Abondance de pétrole ne nuit pas, sauf pour l'OPEP+

 |   |  668  mots
(Crédits : Reuters)
OPINION. L'offre de pétrole de roche venue des Etats-Unis est en train de bouleverser le marché pétrolier mondial, obligeant les grands exportateurs comme l'Opep et les non-Opep emmenés par la Russie à adapter leurs stratégies. Par Didier Julienne, spécialiste des marchés des métaux (1).

Le temps et la souplesse apportés par le pétrole de roche mère étatsunien ont changé le marché du pétrole : le temps, parce qu'entre la découverte d'un nouveau gisement conventionnel et sa mise en production, il se compte en dizaine d'années, mais en semaine pour le pétrole de schiste ; la souplesse car si le pétrole de schiste voyait son coût de production continument baisser, ses robinets se ferment néanmoins rapidement dès que les prix chutent sous le point mort. Ce dernier est en moyenne entre 45 dollars et 50 dollars le baril, mais avec des extrêmes de 23 dollars à 70 dollars.

Ere d'abondance énergétique

En résumé, grâce au pétrole de schiste, nous sommes de nouveau dans une ère d'abondance énergétique. Elle signifie que la seule stratégie qui s'impose aux producteurs pour conserver une puissance est la limitation de leur production. Ils se groupent en trois pôles : le groupe de l'OPEP auquel s'ajoutent 10 producteurs guidés par la Russie pour former l'OPEP+, et les non OPEP. Ces trois groupes ont trois leaders respectivement l'Arabie Saoudite, la Russie et les États-Unis. L'Arabie Saoudite et la Russie espèrent que la période de croissance de pétrole étatsunien sera courte. C'est pourquoi le premier a décidé depuis 2014 d'adapter (baisser) sa production pour laisser une place à l'expansion du troisième, le deuxième est allié indépendant du premier.

Il est donc compris que grâce au pétrole de schiste les États-Unis sont premier producteur mondial, et ont migré d'une stratégie géopolitique d'indépendance énergétique à celle de dominance énergétique. Cette nouvelle stratégie s'exprime de trois manières.

Opposition commerciale

Premièrement, l'opposition commerciale, et les consommateurs européens de gaz naturel en savent quelque chose. La lutte acharnée qui se joue pour approvisionner notre continent en gaz naturel met face à face deux stratégies : la sécurité d'un tube apportant du gaz russe et la souplesse d'une armada de méthaniers livrant du GNL étatsuniens. Il ne faut pas se tromper entre une livraison de type Amazon et une livraison de type Uber, la différence impacte directement les prix du gaz au consommateur européen.

Deuxièmement, l'affrontement. Les États-Unis produisent environ deux fois moins de pétrole qu'ils n'en consomment, et des armées ont été engagées pour protéger leurs intérêts. Encore récemment de la première guerre du Golfe jusqu'aux porte-avions qui sillonnent actuellement les mers du Moyen-Orient. C'est très différent d'une illusoire guerre des métaux, aucune armée n'a été engagée pour protéger du cuivre, du nickel ou des lanthanides ! Les mots ont un sens !

Tenter de démanteler le cartel de l'Opep

Une troisième hypothèse est la loi. Peut-être que c'est le Shermann Act, loi signée à Washington il y a 129 ans, qui sera réellement adaptée puis utilisée pour tenter de démanteler le cartel de l'OPEP, de la même façon qu'elle découpa l'empire pétrolier de Rockefeller en 1911. Sans aucun rapport, le Qatar est déjà sorti de l'OPEP cette année, et il n'est pas exclu que l'alliance entre le Golfe et la Russie au sein de l'OPEP+ soit une propédeutique à cet éventuel affrontement avec Washington.

Au sein de l'OPEP+, il est donc important de donner des gages dès maintenant. À Vienne cette semaine, les membres de l'OPEP consolidaient peut-être de futures alliances en promettant de baisser des productions ici et là, et en abandonnant de futures parts de marché.

Mais le respect des quotas de production à l'intérieur des syndicats de producteurs n'étant jamais parfait, et d'autre part la production étatsunienne continuant d'augmenter, il est probable que les prix baissent peu à peu vers les 45-55 dollars le baril.

(1) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 05/07/2019 à 10:49 :
Comme si les états unis, déjà maitre du monde avaient besoin d'être en plus premier producteur de pétrole...

Bref c'est pas le moment de les contrarier bêtement.
a écrit le 04/07/2019 à 19:39 :
le Wall Street Journal écrivait le 26 janvier 2018 que le rebond de l'investissement des entreprises américaines en 2017 était largement dû à la reprise du marché du pétrole/gaz.
mais la progression de l'investissement est de nouveau à la baisse depuis plus d'un an (Poof ! Trump investment boom is gone, MarketWatch, 24/05/2019).
probablement parce-que le boom du pétrole de schiste US ralentit, comme l'a dit Schlumberger (articles Financial Times de 09/2018 et 04/2019).
le Wall Street Journal a fait ces jours-ci des articles sur la méfiance des investisseurs vis-à-vis de cette activité et sur la faillite d'une grosse entreprise de services pétroliers due au ralentissement du boom.
pour mémoire, une experte qui a notamment enquêté sur le scandale Enron écrivait l'année dernière que la prochaine crise financière viendrait du secteur pétrole/gaz de schiste US, très endetté (The next financial crisis lurks underground, New York Times, 01/09/2018).

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :