La fin de l'Autriche-Hongrie (2/8) : pourquoi l’union n’a pas survécu

 |   |  1275  mots
L'Autriche-Hongrie en 1918 (en couleurs, l'Empire en 1914 ; les traits rouges représentent les frontières de 1920).
L'Autriche-Hongrie en 1918 (en couleurs, l'Empire en 1914 ; les traits rouges représentent les frontières de 1920). (Crédits : DR)
Cent ans après le début de la Première Guerre Mondiale, La Tribune revient sur une des suites majeures de ce conflit, la fin de l’Autriche-Hongrie, et sur ses conséquences économiques. Aujourd’hui, récit des derniers jours de l’unité politique, économique et financière de l’Autriche-Hongrie.

C'est l'Autriche-Hongrie qui en déclarant la guerre à la Serbie le 28 juillet 1914 a enclenché le processus menant à la guerre mondiale. Jusqu'à l'été 1918, grâce à l'appui allemand et à l'effondrement russe, le pays tient tant bien que mal. Mais du moins, les peuples restent fidèles à la couronne.

Les Slaves se battent contre les Serbes ou les Russes. De son côté, la Banque nationale a suspendu dès le 4 août 1914 la nécessité de disposer d'une couverture en or pour la couronne. Comme l'Allemagne, la France ou le Royaume-Uni, le pays sort donc du système-or.

Dans les derniers jours de juillet 1914, Stefan Zweig qui est en France, s'étonne de ne plus pouvoir changer ses couronnes aussi aisément qu'auparavant. C'est la fin du « monde d'hier. »

Pendant le conflit, la banque centrale austro-hongroise - là aussi comme ses homologues européennes - soutient l'effort de guerre en rachetant au rabais les emprunts d'État et des dettes privées. Elle émet donc du papier- monnaie qui inonde l'Autriche-Hongrie et les pays que son armée occupe : Serbie, Albanie du Nord, Roumanie et Ukraine occidentale. Son bilan passe de 3 à 38 milliards de couronnes au cours de la guerre.

L'effondrement

À la fin de l'été 1918, le front cède. L'offensive balkanique des alliés les portent le 7 octobre à Belgrade, à la frontière de l'Empire. Fin octobre, les troupes impériales et royales doivent évacuer la Vénétie après la défaite de Vittorio Veneto. Les peuples de la Double monarchie, notamment les Slaves dont on avait toujours refusé l'autonomie refusent d'être associés à cette défaite. Les premières désertions massives de soldats croates ou tchèques sont signalées en Italie au cours du mois d'octobre.

Des manifestations ont eu lieu à Prague, Zagreb, Cracovie... Dans la panique, l'Empereur et roi Charles 1er, qui a succédé au vieux François-Joseph en 1916, annonce le 17 octobre une fédéralisation de l'Autriche-Hongrie. Trop tard.

Le 25 octobre, des gouvernements provisoires slovènes et croates sont formés, tandis que la Hongrie - excédée par la proposition de fédéralisation - déclare son indépendance. Trois jours plus tard, un État tchécoslovaque est proclamé à Prague. Le 12 novembre, ce qui reste de l'Autriche devient la « République allemande d'Autriche. » L'Autriche-Hongrie n'est plus.

Le morcellement

Lorsque Charles 1er abdique, le territoire de son empire et ses 50 millions d'anciens sujets sont désormais divisés en sept États. Trois États sont formés exclusivement d'anciens territoires austro-hongrois. L'Autriche, la Hongrie et la Tchécoslovaquie. L'Italie et la Roumanie annexent des territoires austro-hongrois, notamment pour les derniers la riche et vaste Transylvanie. La nouvelle Pologne récupère la Galicie et la région de Cracovie.

Enfin, non sans hésitations, Croates, Slovènes et Bosniaques rejoignent le 1er décembre la Serbie pour former un Royaume des « Serbes, Croates et Slovènes » (appelé « Royaume SCS » qui ne deviendra Yougoslavie qu'en 1929).

