Écosse : le référendum de tous les dangers

Le référendum sur l'indépendance de l'Ecosse ou comment une petite nation de 5 millions d'habitants peut déstabiliser l'Europe. Par John Plassard, sous directeur de Mirabaud Securities

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Si le oui devait l'emporter, cela pourrait être un réel séisme, non seulement pour la Grande-Bretagne, mais surtout pour la zone euro.
Si le oui devait l'emporter, cela pourrait être un réel séisme, non seulement pour la Grande-Bretagne, mais surtout pour la zone euro. (Crédits : DR)

L'Ecosse s'apprête à vivre un référendum historique sur son indépendance le 18 septembre. Si le oui devait l'emporter, cela pourrait être un réel séisme, non seulement pour la Grande-Bretagne, mais surtout pour la zone euro.

Si les sondages sont toujours en faveur du Non, l'écart entre les deux camps tend à s'amenuiser de plus en plus avant l'échéance. Il s'agit d'analyser comment une petite nation du Royaume-Uni d'à peine 5.2 millions d'habitants peut déstabiliser et, pourquoi pas, remettre en question des fondamentaux que l'on croyait cimentés.

Aux sources du débat qui secoue aujourd'hui l'Écosse

Le 1er mai 1707 prend effet l'Acte d'Union qui unit l'Angleterre et l'Écosse au sein d'un Royaume-Uni de Grande-Bretagne (United Kingdom of Great-Britain). Sous la dynastie des Stuart, au siècle précédent, les deux pays avaient appris à vivre ensemble. Avec l'Acte d'Union, conséquence indirecte de la «Glorieuse Révolution» de 1688, ils n'ont désormais plus qu'un gouvernement et un Parlement, à Londres.
Il faut attendre la fin du XXème siècle et la découverte de fabuleuses poches de pétrole sous la mer du Nord, au large de l'Écosse, pour que se réveillent les velléités indépendantistes.
Le 1er mars 1979, un référendum approuve à une très faible majorité la loi de «dévolution» et la reconstitution d'un Parlement écossais à Édimbourg, effective en 1999.
Enfin, un accord signé à Édimbourg le 15 octobre 2012, sous l'égide du Premier ministre britannique David Cameron, prévoit un référendum sur l'indépendance le jeudi 18 septembre 2014.

Le pétrole et des industries de pointe ont soutenu la croissance...

L'Écosse a subi, à partir du milieu des années 1970, la même crise industrielle que le pays de Galles et le nord de l'Angleterre. Les industries anciennes, mines, charbon, fer et sidérurgie, ont été victimes de leur vieillissement et de la concurrence mondiale. Cependant, depuis 1987, la croissance économique en Écosse a été en moyenne supérieure à celle de la Grande-Bretagne prise dans son ensemble, moins affectée par la récession du début des années 1990 que bon nombre d'autres régions. Cela est dû, d'une part, au développement de l'industrie pétrolière et, d'autre part, à l'implantation d'industries de pointe dans certaines régions industriellement sinistrées.

... mais la tendance s'inverse

La tendance semble cependant s'inverser dernièrement. L'Ecosse a en effet enregistré en 2013 une croissance semblable à celle du Royaume-Uni. Elle a connu un fort ralentissement au quatrième trimestre, avec 0,2% contre 0,7% au Royaume-Uni dans son ensemble, et ce sous le coup d'une grève dans une raffinerie (d'où sort 70% de l'essence consommée en Ecosse), ce qui souligne sa dépendance vis-à-vis de l'industrie pétrolière. Le taux de chômage quant à lui s'établissait à 6,5% en Ecosse à fin février 2014, plus bas que celui de 6,9% dans l'ensemble du Royaume-Uni. L'économie écossaise représente environ 9% du produit intérieur brut britannique.

Le débat fait rage

Depuis le 5 août 2014, les débats font rage entre indépendantistes (représentés par le premier ministre écossais, membre du parti national écossais, le SNP) et partisans d'un maintien de l'Écosse dans le giron britannique (les conservateurs, les libéraux-démocrates et les travaillistes).

