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Les conditions de la réussite de l'E santé

Bertrand Frey et Marc Salomon

Publié le 16 mai 2014 à 15:31 - Mis à jour le 18 mai 2014 à 21:08

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La France peut être en tête de la course au développement de l'E santé. Mais à condition de savoir vraiment impliquer les "consommateurs". Par Bertrand Frey et Marc Salomon, Président et Directeur Général de Life&Company

C'est un sujet tendance, dont on ne cesse de parler, en le dotant d'espoirs parfois démesurés comme tout objet de modernité : la santé connectée, santé 2.0, M-santé et autre quantified self sont aujourd'hui apparemment en plein boom, laissant préfigurer des évolutions essentielles en matière de gestion de sa santé. Comme souvent lorsqu'un sujet nouveau (notamment technologique) émerge, la précision n'est pas toujours au rendez vous, et l'on parle confusément de ces nouvelles approches, sans savoir ce que ces possibles développements pourraient concrètement apporter aux systèmes de santé publique, comme au mieux être des individus.

Une révolution?

Le développement des objets et applications connectés dans le champ médical est-il naturellement garant d'une révolution en la matière ? Ces outils recouvrent-ils un mirage économique, une bulle médiatico-technologique, ou une véritable promesse sanitaire de changement structurel ? En un mot à quelles conditions la E santé pourrait-elle effectivement tenir ses promesses ?

Chaque jour on nous parle de milliards potentiellement économisés grâce à ces nouvelles approches technologiques dans le champ de la santé. Pour la M-santé, une récente étude a même fait état de 99 milliards d'euros d 'économies possibles. Mais qu'en est il réellement?

La révolution de la donnée (open data, big data, data mining,etc) fait incontestablement bouger les lignes en matière de santé : parvenir à disposer de données médicales synchronisées va permettre de pouvoir mieux connaître certains comportements de santé individuels, et va surtout fournir une capacité d'observation sur un temps long. En réalité, la véritable question qui se pose ne concerne pas tant l'utilité évidente de la collecte de ces données médicales, mais bien plus les perspectives offertes par cette synchronisation de données.

L'information médicale ne suffit pas

Durant des années, on a cru sagement que les campagnes nationales d'information pourraient à elles seules faire évoluer les comportements santé des individus, notamment en matière de prévention primaire. Mais force est de constater qu'il ne suffit pas de savoir (par exemple qu'il est mauvais de fumer) pour pouvoir activer un changement de comportement (j'arrête de fumer parce que je sais que c'est mauvais).

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Si elle demeure nécessaire, l'information n'est absolument pas une condition suffisante pour impulser des changements de comportements. Dans la même logique, on peut se demander si l'interactivité de données médicales saurait impulser à elle seule ces changements de comportements, … Si la synchronisation de données médicales est un atout supplémentaire pour engager le patient dans une dynamique de changement, elle doit néanmoins être accompagnée d'autres dimensions pour devenir réellement efficace, et dépasser le stade de la gadgétisation.

 Combattre des maladies chroniques non transmissibles

Ce qui est absolument certain, en revanche, c 'est que le marché de la santé est en mutation structurelle profonde. Les enjeux médicaux ont considérablement évolués en deux siècles. Avant hier, au 19ème siècle, le combat contre les virulentes épidémies a imposé règles d'hygiène et émergence du sanitaire à grande échelle. Hier, au 20ème siècle, l'arrivée du médicament a consacré le temps du curatif et du développement des technologies de pointe en matière de santé. Aujourd'hui, au 21ème siècle, l'enjeu porte désormais sur la nécessité d'impulser des changements de comportements d'envergure pour combattre des épidémies de maladies chroniques non transmissibles , directement corrélées à des comportements individuels (tabagisme, obésité, stress, etc) et contribuer ainsi à rétablir l'équilibre de systèmes de santé publics financièrement à terre.

Obésité, tabagisme, hypertension menacent trois milliards d'individus dans le monde

Il ne s'agit pas ici d'une description froidement historique de l'état des systèmes de santé. Il s'agit d'un constat réaliste : l'engagement des patients dans l'adoption de comportements de santé sains et préventifs n'est plus une option. Plus de 3 milliards d'individus menacés dans le monde par l'obésité, l'hypercholestérolémie, le tabagisme ou l'hypertension artérielle….et des dizaines de millions de morts annuels comme le rappelait en 2013 l'Organisation Mondiale de la Santé. Les états, notamment européens, sont exsangues avec des dépenses de santé dépassant follement la raison de leur PIB. Pour engager les patients tout en engageant une maîtrise des dépenses, de nombreux pays comme la Chine ou les USA ont déjà pris la mesure de l'importance des programmes personnalisés d'accompagnement de santé, mais l'Europe (et la France notamment) sont clairement à la traîne.

