La fin de l'Autriche-Hongrie (1/8) : une union monétaire à succès

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François-Ferdinand et Sophie à Sarajevo le 28 juin 1914.
François-Ferdinand et Sophie à Sarajevo le 28 juin 1914. (Crédits : DR)
Cent ans après le début de la Première Guerre Mondiale, La Tribune revient sur une des suites majeures de ce conflit, la fin de l’Autriche-Hongrie, et sur ses conséquences économiques. Aujourd’hui, présentation de cette union austro-hongroise monétaire et économique modèle.

Parmi les nombreuses unions monétaires qui ont émaillé l'histoire, celle de l'Autriche-Hongrie est souvent considérée comme une des plus proches sur le plan institutionnel de l'actuelle zone euro. Car derrière le terme « Autriche-Hongrie » se cache une fédération a minima de deux États largement autonomes issus du « Compromis de 1867 » destiné à apaiser la volonté indépendantiste de Hongrois qu'il avait fallu, en 1848, écraser dans le sang.

Un État fédéral faible

Cet accord institutionnel transforme l'Empire d'Autriche créé en 1806 en une « Double Monarchie » regroupant sous le pouvoir personnel du monarque un Empire d'Autriche et un Royaume de Hongrie. Les deux Etats disposent de leurs propres constitutions, de leurs propres parlements et gouvernements, de leurs propres budgets et de leurs propres administrations.

Les structures fédérales sont très limitées : outre la monarchie, seules les politiques étrangères, douanières et militaires sont communes. Elles sont financées par les droits de douane et une contribution des deux entités fédérées (à hauteur de 70% pour l'Autriche et 30% pour la Hongrie). Lors de l'occupation (1878) puis de l'annexion (1908) de la Bosnie-Herzégovine, cette région sera administrée par les deux États conjointement.

Une union monétaire par volonté hongroise

La monnaie est également un élément commun. Peu après l'unification des possessions des Habsbourg dans l'Empire d'Autriche en 1806, une banque d'émission avait été créée pour unifier les différentes monnaies en circulation.

En 1867, la Hongrie avait obtenu le droit de fonder sa propre banque centrale. Mais Budapest n'utilise pas ce droit et préfère conserver le système monétaire uni autrichien. Encore rurale et peu développée, l'économie hongroise a besoin d'investisseurs étrangers, notamment venant d'une Autriche plus industrialisée.

En 1878, la Banque nationale d'Autriche devient donc Banque Nationale d'Autriche-Hongrie (ÖUNB), seule habilitée à émettre des florins.

La crise de l'union monétaire

La Hongrie a rapidement profité de cette union monétaire. Les marchés y voient une solidarité naturelle avec l'Autriche et prêtent à des taux bas à Budapest qui lance à la fin des années 1860 une série de grands travaux et s'endette considérablement. Mais la crise boursière viennoise de 1873 place le Royaume au bord de la banqueroute et ne doit son salut qu'à l'intervention de la banque centrale et à une restructuration de sa dette. Voilà qui n'est pas sans rappeler ce qui s'est passé dans la zone euro lorsque les pays périphériques ont bénéficié sur les marchés d'une unification des taux entre 1999 et 2008.

Le succès de la discipline de marché

La Hongrie va rapidement se discipliner. Elle a besoin d'investir, mais désormais les prêteurs demandent des garanties en or à leurs créances. Budapest réorganise son économie et ses finances et devient, à la fin du siècle, un état modèle sur le plan financier.

Au point qu'en 1899, la Hongrie voit sa part dans le capital de la Banque centrale passer de 30% à 50%, même si sa contribution au budget « fédéral » ne change pas. La discipline de marché a fonctionné et, en 1892, une nouvelle monnaie est lancée, la Couronne, basée comme le franc français, sur l'or et l'argent. Elle remplace un florin très dépendant du papier-monnaie à cours forcé. La Banque centrale austro-hongroise s'impose une couverture de 40% d'or pour les émissions de billets.

Et elle accepte sans difficulté de changer le papier en or. Sans jamais adopter formellement l'étalon-or, l'Autriche-Hongrie entre alors dans le grand ensemble international du système-or qui devient dominant à partir de 1900 et lui assure une grande stabilité monétaire.

Un édifice politiquement fragile

On comprend que le cas austro-hongrois fasse rêver les partisans de l'euro. L'union monétaire semble avoir permis de développer la Hongrie en évitant les excès. Le tout avec une superstructure minimale, fondée principalement sur une banque centrale. Mais la réalité politique de cette union monétaire est fragile.

Cet ensemble - qui ne comporte que deux membres, ce qui le distingue de la zone euro - dissimule une mosaïque nationale et ethnique de peuples dont le désir de « vivre ensemble » est loin d'être évident à l'époque où émergent les idées nationales. Le Compromis de 1867 refuse toute autonomie aux peuples slaves de l'Empire dont le sentiment national s'accroît au cours du 19e siècle et qui ne se contentent pas de quelques députés au parlement de Vienne (celui de Budapest est dominé par les magnats hongrois).

Les seuls vrais « liants » de cette union monétaire, ce sont le souverain et l'armée. Viennent à disparaître l'un ou l'autre, ou les deux, et la fiction austro-hongroise sera balayée. C'est ce qui se passe en 1918.

>>> Demain : pourquoi l'union n'a pas survécu (2/8)

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>>> Lire aussi : L'économie mondiale en 1914 (1/5), un monde de croissance et de progrès

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Commentaires
a écrit le 20/08/2014 à 17:35 :
La photo qui illustre l'article n'a pas été prise 28 juin 1914 mais la veille, le 27, lors des manoeuvres militaires de l'armée austro-hongroise qu'a présidées François-Ferdinand près de Sarajevo. Le 28 juin 1914, il revêtait en effet un casque pointu noir avec des plumes de paon vert, toujours visible au Musée d'histoire militaire de Vienne.
a écrit le 04/08/2014 à 19:12 :
Toujours intéressants et fouillés les article de M. GODIN.
a écrit le 04/08/2014 à 15:59 :
Il me semble avoir lu que le prince héritier qui a été assassiné en 1914 avait projeté de créer un 3ème état, un état slave; et c'est pour cela qu'il était détesté par une partie de la noblesse et l'armée qui ne voulait pas vraiment le "protéger". Les Serbes ont dû penser qu'il faisait allusion à un état concurrent de la Serbie au Sud de l'empire et ont pris peur.
a écrit le 04/08/2014 à 13:29 :
Quelque chose me dit que les différences de niveau de vie entre Autriche et Hongrie n'avaient rien à voir avec ce qui existe dans l'UE. Sans oublier le rôle protecteur des frontières vis à vis de l'extérieur contrairement à nos jours. Comparaison n'est pas raison.
a écrit le 04/08/2014 à 10:48 :
Juste un petit détail concernant la conclusion : "la fiction austro-hongroise sera balayée". L'auteur semble ignorer que la soit-disant "fiction" a tenue solidement pendant toute la guerre 14-18 et n'a disparue que par la volonté des vainqueurs, la disparition des dernières véritables monarchies européennes étant l'un des objectifs, parfaitement accompli, de cette guerre.
Réponse de le 04/08/2014 à 11:22 :
Tenue solidement? N’exagérons rien. Certes, l'Autriche-Hongrie a tenue, mais seulement grâce au fort soutien allemand qui a envoyé des divisions combattre contre les Italiens, les Russes (sur le front théoriquement autrichien) et même les Alliés de Salonique. L'armée d'Autriche-Hongrie a été l'une des moins efficace de la guerre, avec justement des troupes issues de minorités très peu motivée. Et puis, en 1918, on a souvent tendance à l'oublier, mais une des raisons de la reddition allemande, c'est que les troupes Alliés (en grande partie françaises) du front de Salonique avaient réussi la fameuse percée du front et s'enfonçaient très rapidement au sein de l'empire d'Autriche-Hongrie qui, justement, commençait à se disloquer.
Réponse de le 04/08/2014 à 11:27 :
De plus, votre histoire de disparition des monarchies européennes comme but de guerre ne tient pas debout. Le camp des Alliés comptait de nombreuses monarchies (Royaume-Uni, Russie, Belgique, Serbie, Roumanie, etc.). La création de la Yougoslavie se fait d'ailleurs avec un régime monarchique. Et le moins que l'ont puisse dire, c'est que Français et britanniques n'ont pas ménagé leurs efforts pour sauver le régime tsariste, pourtant monarchie la moins parlementaire d'Europe. Ce sont les Allemands qui ont aidé les bolcheviques à prendre le pouvoir.
Réponse de le 04/08/2014 à 13:19 :
L'Autriche-Hongrie avait demandé un paix séparée aux alliés, mais le francmacouillard Clémenceau voulait la peau de cet empire catholique. Résultat : quelques dizaines de morts supplémentaires au crédit de Clémenceau. Donc, sisi, Georges a raison
Réponse de le 04/08/2014 à 14:55 :
@Pierre Vous confondez un fait indiscutable qui est que l'Etat austro-hongrois a tenu durant la plus terrible des guerres - et ne peut donc raisonnablement être qualifié de "fiction" - avec la situation sur la ligne de front. Quant au souverain de Yougoslavie, il s'agissait là d'un roi d'opérette, issu d'une famille de commerçants en bestiaux, sous le complet contrôle de ses "parrains" occidentaux. Quant à dire que l'Allemagne a été seule à soutenir la révolution soviétique, c'est vouloir faire oublier un peu vite le rôle majeur des banques, allemandes mais aussi américaines, dans le financement des "rouges".
Réponse de le 04/08/2014 à 22:03 :
La disparition de l'empire austro-hongrois est d'abord l'application du principe de Wilson du droit des peuples à disposer d'eux même. Une nation, un Etat. D'autant que les Alliés considérés que les questions nationales, des Balkans en particuliers, étaient une cause majeur du déclenchement de la guerre. Ils n'ont cependant pas vu que le fait ne ne pas appliquer ce principe à l'Allemagne vaincue serait le terreau de la prochaine guerre.
a écrit le 04/08/2014 à 10:08 :
Toujours intéressant comme d'habitude avec M. Godin. Après si je comprends bien l'exemple hongrois de l'époque, les pays du Sud de l'Europe devraient devenir prospère d'ici 15 ans après s'être "disciplinés" et avoir adoptés une gestion rigoureuse de leur comptes publics. C'est tout ce que je leur souhaite.

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