Vers le maintien d'une union monétaire et douanière ?

Mais ce morcellement politique ne signifie pas immédiatement la fin de l'union monétaire. En décembre 1918, la couronne - toujours émise à tour de bras par la banque centrale austro-hongroise à Vienne et Budapest - continue de circuler sur les anciens territoires de l'empire, ainsi que dans de nombreuses anciennes zones d'occupation comme la Serbie.

A priori, si on exclut les cas italiens, la poursuite d'une union monétaire entre ces nouveaux États indépendants était loin d'être inimaginable. L'économiste autrichien Joseph Schumpeter qui fut ministre des Finances de la jeune république de mars à octobre 1919 le souhaitait. Le commerce et les infrastructures des États successeurs avaient été conçus dans un cadre unique.

« L'Autriche-Hongrie avait été un ensemble relativement fermé et il semblait naturel que les États successeurs restaurent rapidement les cadres de leur commerce d'avant-guerre », explique ainsi Michael Spencer et Peter Garber dans un article de 1994 qui reste une référence sur le sujet.

Les divisions politiques n'avaient alors guère de sens sur le plan économique. Dès le 18 novembre 1918, les ambassadeurs des anciens pays se retrouvent régulièrement à Vienne. On peut espérer qu'une collaboration économique puisse pallier à l'éclatement politique alors que ces États manquent de tout.

L'exigence politique du divorce économique

Pourtant, rapidement, le maintien de l'union monétaire semble impossible. D'abord, parce que les nouveaux Etats, particulièrement les deux États slaves devaient imposer leur souveraineté face aux anciennes « puissances » autrichienne et hongroise. Un geste d'autant plus important que plusieurs de ces pays regroupaient plusieurs nationalités étant à la recherche d'une unité interne.

Dès les premiers jours de l'Etat SCS, l'unité est problématique et le gouvernement dominé par les Serbes va tenter d'imposer une unification « à la française » qui suppose une affirmation complète de la souveraineté nationale face aux autres États de la région.

De façon générale, politiquement, maintenir des liens avec Vienne et Budapest - perçus comme des puissances « coloniales » - est intenable. Les nouveaux États veulent aussi éviter que, dans les discussions de paix à venir, les alliés n'exigent une « solidarité » entre tous les États successeurs de la Double Monarchie. Il faut donc se détacher financièrement des « vaincus » le plus nettement possible.

La politique inflationniste autrichienne

Mais la raison principale, c'est l'inflation. La politique de guerre de la banque centrale a conduit les prix (officiels) à augmenter de 1200 % entre juillet 1914 et octobre 1918. Or, le nouveau gouvernement autrichien se retrouve à la tête d'un État économiquement déstructuré. Les sources d'approvisionnement de son industrie sont coupées. Les régions rurales sont lointaines et pauvres. Et surtout, demeure à Vienne la pléthorique administration impériale conçue pour diriger 50 millions d'âmes et qui doit désormais dirigé un État de 6,5 millions d'habitants.

L'État autrichien qui alors officiellement espère l'Anschluss avec l'Allemagne, n'a d'autre moyen de survie que de faire fonctionner la planche à billets. Pour cela, il lui suffit d'utiliser les presses de la banque centrale austro-hongroise à Vienne. La Banque centrale encore unique pour les États successeurs obéit donc alors aux ordres autrichiens.

L'inévitable éclatement monétaire

Mais à Prague et à Belgrade, on n'apprécie guère cette production massive de couronnes dont une grande partie se retrouve sur leurs nouveaux territoires, moins frappés a priori par l'inflation que l'Autriche. Les nouveaux États veulent stopper rapidement le cercle inflationniste qui réduit à néant les créances privées et menacent d'emporter leurs entreprises au moment où il leur faut construire un nouveau modèle économique. C'est particulièrement vrai en Tchécoslovaquie, qui a hérité du fleuron de l'industrie austro-hongroise.

