Le jeu dangereux du gouvernement grec

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(Crédits : Reuters)
Le nouveau gouvernement grec se veut porteur d'une solution économique pour l'ensemble de l'Europe. Il oublie un peu vite que les autres exécutifs sont tout aussi démocratiquement représentatifs. Lorsque la démocratie est invoquée pour justifier le transfert des charges financières sur les pays voisins, l'intégration devient impossible - et à la fois la démocratie et l'ordre international sont menacés. Par Harold James, Princeton

Dans le cadre de l'affrontement de plus en plus tendu que se livrent la Grèce et l'Union européenne, le gouvernement grec semble se prévaloir d'un mandat démocratique qui va au-delà des frontières du pays. Le nouveau gouvernement, dirigé par le parti de gauche radicale Syriza, se présente non seulement comme un négociateur tentant d'obtenir un accord favorable à la Grèce, mais également comme le champion d'une solution au soi-disant problème de dette publique excessive des pays européens. Cette position ne tient pas compte du fait que les interlocuteurs de la Grèce ont eux-mêmes des responsabilités démocratiques qui leur sont propres.

Les tâches des gouvernements : légiférer sur la base de principes généraux et redistribuer les richesses

On peut considérer que les systèmes politiques démocratiques modernes ont deux tâches essentielles : la formulation de lois basées sur des principes généraux et la redistribution des richesses par le biais de l'imposition et des dépenses publiques. Au sein d'un pays, ces tâches sont relativement simples. Mais les relations internationales qu'entretiennent les pays peuvent imposer de fortes contraintes à leurs gouvernements.

Ces contraintes sont particulièrement puissantes lorsque l'action du gouvernement s'inscrit dans un régime politique plus vaste, comme c'est le cas de la Grèce en raison de son adhésion à l'Union européenne. Tout processus d'intégration, qu'il soit européen ou mondial, implique un ajustement des préférences et des lois nationales. La capacité d'un gouvernement à redistribuer les richesses sera par ailleurs limitée si une augmentation des impôts provoque une fuite des capitaux et l'expatriation des riches contribuables.

En référence à l'histoire de l'Allemagne

En plaidant pour un allègement de la dette de la Grèce, Syriza se réfère abondamment à l'histoire de l'Allemagne, son principal créancier, et aux yeux de nombreux Grecs, son principal adversaire. Selon la version qu'en donne Syriza, l'expérience démocratique de l'Allemagne entre les deux guerres mondiales s'est soldée par un échec parce que les créanciers internationaux lui avaient imposé une politique d'austérité. L'Allemagne et l'UE devraient, selon Syriza, appliquer cette leçon à la situation actuelle de la Grèce.

Cet argument paraît tout à fait convaincant et un autre aspect du parallèle historique que fait Syriza semble établir définitivement la justesse de sa position : la Grèce est l'un des pays qui a le plus souffert après l'effondrement de la République de Weimar en 1933. Durant son occupation par le régime nazi, la Grèce a été forcée d'accorder un prêt à l'Allemagne qui n'a jamais été remboursé. L'Allemagne doit donc assumer une responsabilité historique vis à vis de ses partenaires du sud de l'Europe.

La vision simpliste de Syriza

Mais l'histoire ne peut jamais être résumée de façon aussi simpliste et l'interprétation de Syriza souffre de graves lacunes. Alors que les réparations demandées par les vainqueurs de la Première guerre mondiale étaient conséquentes, il était clair en 1932 qu'elles ne seraient jamais honorées. Et pourtant, l'arrêt des paiements n'a pas stabilisé la politique allemande. Il a au contraire ouvert la voie à un ordre du jour de plus en plus extrémiste.

Si les populistes allemands (les nazis) étaient arrivés au pouvoir avant 1932, ils auraient été confrontés à un choix impossible. S'ils avaient poursuivi le paiement des réparations ou tenté de négocier avec les « créanciers » de l'Allemagne, ils se seraient discrédités aux yeux de leurs sympathisants. Mais l'autre option - la mise en œuvre de leur programme et un défaut de paiement de l'Allemagne - aurait provoqué une crise financière plus aiguë (et possiblement une invasion militaire).