Si aucun vainqueur ne s'est clairement dégagé du premier débat entre pro et anti-indépendantistes, le deuxième débat du 25 août 2014 a lui largement tourné en faveur des indépendantistes (selon un sondage réalisé par le Guardian et l'institut ICM, 71% des 500 personnes interrogées à l'issue de la discussion d'une heure et demi ont jugé que ces derniers l'avaient emporté.)
Enfin, si les récents sondages montrent une légère remontée du camp des indépendantistes, 53% des votants tiennent toujours à l'accord qui lie l'Ecosse à l'Angleterre, contre 47% de personnes favorables à l'indépendance (selon une étude rendue publique le 31 août dans laquelle n'apparaissent pas les indécis).

Pourquoi vouloir une indépendance ?

Il y a deux raisons principales à l'indépendance de l'Écosse.
Tout d'abord, le gouvernement écossais entend tirer profit des revenus du pétrole pour financer les dépenses publiques s'il obtient l'indépendance après 307 années d'union. Le partage de cette manne financière reste à négocier. Ensuite, l'Ecosse aimerait pouvoir décider de son orientation et de son gouvernement. La province a le plus souvent voté à gauche ces dernières décennies pour se retrouver au final avec un gouvernement conservateur à Londres.

Quid de la monnaie ?

Les implications économiques d'une indépendance de l'Écosse sont nombreuses. Tout d'abord au niveau de la monnaie. Faut-il ou non conserver la livre sterling comme monnaie de référence ?
La livre sterling apporte depuis toujours une stabilité financière au pays et, d'une certaine manière un encrage international fort. Ce dont sont conscients les indépendantistes et ... les Britanniques.

Cependant, rappelons ici que pratiquement et théoriquement, rien n'empêche l'Écosse indépendante d'utiliser la livre sterling sans l'accord de Londres. L'Équateur par exemple utilise le dollar, et le Kosovo l'euro, sans en référer à la banque centrale de référence. L'Écosse serait malgré tout soumise à la politique monétaire fixée à Londres et devrait constituer elle-même une réserve de fonds pour créer un prêteur de dernier ressort. Ce qui n'est pas envisageable aujourd'hui. Autre question majeure, celle de l'emplacement de la Banque centrale. Certains indépendantistes voudraient utiliser la livre sterling sous la supervision de la Banque d'Angleterre (BOE), ce que rejettent catégoriquement les leaders britanniques.

Les avantages d'une nouvelle monnaie... ou le rattachement à la zone euro?

La création d'une nouvelle monnaie a cependant plusieurs avantages. Le principal est de pouvoir avoir sa propre indépendance. La dette intérieure serait aussi plus facile à payer avec une dette logiquement sous-évaluée. La dévaluation probable de la monnaie serait par ailleurs profitable à la compétitivité.

Enfin, les indépendantistes voudraient que la « nouvelle » Écosse adhère le plus vite possible à l'Union européenne et, si aucun accord ne devait être trouvé sur une union monétaire avec Londres, le rattachement à la zone euro pourrait venir sur le devant de la scène. Ce qui est des plus contraignant et pourrait durer très longtemps.

Les discussions et les incertitudes concernant la création d'une nouvelle monnaie indépendante auront surtout pour conséquence dans un premier temps de créer de l'instabilité au (jeune) pays indépendant, et verrait très logiquement une fuite de capitaux ainsi qu'une période de fortes incertitudes.

Le pétrole et le gaz de la mer du Nord en question: l'exemple norvégien

Les revenus du pétrole et du gaz sont estimés à environ 2% du PIB du Royaume-Uni. Selon les calculs des autorités écossaises, ce chiffre passerait à 12% si le pays devenait indépendant. D'où rôle central qu'occupe la question énergétique lorsque l'on parle de référendum.

Les indépendantistes voudraient pouvoir gérer et posséder jusqu'à 90% de « leurs » réserves pétrolières en prenant l'exemple de la Norvège (dont la population est aussi de presque cinq millions d'habitants et qui a économisé l'essentiel de ses revenus pétroliers pour l'investir dans le système de retraite national, aujourd'hui premier fonds souverain européen). D'après le SNP, si l'on trace une ligne vers l'est à partir de la frontière anglo-écossaise, au nord de Berwick, la répartition des eaux territoriales donnerait à l'Ecosse le contrôle de presque toutes les réserves pétrolières et gazières de la mer du Nord. D'après les calculs indépendantistes, le pétrole de la mer du Nord pourrait générer environ 54 milliards de livres sterling sur les cinq prochaines années (toutes réserves comprises, les revenus potentiels du pétrole de la mer du Nord sont estimés à mille milliards de livres sterling).

 Un pétrole de plus en plus difficile à extraire

Cependant il faut rappeler que depuis plusieurs années, le pétrole est de plus en plus dur à extraire ; sa productivité a fortement baissé depuis 2011. Pour optimiser les résultats d'extraction, l'Écosse a donc définitivement besoin de l'aide (financière, écologique et infrastructurelle) de Londres.

A cela il faut rajouter qu'il y a des licences d'exploitation britanniques à long terme qu'il sera difficile « d'annuler » du jour au lendemain.

Le risque de propagation est-il réel ?

Quel que soit le résultat du référendum du 18 septembre prochain, difficile à vraiment estimer aujourd'hui, une chose est sûre : la notion d'indépendance peut prendre de plus en plus d'importance et pousser certaines régions de la zone euro à plaider en faveur de référendum.
A ce chapitre, l'indépendance de la Catalogne pourrait être le prochain sujet brûlant. Le chef du gouvernement Mariano Rajoy a ré-affirmé le 24 août qu'il ne pouvait concevoir "une Catalogne hors de l'Espagne et de l'Europe". Et ce, en réponse au président nationaliste catalan, Artur Mas, qui veut organiser un référendum le 9 novembre.
La Catalogne est une région de 7,5 millions d'habitants, qui représente près de 19% du PIB espagnol et près d'un quart de ses exportations. Fière de sa langue et de sa culture, ses rancœurs à l'égard de Madrid se sont nourries de la crise économique, d'un système fiscal jugé injuste, le tout sur font frustration grandissante. La coalition nationaliste au pouvoir en Catalogne affirme "que personne ne s'y trompe: le peuple catalan ne s'est pas mis dans un voie sans issue. Il a entamé un chemin sans retour, un chemin démocratique et pacifique pour décider de son avenir".
Des économistes ont déterminé que, si la Catalogne avait été indépendante en 2009, ses recettes fiscales auraient augmenté de 40,8 milliards d'euros grâce à la fin des transferts vers l'Espagne... (à cela il faudrait évidemment rajouter les coûts de fonctionnement d'un État...).
Si la sortie concrète du (nouveau) pays de l'Union européenne est de l'ordre de la fable, un maintien de la Catalogne dans l'euro comme Andorre par exemple serait plus plausible (théoriquement).
D'autres velléités d'indépendance pourraient revenir sur le devant de la scène ces prochains mois, comme les flamands en Belgique pas exemple.

Quel effet sur les devises ?

Il est relativement aisé de prévoir un accès de faiblesse de la monnaie unique en cas de victoire du Oui lors du référendum écossais du 18 septembre. Ce mouvement accentuerait celui que nous connaissons face au dollar depuis maintenant plus de deux mois. Le mouvement pourrait être encore plus prononcé concernant la monnaie britannique. En effet, l'un des paramètres de l'évolution de la Livre sterling tient à ce que la Grande Bretagne appuie (en grande partie) son économie sur les revenus du pétrole et du gaz situés en Écosse. Il est fort à parier que l'indépendance de l'Écosse ne manquerait pas de se refléter sur la Livre sterling par rapport à l'euro.
Cependant, un élément sous-jacent, c'est-à-dire un potentiel référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne entre 2015 et 2017, prendrait alors une importance toute différente sur l'évolution des monnaies....

Des débats récurrents, quel que soit le résultat du référendum

Si l'indépendance de l'Écosse ne sera probablement pas annoncée le 18 septembre prochain, les débats ne devraient pourtant pas fléchir. La crise que nous connaissons depuis 2008 pousse les nationalistes et les mouvements indépendantistes à la hausse (preuve en est lors des dernières élections européennes), dénotant une volonté des peuples à ne pas voir une autre nation se substituer à la leur.
Il est indispensable, pour l'avenir de la zone euro, qu'aucun pays ne se divise alors que le pire de la crise semble derrière nous. Ces prochains mois devraient amener leurs lots de spéculations et de fantasmes. L'on se souvient que les discussions sur la potentielle sortie de la Grèce avaient laissé beaucoup trop de traces.

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