Le ministre des Finances tchécoslovaque, Alois Rachin tente durant tout le mois de décembre 1918 de trouver un accord avec les Autrichiens pour limiter la masse monétaire. En vain. Il devient alors clair que dans le cadre de la nouvelle union monétaire de fait, la puissance réelle de la politique monétaire reste entre les mains des Autrichiens qui, dans l'immédiat, veulent une politique inflationniste.

En d'autres termes, le gouvernement de Vienne entend exporter vers les autres États de l'union monétaire une partie de son inflation et donc de faire payer à ces derniers ses dépenses. C'est difficilement acceptable pour des pays qui doivent construire une nouvelle administration. Faute de volonté politique de maintenir l'union, la fin de l'union monétaire semble donc inévitable.

>>> Demain : la "guerre des tampons"  (3/8)

________

>>> Lire aussi :

L'économie mondiale en 1914 (1/5), un monde de croissance et de progrès

L'économie mondiale en 1914 (2/5), l'âge d'or de la mondialisation

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 13/11/2015 à 18:04 :
L'Autriche-Hongrie a été démantelée contre la volonté de la majorité de la population car il faut bien préciser que les Habsbourg étaient très tolérants et aimés de leurs peuples. La preuve, depuis un véritable culte est voué à François-Joseph et Sissi dans les pays issus de son démantèlement. Lire à ce sujet l'excellent livre de François Fejtö paru en 1989 qui explique les raisons pour lesquelles il fallait faire disparaître cet empire séculaire, pourtant source de stabilité en Europe centrale. L'erreur commise en 1918 a été énorme car il aurait mieux valu libérer les Etats allemands de l'emprise de la Prusse, plutôt que rayer de la carte l'Autriche ancienne. Des millions de personnes déracinées avaient alors perdu tous leurs repères et allaient se tourner vers les pires extrémismes.
a écrit le 05/08/2014 à 20:24 :
Très bon article, sujet très intéressant, merci ! (une coquille : "Et surtout, demeure à Vienne la pléthorique administration impériale [...] qui doit désormais dirigER un Etat de 6,5 millions d'habitants").
a écrit le 05/08/2014 à 18:31 :
Il n'est pas avéré que l'Autriche-Hongrie aie disparu du fait d'un propre chaos économique. L'historiographie n'a pas encore examiné toutes les sources mais lentement le rôle joué par les volontés politiques extérieures se fait jour.
Il est intéressant de comparer avec la situation de la Hongrie aujourd'hui, qui en dépit d'une politique hostile aux institutions européennes (lointain écho anti-Trianon, le traité qui l'amputa des deux-tiers de son territoire) vient d'afficher une croissance économique supérieure à celle de l'Allemagne, et de la France, et risque de mettre en difficultés les banques autrichiennes premières créancières de prêts consentis en devises. Malheureusement le compromis de 1867 n'est plus à l'ordre du jour. Voir les autres articles de M. Godin consacrés à ce sujet.
a écrit le 05/08/2014 à 16:05 :
L’Autriche-Hongrie, telle que l'a laissée François-Joseph était un empire à bout de souffle et reposant sur des structures archaïques. On avait abandonné la vieille organisation d'avant 1800, qui voulait que l'Empereur régnât sur chaque état, non pas comme empereur mais archiduc d’Autriche, roi de Hongrie, roi de Bohême, etc au profit d'une structure impériale centralisée, mais qui restait à bien des égards totalement féodale et incapable de laisser éclore un développement national culturel ou économique, sauf à Vienne.
Contrairement à l'idée romantique répandue, L'Autriche-Hongrie n'était pas la douceur de vivre mais un territoire ou la plupart des habitants ne pouvaient utiliser leurs langues maternelle pour travailler, agir en justice, écrire ou lire un journal. N'oublions jamais que Kafka a écrit en Allemand alors qu'il était natif de Prague.
