Pour la Grèce, changer l'Europe

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Henri Sterdyniak
Henri Sterdyniak
Le changement politique en Grèce porte l'espoir d'une renégociation des traités européens. par Anne Eydoux et Henri Sterdyniak, membres du collectif d'animation des Économistes atterrés.

Le choix du peuple grec qui, en accordant la victoire à Syriza a marqué sa volonté de rompre avec les politiques d'austérité imposées en Europe, doit être salué.

La dépression dans laquelle la Grèce s'est enfoncée à partir de 2009 traduit certes les limites de son modèle socio-économique,  mais surtout le fiasco de la gouvernance économique de l'Europe. Après le choc de la crise financière, l'Europe a refusé d'assurer la solidarité nécessaire aux les pays attaqués par la spéculation financière. Pire, elle y a ajouté un choc d'austérité. La Grèce a reçu une aide du FMI, de la BCE, du FESF, mais celle-ci était destinée à lui permettre de continuer à rembourser sa dette pour préserver les banques européennes et américaines de la faillite.

Une austérité dramatique

L'aide a été conditionnée à des « plans d'ajustement économique » dictés par la troïka (BCE, Commission européenne, FMI), autrement dit à une austérité dramatique qui a mené au désastre économique et social. De 2010 à 2014, la baisse du PIB a été de 25%, celle de l'emploi de près de 20%. Le taux de chômage dépasse les 26%. Les salaires ont chuté et la demande intérieure s'est effondrée de plus de 30%. Le taux de pauvreté atteint 36%. Les services publics, les services de santé, les retraites ont été fortement affectés. Quant à la dette souveraine, elle est passée de 103% du PIB en 2007 à 178%  aujourd'hui, malgré la décote de 2012. Le remède administré par la troïka a été pire que le mal.

 Remettre à niveau la protection sociale

Le programme économique de Syriza vise à rompre avec ces politiques d'austérité qui ont failli. Face à une situation sociale très dégradée et au développement de la pauvreté, il prévoit une remise à niveau de la protection sociale et des services publics, la création de 300 000  emplois publics ou associatifs, une hausse du salaire minimum, la réduction des impôts des ménages pauvres, la refonte de l'impôt sur le patrimoine immobilier ainsi qu'un moratoire sur les dettes  des ménages surendettés.

Il prévoit également de lutter contre l'évasion fiscale, contre la corruption et contre la mauvaise gouvernance. Au-delà de mesures qui devraient permettre de renouer avec la croissance à court terme, la Grèce est confrontée au défi du développement de ses capacités productives. Elle aura à mettre la politique industrielle, les politiques d'éducation, de formation, d'emploi, au service de cet objectif. Il lui faudra dégager des ressources à long terme, à la fois en interne (via une réforme fiscale) et en mobilisant des financements européens (prêts de la Banque européenne d'investissement notamment). C'est un chemin ambitieux et difficile, qui suppose de lutter contre l'inertie des classes dominantes et de mobiliser la société tout entière, mais c'est le seul porteur d'avenir.

Une dette détenue par des institutions publiques

Les économistes atterrés soutiennent la proposition de Syriza d'une conférence européenne de la dette. La mise en place des politiques que le peuple grec a démocratiquement choisies implique que les institutions européennes acceptent de négocier une restructuration de la dette grecque. Cette dette de 320 milliards est aujourd'hui détenue pour 32 milliards par le FMI, pour 223 milliards par la BCE, le FESF, les autres États membres, soit à 80% par des institutions publiques. Elle n'est de toute façon pas remboursable : aucun pays ne peut consacrer pendant 20 ans plus de 6 % de son PIB à rembourser une dette insoutenable. Il est nécessaire d'accorder un moratoire au peuple grec, d'annuler une partie de la dette et de rendre soutenable le reste, en la transformant en dette à très long terme, éventuellement cantonnée au Mécanise européen de stabilité ou à la BCE, de sorte qu'elle soit protégée de la spéculation.

Redonner aux Etats des marges de manœuvre, une exigence démocratique

Mais il faut aller au-delà. L'expérience grecque illustre les dysfonctionnements structurels de la gouvernance économique de l'Europe et les défis auxquels sont confrontés tous les États membres. Comme nous le soutenons dans notre Nouveau manifeste, une transformation de cette gouvernance s'impose pour redonner aux États membres la possibilité de décider de leurs politiques économiques et sociales. C'est une exigence démocratique autant qu'un prérequis pour sortir de la crise économique, sociale et politique, dans laquelle est engluée la zone euro.

Réguler la finance

Le premier défi est de réguler la finance et de réorienter la politique monétaire en la mettant au service des économies. Cela suppose d'abord que la BCE garantisse les dettes publiques et que les taux d'intérêt pesant sur les États  soient maintenus à de très bas niveaux. Cela suppose aussi que la BCE intègre à ses objectifs le plein emploi et le soutien à l'activité par des crédits productifs. Mieux vaut chercher à réduire la dette par une hausse des impôts des plus riches et une contribution du secteur financier plutôt que par des coupes dans les dépenses sociales.

Une discipline budgétaire mortifère en temps de crise

 L'expérience grecque souligne aussi un deuxième défi, celui de la discipline budgétaire insoutenable imposée par les traités, en particulier par l'objectif de la dette à 60% du PIB. Le Pacte de stabilité et de croissance, la règle d'or budgétaire ou le pacte budgétaire européen corsètent les politiques économiques dans une discipline budgétaire mortifère en temps de crise. La dépense publique doit être réhabilitée et orientée vers un modèle socialement, économiquement et écologiquement soutenable. La dette publique n'est pas un problème, à condition que les taux d'intérêt soient maintenus à un niveau inférieur au taux de croissance, que des circuits financiers publics permettent de la définanciariser et de la renationaliser, et qu'elle finance des investissements publics satisfaisant les besoins sociaux, le développement économique et la transition écologique. Ce sont bien là les « réformes structurelles » à mener, plutôt que la réduction des dépenses publiques et sociales ou la précarisation de l'emploi.

L'espoir d'un changement, après la déception Hollande

Bien sûr, aucun État ne peut décider seul de changer l'Europe. L'élection de François Hollande à la présidence de la république avait représenté un espoir de renégociation des traités européens. Celui-ci a été déçu. La victoire de Syriza porte aujourd'hui l'espoir d'un tel changement.

Les demandes de la Grèce doivent être soutenues. Le risque est grand que la BCE, la Commission et le Conseil refusent une négociation ouverte qui créerait un précédent, s'opposent à la demande de restructuration de la dette ou  cherchent à imposer la poursuite de l'austérité acceptée par le gouvernement précédent. Les institutions européennes portent une lourde responsabilité dans la situation actuelle de la Grèce et de la zone Euro. Leur intransigeance ouvrirait une crise grave si elle contraignait la Grèce à annoncer la répudiation unilatérale de sa dette.

Anne Eydoux et Henri Sterdyniak, membres du collectif d'animation des Économistes atterrés.

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Commentaires
a écrit le 29/01/2015 à 8:37 :
l'europe des peuples devenus l'europe de la finance
cette communaute a ete fourvoyer pour des interets d'une minorite
que les dirigeants ont servie donc coupable de la crise
et ela faillitte
a écrit le 29/01/2015 à 0:40 :
On a construit une monnaie qui ne peut pas fonctionner pour des pays aussi différents que l'Allemagne et la Grèce! Le premier avec une économie très puissante, la puissance d'un gros 4X4 et l'autre une économie très fragile la puissance d'une twingo.
Cela ne fonctionne pas parce que ça peut pas fonctionner. Si l'on donne à ces 2 économies la même boîte de vitesses , avec un seul rapport, très long. Une monnaie, c'est un braquet , un rapport.Trop fort pour la Twingo qui est asphyxiée dès que la pente est trop forte,et, comme on ne peut pas dévaluer c'est à dire passer un rapport plus court, la Twingo cale ! Tandis que le 4X4 peut avancer malgré la pente, grâce à sa puissance.
On a donné à tous les pays de la zone euro, le même vélo, avec le même braquet , très fort, et aucun dérailleur.
Dans une économie mondialisée,très concurrentielle, certains se plantent, car la pente est trop raide. C'est la Grèce aujourd'hui. Demain ce sera la France , on n'a pas encore mis le pied à terre mais on fait presque déjà du sur-place!
a écrit le 28/01/2015 à 18:34 :
alors il faidra tout renegocier car a ce jeu poker menteur, le contribuable est tondu comme les moutons, alors il faut que veux qui paient les impots en france refuse de se faire tondre et renegocier les vhatges fiscales et sociales!
a écrit le 28/01/2015 à 16:58 :
"La dépression dans laquelle la Grèce s'est enfoncée à partir de 2009 traduit certes les limites de son modèle socio-économique, mais surtout le fiasco de la gouvernance économique de l'Europe. Après le choc de la crise financière, l'Europe a refusé d'assurer la solidarité nécessaire aux les pays attaqués par la spéculation financière" : non monsieur qui ne connaissez apparemment rien de la Grèce moderne. Cela ne traduit pas "certes les limites de son modèle", c'est la conséquence inéluctable d'un modèle socio-économique parfaitement irresponsable en place pendant des décennies dans ce pays.
Ensuite le pays n'a pas été attaqué par la spéculation financière, mais il se trouve simplement que plus personne ne voulait prêter à un pays qui ne rembourserait jamais. Evidemment, cela conduit à une hausse des taux. Et en effet, ceux qui ont continuer à prêter ont perdu 70% et vont finir par tout perdre. Il faut dire les choses simplement au lieu de sortir les phrases toutes faites de votre petit bréviaire marxiste.

