Trois leviers pour relancer vraiment l'investissement en Europe

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Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie.
Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie. (Crédits : DR)
Nombreux sont les plans d'investissement européens restés lettre morte. Un sort réservé au plan Juncker ? Pour stimuler l'investissement, il faut à la fois que les États qui en ont les moyens engagent des dépenses d'infrastructure, donner aux décideurs plus de visibilité sur la réglementation et s'impliquer dans le financement des projets privés. Par Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie

Les dirigeants européens ont prévu de se réunir en décembre pour examiner le plan d'investissement du nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. En juillet dernier, il a formulé le projet de mobiliser 300 milliards d'euros de dépenses en capital sur trois ans. Il s'agit maintenant de savoir comment.

L'idée selon laquelle un surplus d'investissement pourrait opportunément concourir au redressement de la conjoncture tout en contribuant au redressement à moyen terme de l'économie européenne ne fait guère débat, mais les moyens de la mise en place d'un tel programme sont loin de faire l'unanimité.

 Des plans ambitieux restés lettre morte

Une initiative similaire avait déjà été engagée en 1993 par Jacques Delors. Alors président de la Commission, il avait proposé dans son Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l'emploi un grand plan d'investissement. Adopté par les chefs d'État, il n'a jamais été appliqué. En 2000, c'est dans le cadre de la stratégie de Lisbonne que l'UE avait fixé aux pays membres de porter leur budget de recherche et développement à 3% de leur PIB. Il n'en a rien été. Plus récemment, en juin 2012, les dirigeants de l'UE ont adopté un Pacte pour la croissance et l'emploi d'un montant nominal de 120 milliards d'euros. Il n'en est rien résulté de substantiel.

 Faire semblant d'agir, rien de plus facile

Rien n'est plus facile que de faire semblant d'agir - par exemple en demandant à la Banque européenne d'investissement (BEI) de prêter davantage. De tels appels font face à deux écueils: d'une part, la BEI n'a pas intérêt à mettre en danger sa réputation de solvabilité en prenant trop de risque ; d'autre part, un volume de prêt additionnel peut avoir pour seul effet d'évincer des prêteurs privés. Un pont financé par un prêt de la BEI peut revenir moins cher que s'il est financé par l'appel au marché des capitaux, mais cela reste le même pont et son impact économique reste le même. La taille du bilan de la BEI est un très mauvais indicateur de l'impact économique de son action.

Trois vrais leviers pour stimuler l'investissement

Mieux vaut faire appel à trois leviers disponibles pour stimuler l'investissement. Le premier est budgétaire : les États qui disposent de marges de manœuvre doivent en profiter pour engager des projets d'infrastructures. Les investissements publics peuvent être complémentaires plutôt que substituts des investissements privés. En d'autres termes, des investissements publics bien choisis et bien ciblés peuvent stimuler l'investissement privé.

Actuellement, les marchés prêtent aux emprunteurs publics les mieux notés à des taux particulièrement bas. Il faut en profiter pour investir dans les transports et le numérique, et ainsi stimuler la création et le développement d'entreprises innovantes.

Des capitaux bons marchés ne justifient évidemment pas de se lancer dans des investissements dont le rendement économique et social ne serait pas assuré - ce qu'on appelle les « éléphants blancs ». Les projets doivent être choisis sur la base de leurs impacts économiques et sociaux, par des procédures adéquates qui évitent de gaspiller l'argent public dans de grands travaux sans utilité collective.

 Donner plus de visibilité sur la réglementation

Le deuxième levier d'investissement est de nature réglementaire. Beaucoup de secteurs qui nécessitent des investissements à longue portée - dont les effets sur l'offre ne se font sentir qu'a moyen-long terme - sont régulés par l'État. C'est en particulier le cas des transports, de l'énergie et des télécoms. Cela donne aux décideurs publics le pouvoir d'influencer l'orientation des investissements sans en supporter le coût.

Assurer une plus grande prévisibilité du cadre réglementaire à venir permettrait de concrétiser de nombreux projets en attente. Plus de prévisibilité concernant l'évolution future du prix des énergies carbones débloquerait les capitaux privés pour l'investissement dans les énergies renouvelables. Enfin, les pays européens devraient se doter d'un cadre réglementaire commun pour les projets d'investissements transfrontaliers.

Des mesures relativement simples permettraient ainsi de relancer les investissements rentables, stimulant la demande à court terme et le potentiel productif à moyen terme. Leur mise en place ne coûterait rien, si ce n'est de la volonté politique.

Les projets rentables mais risqués handicapés par la prudence bancaire

Le troisième levier est de nature financière. Ce qui limite l'investissement n'est pas le taux d'intérêt élevé, mais l'aversion au risque du système bancaire. Aux États-Unis, le système de financement de l'économie repose principalement sur les marchés financiers alors qu'en Europe continentale, le crédit bancaire règne en maître.
Or les régulateurs demandent aux banques de réduire leur niveau d'endettement et de disposer de davantage de capital lorsqu'elles opèrent sur des marchés à risques. Enfin, en cas de coup dur, les banques ne pourront plus compter sur une recapitalisation de la part des États. Leurs créanciers savent qu'ils devront prendre leurs pertes. Cela les rend prudents.

C'est intentionnellement que les gouvernements européens demandent aux banques de prendre moins de risques. Les citoyens européens ont payé - et continuent de payer - d'un prix astronomique les conséquences d'une décennie d'imprudence financière. Ils ne veulent pas que cela recommence.

Ce choix a toutefois pour conséquence de handicaper le financement des projets risqués mais à haut rendement. Or c'est de tels projets que l'Europe aurait besoin pour sortir de la stagnation actuelle. Nos économies ont besoin d'entrepreneurs prêts à prendre des risques pour innover. Or, la transition actuelle d'un système financier, reposant principalement sur les banques, à un système de marché s'accompagne d'une aversion au risque.

Aux pouvoirs publics de s'impliquer dans le financement des projets

C'est à ce niveau que les pouvoirs publics (tant au niveau des États que de l'UE) peuvent intervenir pour partager une partie des risques avec les acteurs privés. A court terme, ils devraient utiliser la BEI ainsi que les banques de développement nationales pour s'impliquer dans l'évaluation des projets et leur financement - pour en recueillir les fruits.

Ces trois leviers permettraient-ils d'atteindre l'objectif d'un supplément d'investissement de 300 milliards d'euros ? A ce stade, il est impossible de le dire. Mais ils sont le plus sûr moyen de parvenir à l'objectif fixé.


Jean Pisani-Ferry est professeur à la Hertie School of Governance à Berlin. Il est également commissaire général de France Stratégie (Paris). Il a été directeur de Bruegel, un cercle de réflexion économique basé à Bruxelles.