 Hitler a voulu redistribuer en Allemagne les ressources des autres pays...

Ce n'est qu'après la cessation des paiements que la réaction de l'Allemagne à la Grande Dépression est devenue aussi destructive. Lorsque Adolf Hitler est arrivé au pouvoir, il a appliqué une solution tout à fait inédite au problème de la redistribution des richesses. Puisque l'Allemagne manquait de ressources, il redistribuerait les ressources d'autres pays - entre autres, celles de la Grèce.

Cette perspective permute l'argument de Syriza. Comme la solution mise au point par Hitler, la proposition d'annulation de la dette grecque est une tentative de redistribution des richesses d'autres pays. Si cette démarche aboutit, elle entraînerait des tensions pour tous les pays de la zone euro, y compris ceux qui, comme l'Italie et l'Espagne, doivent déjà faire face à leurs propres mesures d'austérité.

De petits pays cherchant une voie de sortie facile peuvent se mettre en danger

Le charismatique ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, a récemment cité une leçon issue du passé historique de son pays : « Il arrive parfois que les plus grandes et plus puissantes démocraties se mettent en péril en écrasant les démocraties plus petites ». Il devrait envisager le corollaire : des petits pays qui cherchent une voie de sortie facile en déstabilisant le système financier international peuvent également finir par se mettre dans une position dangereuse.

Lorsque la démocratie est invoquée pour justifier le transfert des charges financières sur les pays voisins, l'intégration devient impossible - et à la fois la démocratie et l'ordre international sont menacés. Tout comme les incertitudes des marchés peuvent par une contagion financière se transmettre aux économies proches, la contagion politique peut diffuser une mentalité de jeu à somme nulle.

Si l'Union européenne veut trouver une solution à ses difficultés économiques, il faudra d'abord qu'elle surmonte ses problèmes politiques, et mette sur pied une forme de délibération qui inclut tous les gouvernements élus de la zone euro (la forme la plus proche de cette instance souhaitable est pour l'instant, l'Eurogroupe, la réunion mensuelle des ministres des Finances des États membres de la zone euro). Tant que les négociations se résument à des jeux d'intimidation entre gouvernements nationaux, le seul résultat possible sera le chaos - et pas seulement le chaos des marchés.

Traduit de l'anglais par Julia Gallin

Harold James est professeur d'histoire et des relations internationales à l'université de Princeton, professeur d'histoire à l'Institut universitaire européen de Florence et membre (senior fellow) du Centre for International Governance Innovation (CIGI)

© Project Syndicate 1995-2015

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Commentaires
a écrit le 03/03/2015 à 6:39 :
voilà un mot que vous semblez affectionner. Le seul problème c'est qu'elle est absente de l'UE et de l'Euro. A part ça aucun soucis, y compris quand dans la foulée vous critiquez le fait qu'elle puisse justifier de transférer aux voisins ses charges mais en oubliant, puisqu'il est question de petits pays, que d'autres voisins font justement cela depuis des lustres, mais sous des apparences diverses. Double discours transparent. Ce qui est le plus gênant, c'est cette impression de décontraction dans le fait de proférer n'importe quoi de manière de plus en plus évidente...
Réponse de le 03/03/2015 à 9:43 :
Effectivement, la présentation de la réflexion repose sur des affirmations plus que contestables. Déjà , les grecs n'ont aucune intention de faire payer aux autres nations leur ardoise ! Ensuite, il faudrait déterminer, enfin, quel est le montant de cette ardoise. J e me suis laissé dire ,que comme pour beaucoup d'autres pays,
Les citoyens paieraient la note des banquiers et autres
spéculateurs.
Enfin, comment parler de démocratie quand on voit ce que l'on a fait du vote des pays qui on dit non au prétendu traité constitutionnel Enfin comment oser parler de démocratie quand dans un certain nombre de pays on est passé outre le vote du referendum prétendument constitutionnel.
.
a écrit le 02/03/2015 à 16:42 :
l France a bien une prolongation de 2 ans accordée pour ses réformes ! ! ! que pensent les GREC ,,,
a écrit le 02/03/2015 à 14:47 :
«Le nouveau gouvernement grec se veut porteur d'une solution économique pour l'ensemble de l'Europe. Il oublie un peu vite que les autres exécutifs sont tout aussi démocratiquement représentatifs».