a écrit le 05/08/2014 à 15:38 :
Ca n'a pas trop de rapport avec les problèmes monétaires que je ne commenterai pas (manque de compétence) mais les Hongrois sont très nostalgiques de la grande Hongrie et ne ratent pas une occasion de nous parler du traité de Versailles. Cette nostalgie explique aussi la bonne santé actuelle de l'économie autrichienne dont une bonne partie du commerce se fait avec les pays de l'ancien Empire.
En tout cas, cet article est très intéressant à lire. Bravo à La Tribune
Réponse de le 05/08/2014 à 18:24 :
1) Le traité de paix avec la Hongrie ce n’est pas le traité de Versailles mais le Traité de Trianon
2) Il faut garder à l’esprit que le royaume de Hongrie défini en 1867 comme Transleithanie n’était pas ethniquement homogène. S’estimant oppressés par les allemandes autrichiens, les Hongrois avaient obtenus en 1867 la constitution d’un royaume de Hongrie autonome au sein de l’Empire. Ils se sont alors empressés de se comporter comme les autrichiens et ont opprimés les minorités nationales présentes sur le territoire de la grande Hongrie : Slovaques, Roumains, Serbo-Croates, Ruthènes, Polonais,… Seuls les allemands de Transylvanie échappèrent à leur vindicte.
3) Le traité de Trianon a appliqué le principe des états nations et a créé des pays reposant sur des nations : Hongrie actuelle, Slovaquie, Roumanie actuelle, royaume des serbes, des croates et des slovènes. Avec un très gros défaut, ne pas prévoir de déplacements de populations et laisser des minorités nationales dans ces nouveaux états. Minorité hongrois en Slovaquie, minorité hongroise et allemande en Transylvanie, minorité hongroise en Voivodine (Serbie).
4) Quand un hongrois vous parle avec nostalgie de la grande Hongrie, sachez qu’il aurait l’intention d’annexer ou de réunir des territoires qui ne sont pas peuplés de hongrois, et ou les hongrois n’ont jamais été majoritaires même si ils y ont exercé le pouvoir politique et féodal depuis le Moyen-âge (Transylvanie, Slovaquie, Ruthénie ukrainienne, Voivodine)
5) Les troupes soviétiques ont réglé le problème, à leur façon, en 1945 en déplaçant les populations pour obtenir des territoires ethniquement purs.
a écrit le 05/08/2014 à 14:53 :
Il serait intéressant d'avoir une courbe de l'inflation pendant la guerre, pour savoir si elle était constante, ou si elle a décollé sur la fin, quand le pays allait être indubitablement vaincu.
a écrit le 05/08/2014 à 11:21 :
Robert Musil avance une explication supplémentaire et complémentaire : l'intellectualisation à l’extrême de chaque problème et de chaque solution provoquant une coupure avec la réalité couplée à un système patriarcal, hiérarchisé et bureaucratique (sentiment recoupé en partie par certain travaux de Freud).
Nombreux sont, par ailleurs, ceux qui voyaient déjà la chute de l'Empire, malgré sa richesse, son influence culturelle, son aura, malgré la légende qu'il a tenté de graver dans l'histoire.
C'est une période historique à méditer fortement : il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne.
a écrit le 05/08/2014 à 10:45 :
"Les divisions politiques n'avaient alors guère de sens sur le plan économique"
D'autant que les velléités fédéralistes, que vous dites être surgies à Prague, Zagreb etc...en 1916, semblaient bien dirigées de l'extérieur, orchestrées par le gouvernement Clemenceau et un factotum exilé, Benès. François-Joseph meurt deux années trop tôt.
Quand l'Empereur Charles traversera la Hongrie une dernière fois fin 1918, le peuple, sans le recours des magnats, l'acclame massivement.
Réponse de le 05/08/2014 à 14:24 :
Succès de la république maçonnique et laïcarde de Clémenceau.

Enfin, "succès", on connait la suite ...

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :