ARM-Nvidia  : aux actes, Européens  !

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(Crédits : Mike Blake)
OPINION. L'annonce du rachat pour 40 milliards de dollars par Nvidia de la pépite technologique britannique ARM Limited, jusqu'alors détenue par le Japonais Softbank, aura une fois encore permis à l'Europe de se démarquer par sa stupéfiante passivité, malgré les grandes annonces en faveur d'une souveraineté industrielle européenne lors du Conseil européen. Pourtant, cette acquisition aux conséquences stratégiques et technologiques innombrables est bien le deal de l'année dans les milieux de la tech et des semi-conducteurs. Par Paul Clerc-Renaud, Conseiller du Commerce Extérieur de la France à Hong Kong et Andre Loesekrug-Pietri, Directeur exécutif de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI).

Le rapprochement ARM-Nvidia va sensiblement bouleverser l'ensemble du marché des microprocesseurs, d'autant plus que l'industrie informatique traverse actuellement un véritable mouvement tectonique avec le développement de l'Internet des objets, de la 5G, du Edge computing ou encore du calcul a hautes performances.

Or, les produits ARM prospèrent précisément dans ces domaines où de fortes perspectives de croissance sont attendues. En combinant son savoir-faire à l'ubiquité d'ARM sur le marché des puces mobiles, dont la technologie se trouve dans 95% des puces de smartphones, Nvidia cherche ni plus ni moins à devenir le géant absolu de l'intelligence artificielle, de la mobilité autonome, de l'industrie du futur ou encore de la ville connectée. Surtout, à plus long terme, le nouvel Nvidia post-acquisition pourrait grandement bénéficier de la technologie de ARM dans la course aux nouveaux paradigmes computationnels. Alors que l'Europe a fort justement identifié le quantique comme le coup d'après dans l'informatique, la cybersécurité ou les communications, elle perdrait là un atout précieux.

 L'Europe comme un terrain de jeu

La fusion ARM-Nvidia, et plus largement l'industrie des semi-conducteurs, est donc indubitablement au cœur de la puissance de demain. Washington a pleinement réalisé l'impact de cet achat dans la course aux technologies face aux fleurons chinois, en témoigne la dépendance de Huawei aux processeurs pour smartphone Kirin 990 (première puce 5G à 7 manomètres) qui, bien que conçus par la filiale de Huawei HiSilicon, sont tous basés sur l'architecture ARM. L'administration Trump aspire à conforter son indépendance technologique tout en paralysant son rival : C'est en tout cas ce qu'illustre la démarche de Washington venu convaincre - avec fermeté... - le taïwanais TSMC d'investir 12 milliards de dollars dans la création d'une usine en Arizona mais aussi la récente décision du département du commerce américain d'imposer des restrictions à l'export contre le principal producteur de semi-conducteurs chinois SMIC en invoquant des risques inacceptables. Sans surprise, le rapprochement Nvidia/Arm s'inscrit dans la continuité de ces actions.

En réaction, Pékin cherche dès à présent à bloquer ce rachat qui fournirait aux États-Unis un nouveau moyen de nuire à la Chine: les régulateurs chinois useront de procédures antitrust, possibles suite à la création de la joint-venture ARM China en 2018, afin d'assurer que l'accord ne fausse pas le jeu de la « libre » concurrence - et surtout leurs intérêts. À noter que la Chine n'en est pas à son premier essai puisque deux ans auparavant, Pékin avait déjà mis un veto pour contrecarrer les plans de l'américain Qualcomm et sa tentative de rachat pour 44 milliards de dollars du néerlandais NXP Semiconductors.

Dans ce contexte, le principal intéressé brille par son absence sans réaliser l'enjeu éminemment stratégique de tels accords. L'Europe apparaît comme un terrain de jeu où les grandes puissances technologiques viennent conforter leurs positions dominantes : Quelle ironie du sort que de voir que cela pourrait être la Chine qui évite que des pépites européennes tombent dans l'escarcelle des ténors américains ! À l'instar de la Chine, l'UE doit s'emparer du dossier et ramener ARM sous pavillon européen, à la fois pour éviter une dépendance certaine vis-à-vis des Américains, mais aussi pour sortir de cette néfaste tendance qu'a l'Europe à dépenser beaucoup d'argent pour recréer quelque chose qui fut un temps en sa possession.

Une pernicieuse naïveté

L'acquisition doit encore être approuvée par plusieurs organes de régulation, en passant notamment par le Royaume-Uni et la Commission européenne. Parmi les alternatives, Hermann Hauser, cofondateur d'ARM, cherche le soutien financier de Downing Street pour faire entrer l'entreprise à la Bourse de Londres et en faire de nouveau une société britannique ouverte aux investisseurs. Et pourquoi pas, en complément ou en parallèle, ne pas former un consortium européen, qui pourrait être soutenu par la Banque européenne d'Investissement et les principaux industriels du secteur comme NXP, STMicroelectronics, Infineon, voire le néerlandais ASML - et investir dans le groupe anglais, dans une démarche similaire aux britanniques lors du rachat de l'opérateur de satellites OneWeb ?

L'Europe doit en finir avec cette pernicieuse naïveté et passer du discours aux actes. L'UE se doit de défendre  ses  intérêts  stratégiques,   ainsi   que  ses  valeurs  propres,   pour  garantir  sa  souveraineté stratégique à long terme. Mais cela nécessite davantage de proactivité et d'anticipation sur ces dossiers critiques.

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(*) Par Paul Clerc-Renaud, Conseiller du Commerce Extérieur de la France à Hong Kong et Andre Loesekrug-Pietri, Directeur exécutif de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI)

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