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Commentaires
a écrit le 15/11/2014 à 18:09 :
« En soi, l'échange économique trouve sa justification dans la volonté des individus d'obtenir ce qui leur manque. » écrivez-vous.
En fait le choix de l'échange, à l'intérieur d'un pays, n'est supérieur à l'autarcie que si tous les partenaires y gagnent. L'abandon de l'autarcie suppose donc la confiance, une sorte de contrat moral.
Au 19 ème siècle si un secteur profitait de la loi de l'offre et de la demande pour augmenter ses prix, le gouvernement menaçait de baisser les droits de douane pour les produits concernés et la menace suffisait en général.
Donc, introduire avec la mondialisation des acteurs à niveau de vie très bas et sans normes sociales et environnementales comparables est insupportable moralement et économiquement !
a écrit le 15/11/2014 à 3:06 :
Trop de gens planqués et payés à "discuter" sur tel ou tel sujet donc l'humanité se contrefout.. Tout ces gens vivent sur le dos des plus faibles et sur les gens qui travaillent et produisent.
Le manque d'innovation et d'investissement en Europe vient du fait des difficultés juridiques et surtout de la confiscation fiscale.
Les entrepreneurs en ont assez d'engraisser des hauts responsables qui eux ne créent rien et ne prennent aucun risque.
a écrit le 14/11/2014 à 18:06 :
l'europe fait semblant d'agir puisque la france fait semblant de faire des reformes!
hey, faut pas mettre la charrue avant les boeufs !
Réponse de le 21/11/2014 à 14:08 :
Et oui tout à fait, pendant ce temps là les élus et les fonctionnaires des deux côtés vivent grassement.
Jusqu'à ce que les inégalités deviennent insupportables et là boum !
a écrit le 14/11/2014 à 17:52 :
La meilleure stimulation est une concurrence entre des États indépendants et non entre entreprises transfrontalières appliquant le dogme de "concurrence libre et non faussée" elle même faussé par une même monnaie et l'application de contrainte décrété par un syndic hors frontière! Les États indépendants pensent bien plus a la coopération que cette soit disant union qu'est l'UE de Bruxelles!
a écrit le 14/11/2014 à 17:00 :
On refuse de voir le vrai problème
On ne produit plus rien alors relancer des dépenses publics comme on le fait depuis 30 ans ne fera qu'augmenter la dette
Soit on ferme un peu les frontières pour produire chez nous ou on baisse les salaires et notre niveau de vie

Quand on dépense 100 euros 70 sont pour des produits fabriqués ailleurs
Réponse de le 21/11/2014 à 14:11 :
Sinon on peut aussi réduire de 30% les dépenses de l'état et rendre l'argent aux citoyens et aux sociétés.
A quoi ça nous sert d'avoir quatre échelons administratifs pleins de fonctionnaires qui gèrent des compétences en triple pour certaines d'entre elles (communes, communauté d'agglo, conseils généraux)?
a écrit le 14/11/2014 à 15:42 :
En Europe on a saturé le marché en infrastructures qui ne sont pas utilisées suffisamment pour être rentabilisées car les salaires sont bas et n'augmentent pas. Quand on investi dans des infrastructures couteuses il ne faut pas espérer qu'elles soient utilisées par des habitants qui ne gagnent plus rien et sont surendettés.
Réponse de le 14/11/2014 à 16:53 :
Pas besoin de les rentabiliser pour ceux qui construisent ces infrastructures, ce sont les contribuables qui payent. D’où la quantité extraordinaire de ralentisseurs partout en France, qui cassent les suspensions, et parfois même le carter. Cela fait du travail en plus pour les garages... La croissance n'est que le fruit d'un gaspillage de nos ressources, naturelles ou pécuniaires.
Réponse de le 14/11/2014 à 18:08 :
le cout salarial est au contraire tres eleve...si les salaries n'ont qu'une petite fraction de ce qu'ils gagnent sur le compte en banque, c'est a cause des remunerations differees dans le temps et l'espace ( secu + retraite)
a la louche un smicard qui a 1200 euros sur son compte aura coute le double a son patron...
Réponse de le 21/11/2014 à 14:25 :
Churchill vous avez raison. Mais rentrons dans les détails : la Sécu :
A quand le regroupement des achats pour les pharmaciens et une vraie négociation sur les prix des médicaments par la Sécu ? A quand la baisse des prix chez les pharmaciens, une vraie mise en concurrence des pharmaciens, les spécialistes qui se goinfrent de dépassements d'honoraires souvent non affichés (où en tout petit et en ittalique dans un coin du cabinet).
Côté charges patronales, à quand la fin des allocations familiales ? De toute façon ça n'est pas avec 60€ par mois que je vais élever ma fille alors autant arrêter de payer des fonctionnaires à distribuer aussi peu d'argent... Je m'arrête mais la liste est longue. Le coût du travail est trop élevé, c'est sûr, mais quand nos politiques vont ils mettre les pieds dans le plat et vraiment changer les causes de ce marasme ?

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