de marchandises. Les conséquences sont multiples. par Didier Schmitt, conseiller scientifique, commission européenne*

Depuis plus d'une décennie, un 'nouvel Arctique' est en train de prendre forme. Le compte à rebours a bel et bien débuté, aussi posons-nous sans plus tarder la question des enjeux, des opportunités et des défis pour l'Europe.

Quand l'Arctique s'éveillera

Quand l'Arctique s'éveillera - fiévreux - le monde aura les pieds dans l'eau. Près de la moitié de l'augmentation du niveau des océans proviendra de la fonte des calottes glaciaires, dont celle du Groenland. Alors que les prévisions de l'augmentation moyenne de la température du globe sont de +2ºC d'ici quelques décennies, celles au-delà du cercle polaire pourraient atteindre +6ºC. Si l'on ajoute à cela, plus qu'ailleurs, la fragilité de l'environnement et des écosystèmes, nous avons la quasi-certitude que les phénomènes observés et leurs conséquences seront irréversibles.

En parallèle des actions de mitigation sur le changement climatique (à l'origine de ce bouleversement), une analyse sereine des stratégies d'adaptation serait la bienvenue. Pour cela, une réflexion de prospective intégrant de nombreux paramètres doit nous amener à évaluer les orientations et les décisions pertinentes à prendre dès maintenant.

Un mécanisme encore mal compris

Les scientifiques avouent leur perplexité: l'accélération de la fonte de la banquise de l'Océan Arctique au cours des quinze dernières années n'était pas prédite avec cette ampleur. Son mécanisme n'est toujours pas bien compris puisqu'aucun modèle climatique actuel n'est capable de l'expliquer avec certitude, cette partie du globe ayant été assez mal étudiée jusque-là car difficile d'accès.

Une deuxième raison est que l'environnement arctique est fondé sur un équilibre intrinsèquement fragile, et donc enclin au basculement. Même la météorologie y est plus capricieuse qu'ailleurs. Si nous voulons améliorer notre analyse prospective afin de prendre des décisions éclairées, il nous faut mieux comprendre la complexité et la fragilité des régions septentrionales. Le corollaire est l'amélioration de nos prévisions par plus de stations de mesure et plus d'observations satellitaires. Sans oublier la place des sciences sociales afin d'appréhender les impacts sur les populations locales.

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15% du trafic maritime mondial par la route Nord

L'économie n'a malheureusement pas d'états d'âme. Il est quasi certain, d'après les modèles climatiques, qu'a partir de 2030 des voies navigables entre l'Asie et l'Europe s'ouvriront pendant une bonne partie de l'été, ce qui peut raccourcir de moitié la distance Europe-Asie. On estime même à 15% la part du trafic mondial qui passera par cette 'route du Nord'; la Chine l'a d'ailleurs déjà testée en août 2013.

En plus des avantages pour la marine marchande, l'accès sera également facilité pour l'exploitation halieutique - les eaux arctiques étant les plus poissonneuses du monde et le réchauffement faisant remonter vers le nord un certain nombre d'espèces économiquement intéressantes - , l'accès aux ressources en gaz - estimées à 30% des réserves non encore découvertes - ainsi que pour le développement du 'tourisme paquebot'. L'une des conséquences redoutée par les scientifiques est le dépôt de particules de suie, issues de la combustion des moteurs diesel des navires, ce qui contribuera encore davantage à la fonte des neiges et des glaces.

Se pose donc, par exemple, la question de moteurs plus propres ou même de l'option nucléaire pour la propulsion des 'navires nordiques', d'autant plus que leur taille ne sera pas limitée par les passages de Panama et de Suez. Depuis longtemps, la Russie a fait ce choix de propulsion pour les brise-glaces, car elle permet autonomie et puissance.