Oui... mais quelle est la représentation démocratique qui a une souveraineté en Europe ?
On vote bien pour un parlement européen, lequel après un bras de fer incroyable a pu imposer un président de la Commission... et après ?
La souveraineté appartient plus au Conseil Européen qu'au Parlement...
On ne vote pas pour ceux qui ont la responsabilité de mener l'Europe, on vote pour des gens qui ont la responsabilité de leurs pays et c'est fort de ce mandat national qu'ils s'entendent pour une politique européenne.

C'est un non-sens que de faire piloter l'Europe par des gens élus pour défendre des intérêts purement nationaux !

Dés lors, en l'absence de fédéralisme démocratique, le peuple européen n'a pas la possibilité d'agir sur la politique européenne qui s'impose aux états.

Les autres chefs d'état ont une «légitimité démocratique représentative» ?
Oui... pour gouverner leurs pays.
Pour gouverner l'Europe, personne ne l'a... sauf un peu Tsipras qui s'est fait élire non-pas sur un programme pour la Grèce mais sur un programme pour l'Europe !

Et si nous souhaitons que le peuple européen puisse peser sur la politique européenne, et pas seulement les grecs ou les allemands, il faudrait peut-être penser à doter l'Europe d'une structure fédérale et démocratique, non ?

Emmanuel Rodary
Secrétaire Général du Parti Fédéraliste Européen.
a écrit le 02/03/2015 à 14:45 :
On ne voit pas ce qui pourrait rendre légitime la "redistribution" de mes richesses...
C'est des conneries tous ça. Du reste il le dit lui même :