Mais peut-être vous portez-vous volontaire pour acheter des obligations de l'état grec, M. Sterdyniak, ou préférez vous que ce soit l'argent des autres qui soit englouti à perte dans un système socio-économique inefficace et corrompu ?
Réponse de le 29/01/2015 à 0:58 :
Non, LGML. Lorsqu'il y a zone monétaire c'est le principe même du système qu'il y ait solidarité entre les états membres en cas de choc économique asymétrique.
C'est ce principe qui fonctionne, grâce à un budget redistributif , dans un pays fédéral comme l'Allemagne ou les USA: l’État du Dakota , en plein boom économique , compensera par son apport au budget fédéral les recettes en baisse d'une autre région, elle en plein marasme.
Mais les USA ou l'Allemagne constituent chacun une zone monétaire optimale (cf. Robert Mundell), ce qui ne sera jamais vrai de l'UE !!!
Réponse de le 29/01/2015 à 11:40 :
@LGML (suite)
Bien sûr qu'il y a eu spéculation financière contre la Grèce. Et ceci est apparu au moment de la crise de 2008.
Pourquoi tant de banques européennes (dont beaucoup de françaises) ont elles acheté de la dette souveraine grecque après la création de l'euro ? Pour une raison toute simple ! L'euro, c'était pour les spéculateurs la garantie du Mark, la garantie de l'Allemagne! On s'enrichissait en achetant de la dette grecque garantie par le mark et l'économie allemande , fantastique !!
Jusqu'au jour où le doute s'est insinué dans l'esprit des investisseurs que tout ça ne pouvait pas tenir advitam eternam ! Et ce fut la menace de son éclatement qui pesa sur la monnaie européenne ! On aida la Grèce mais elle se retrouva quand même avec une dette colossale ! Elle avait emprunté sans discernement mais les européens l'y avaient bien aidée ! Quand quelqu'un tombe dans le surendettement, les prêteurs ont aussi leur part de responsabilité !
a écrit le 27/01/2015 à 18:48 :
Dans sa dernière chronique proposée sur la webradio webtv indépendante AWI, Patrick Gorgeon, directeur de la rédaction souligne que le slogan » Changer la Grèce, Changer l’Europe » qui figurait lors des récents meeting sur les drapeaux brandis par une large partie de l’électorat grec épuisé qui ont précédé les élections législatives anticipées, annonçait la couleur..
Au-delà du discours politique plébiscité, il appartiendra demain à Alexis Tsipras de ne pas décevoir les Grecs qui ne veulent pas que leur pays s’enferme dans une caverne et demeurent conscients de la nécessité de s’ouvrir sur le monde et donc l’Europe.
a écrit le 27/01/2015 à 18:04 :
Vous devenez bizarres bizarres Messieurs les journalistes.
Non contents d’être les suppôts de Hollande vous supportez maintenant un pays piloté par l'extreme gauche (chez nous Mélenchon) et l’extrême droite. Attendons quelques mois et lorsque vous crierez "au scandale" il faudra que vous fassiez "mea culpa" comme vous devriez faire avec Hollande qui a trompé tout le monde y compris Valérie !!!
Réponse de le 27/01/2015 à 19:51 :
L'application en France du programme de Syriza avec les charges financières de la France permettrait d'atteindre un déficit nul. Il ne faut donc pas faire de contre sens en comparant la Grèce et la France et surtout les politiques grecs avec les politiques français...
a écrit le 27/01/2015 à 17:34 :
Renégocier, à 28 comme depuis 20 ans, qu'il est drôle, plutôt sortir et en courant!
Réponse de le 27/01/2015 à 23:27 :
+100000

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