Un programme nécessaire pour un positionnement par satellite

Qui dit transport dit sécurité. Du fait de l'isolement géographique, les solutions technologiques doivent surtout venir «du ciel». Mais actuellement les systèmes de positionnement par satellite comme la constellation européenne Galileo - qui a aussi une composante de secours en mer - sont sur des orbites qui couvrent les latitudes les plus peuplées. Quant aux satellites européens de télécommunication et de météorologie, ils évoluent en général sur une orbite équatoriale et ont encore moins de 'visibilité' vers le Nord. Jusque-là, ce ne sont pas les quelque quatre millions d'habitants du pourtour de l'Arctique qui pouvaient y changer quelque chose. Mais pour le futur, les activités maritimes ne pourront devenir routinières que si un programme spatial spécifique est mis en place.

Des investissements importants

Les satellites à orbite polaire ont des contraintes par rapport à leurs cousins géostationnaires - ces derniers tournent d'Ouest en Est en même temps que la Terre et sont ainsi en permanence au-dessus de la même zone. En revanche, un 'satellite polaire' ne repasse au-dessus d'un même endroit qu'au bout de quelques heures, au mieux. Cette présence non permanente doit être compensée par un nombre important de satellites identiques qui se suivent en file indienne. Les investissements seront donc significatifs mais d'intérêt global. Ces satellites 'balayant' toute la surface terrestre pourront être utilisés pour bien d'autres applications.

De plus, les besoins pour la sécurité et la recherche pour l'Arctique sont similaires à ceux de l'Antarctique et seront de facto couverts par les mêmes satellites; une belle situation gagnant-gagnant. Il faut réfléchir également à des synergies entre les satellites et des drones ou des ballons de haute altitude qui peuvent être des plateformes complémentaires d'observation, de géolocalisation ou de communication. Le moment est donc venu de mener des réflexions de prospective intégrée, car trouver des partenaires et se mettre d'accord sur des besoins communs ainsi que sur un partage de responsabilités prendra du temps. A cela il faut rajouter une décennie pour les développements technologiques; 2030 n'est donc pas loin du tout!

Fédérer les efforts européens

Ce qui n'est pas visible sur une mappemonde 'équatoriale' est que vu depuis l'hémisphère nord, le monde est bien différent : les frontières entre Russes, Canadiens, Américains et Européens se rapprochent. La mutation du grand Nord est au programme des discussions entre pays riverains au sein du Conseil Arctique, et les observateurs à ce Conseil sont de plus en plus nombreux, la Chine en tête. En tant qu'Européens, nous avons des droits et des devoirs mais également des atouts à faire valoir comme dans le secteur spatial, les chantiers navals mais aussi dans les compétences de l'élaboration de programmes de coopération, comme cela est déjà le cas pour plusieurs programmes scientifiques d'envergure. En fait, l'Europe devrait aller plus loin et établir un 'observatoire de l'Arctique' en rationalisant et en fédérant les efforts européens et internationaux; nous en avons la légitimité.

Des besoins technologiques à la géopolitique

Les réflexions doivent intégrer de nombreuses facettes : une meilleure compréhension des changements climatiques spécifiques à l'Arctique, des mitigations encore possibles, des besoins technologiques, des conséquences économiques à long terme (échanges commerciaux, pêche…) et même géopolitiques, comme la possible autodétermination du Groënland, les velléités russes concernant le sous-sol polaire, et les équilibres dans le domaine de la défense.

Notons enfin que ce n'est pas le changement climatique qui ouvre des voies maritimes ou qui donne accès à de nouvelles ressources, ce sont les décisions politiques. C'est toute l'Europe qui devrait s'intéresser davantage à son propre hémisphère, car il risque bien de faire basculer certains centres de gravité, et pour longtemps.

*Didier Schmitt est conseiller scientifique et coordinateur de la prospective auprès de la conseillère scientifique principale et dans le bureau des conseillers de politique européenne auprès du Président de la Commission européenne.

Les opinions exprimées dans le présent article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de la Commission européenne.

Didier Schmitt

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