"Lorsque la démocratie est invoquée pour justifier le transfert des charges financières sur le voisins, l'intégration devient impossible". Bien oui. On a du mal se sentir proche de son bourreau...
Réponse de le 03/03/2015 à 10:05 :
La on commence à être limité hors sujet ! Avant de disserter sur un hypothétique transfert de charge, il faudrait savoir le montant.De quoi est constitué la dette Grecque ? La présidente de l'assemblée nationale Grecque vient de lancer des commissions d'enquêtes sur la dette et les memorendums. Il fallait commencer par là. Il fallait
faire un état des lieux. Apres, qui paye quoi, est un autre problème et
fait l'objet de négociations . Mais il n'y a aucune raison objective
que les Grecs passent à la caisse sans savoir ce qu' ils ont à payer
précisément ?
a écrit le 02/03/2015 à 14:08 :
Le problème en Europe est que nous sommes constamment en contre temps, nous agissons avec plusieurs trains de retard. Observons ce qui se passe aux Etats Unis, après avoir décidé d'intervenir, ils ont injecté plus de 2 000 milliards de dollars, résultats deux ans plus tard 4% de croissance et un chômage minimum.
Le problème hellénique est un problème mineur, clivant et cache misère. Le vrai problème européen est celui de l'Italie avec 132% de dette, et celui de l'Espagne. A elles deux ça fait une adition de plusieurs milliers de milliards. Si on ajoute la France...
Réponse de le 02/03/2015 à 14:40 :
... le problème, c'est que certains souhaitent rajouter la dette des grecs sur les populations italiennes, espagnols, portugaises, françaises entre autres !!
a écrit le 02/03/2015 à 13:56 :
leur mandat democratique leur donne le droit de faire ce qu'ils veulent avec leur pays! pas avec les autres pays, et encore moins avec les finances des autres pays pour realiser la liste de voeux a exaucer!
effectivement, on verra bien cette souverainete democratique quand ils vont quitter l'euro et reprendront pleinement les pleins pouvoirs ( chez eux, donc!!!)
Réponse de le 02/03/2015 à 14:17 :
@ Churchill : Soit, mais alors que faire de l'Italie ?
En étudiant les faits économiques et sociaux, on se rend compte qu'il est impossible de rembourser ses dettes au-dessus de 120 à 130% du PIB.
Les seules manières de faire sont : la dévaluation et l'inflation.
Aucun pays d'Europe n'a accès à ces deux outils économiques. Alors que fait-on ?
a écrit le 02/03/2015 à 13:55 :
Les résultats de la situation actuelle sont le produit de la politique économique, qui n'a certainement pas été imposée par la Grèce. Soit on en est satisfait et on continu de la même manière, soit on en est mécontent et on change.
Si la situation était difficile pour un seul pays, il serait légitime de ce poser des questions, mais quand plusieurs pays sont concernés c'est pas un hasard. Par exemple, sait-on que l'Italie a une dette de plus de 2 000 milliards d'euros, soit plus de 132% de son PIB ? Et je pourrais parler de l'Espagne, du Portugal et même de la France!!!
A mon avis, parler d'un pays n'apporte pas de solutions, il faut définir si on doit continuer ensemble ou pas. Si on continue ensemble, il est évident qu'il faudrait plus de convergence aux niveaux : économique, fiscal, social...
Sinon restons amis et séparons-nous.
Réponse de le 02/03/2015 à 14:52 :
Le problème se développe dès lors que des gouvernements se permettent de ne faire AUCUNE réforme structurelle !
Lorsqu'on embauche 30,000 profs sup. Alors qu'on en a pas les moyens, on creuse le déficit ! Il ne faut pas ensuite laisser croire que la croissance de la dette nous tombé dessus par hasard ! Exemple : on sait que l'avenir des retraites n'est pas financé, et il n'y a que 3 curseurs : hausse des cotisations (déjà les plus élevés d'Europe), baisse des pensions, retard du départ en retraite ! Qu'à fait le gouvernement français depuis 2012: inventer le concept de "pénibilité" pour avancer (!) l'âge de départ pour certains !! Très électoraliste, mais faudra pas expliquer aux créanciers que la dette devient non remboursables !
a écrit le 02/03/2015 à 13:40 :
Il n'y a transferts de charges que si les autres pays restent soumis à la finance et au dogme en cours depuis bientôt 40 ans. Que ces mêmes pays retrouvent leur souveraineté, reprennent le contrôle de leur banque centrale et cette charge disparaîtra. La dette n'est qu'un jeu d'écriture comptable qui n'a vu son existence apparaître que depuis que le pouvoir de création monétaire a été confisqué à l'Etat par une oligarchie se présentant comme les représentants du peuple. Pour retrouver leur souveraineté, cette oligarchie doit reconnaître ses erreurs et ses mensonges face aux électeurs ce qui est difficile pour ces messieurs aillant une haute idée d'eux mêmes.... Les pouvoirs actuels en Europe n'ont le pouvoir que sur des promesses internes qu'ils s'empressent de ne pas appliquer pour ne pas contredire les traités qu'ils ont signés. Et que l'on arrête avec ces bêtises de recapitalisation de banque centrale. Une banque centrale émet la monnaie avec laquelle vous voulez la recapitaliser... Une faillite signifie une absence de liquidités pour faire face à ses charges : les liquidités sont crées par qui ? Et quelles sont ces fameuses charges ? Non mais sérieusement...
a écrit le 02/03/2015 à 11:55 :
article intéressant qui change de l'avis unidirectionnel de Romaric Godin
a écrit le 02/03/2015 à 11:47 :
Quand la monnaie ne nous appartient plus, nous sommes sans aucune liberté de décision et éternellement endetté!

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