Des changements de comportement massifs vont s'imposer

Nous n'avons plus le choix : tous les acteurs du système de santé doivent considérer la révolution à venir. Les institutions de santé vont devoir repenser leurs modèles, renforcer leur accompagnement et le service rendu, pour engager et accompagner les patients dans des changements de comportements massifs. Les professionnels de l'assurance santé vont, quant à eux, devoir diversifier le périmètre de leurs offres, dans un secteur toujours plus concurrentiel.

Enfin, les établissements et professionnels de santé auront à considérer « l'avant » et « l'après » prise en charge pour améliorer l'observance et réduire le gouffre financier des récidives. Quant aux laboratoires pharmaceutiques, ouvertement défiés par les opinions publiques, leur challenge va consister à démontrer « leur service rendu au patient » bien au delà de la fabrication de la seule molécule.

C'est en réalité l'ensemble du modèle de l'industrie pharmaceutique qui est en questionnement comme l'atteste de nombreuses études approfondies : il faut modéliser de nouveaux services, et anticiper cette chute prévue de la marge liée au seul médicament. Le médicament demeurera, à l'évidence, mais il va falloir « l'encapsuler » dans une offre de service qui dépassera largement la seule molécule.

Les objets sont connectés… et alors?

Face à ces mutations structurelles de l'industrie pharmaceutique, la E santé est concrètement porteuse de promesses à grande échelle, puisqu'elle propose justement aux patients de les engager dans des services d'accompagnement, en amont et en aval, bien au delà de leur seul traitement.

Le brouhaha actuel engendré par les objets connectés, le quantified self, la Msanté, a le mérite de « cristalliser » ce besoin croissant d'accompagnement personnalisé et interactif en matière de santé. Mais il ne sera pas porteur ipso facto de changements à grande échelle. Pourquoi ? Parce que collecter des données ne garantit en rien des évolutions comportementales. Comme souvent, on a tendance à raisonner en entrant par « l'outil » qui, à lui seul, ne saurait porter une stratégie…Les objets connectés remplissent un rôle essentiel dans la collecte en temps réel de la data, and « so what » ?

E santé : les Français sont prêts

Fort d'une longue expérience passée dans le CRM, il nous semble qu'il serait judicieux d'établir un parallèle stratégique et opérationnel entre les règles qui ont fait le succès de ces approches qualitatives, et l'actuel boom des solutions de E santé. Parce qu'à bien y réfléchir, les « routes relationnelles » empruntées par le CRM classique sont exactement les routes du succès possible des solutions de E santé.

Cognitivement, il est essentiel de rappeler que les démarches d'E santé efficaces sont celles qui sauront intégrer et appliquer le triptyque phare du CRM, à savoir profilage (personnalisation des programmes), interactivité (synchronisation et animation des données en temps réel), et durabilité (indexation des données sur un temps long).

Oui, les outils et programmes de E santé peuvent devenir les véritables assistants des professionnels de santé, comme des patients, dans leur gestion quotidienne des stratégies de prévention qu'elles soient primaires, secondaires ou tertiaires. Pour cela, servons nous directement de l'apport des techniques de CRM, désormais éprouvées. Les Français sont prêts à cette révolution[1] : les 2/3 d'entre eux se déclarent prêts à utiliser leur téléphone, ou le Web, pour entrer en conversation avec les professionnels de santé dans le cadre d'un suivi personnalisé et interactif de maladie chronique ou de prise en charge hospitalière. Les patients confirment ainsi que la santé est un sujet trop important pour qu'ils ne s'en occupent pas « eux mêmes ».

La France peut mener la course en tête… à certaines conditions

Mais ne nous trompons pas, ne les décevons pas. La France dispose de toutes les ressources nécessaires pour relever ce défi et devenir un champion de l'E santé. Pour cela, considérons que les outils sont essentiels, mais qu'ils ne sont qu'un moyen. Que les outils à eux seuls ne font pas un programme, ni une stratégie, susceptibles d'enclencher l'adoption de nouveaux comportements…

C'est en développant des programmes d'accompagnement d'animation totalement personnalisés, interactifs, répondant aux besoins du quotidien, et analytiques sur le long terme, que les conditions seront réunies afin d'engager concrètement dans leur propre changement de comportement, comme le rappelle à juste titre Eric Topol dans son dernier ouvrage [2]: « Without the active participation of consumers in the digital revolution of medicine, the process will be inexorably slowed. All the other forces that could come to bear - doctors, tje life science industry,government, and health insurers-are incapable of catalysing this transformation. At the same time, the democratization of medicine is taking off. You, the consumer, are going to be needed to make it happen ». Le cas échéant, la E santé n'aura été qu'un mirage. »

Bertrand Frey & Marc Salomon

(Président et Directeur Général de Life&Company)

[1] Etude BVA pour le Syntec Numérique Octobre 2013.

[2] The creative destruction of medicine revolution

Bertrand Frey et Marc Salomon

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