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Blocus en mer Noire et en mer Rouge : vers le démembrement d’un espace commun ?

Maxence Brischoux

Publié le 07 février 2024 à 09:00 - Mis à jour le 07 février 2024 à 11:04

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AMR ABDALLAH DALSH

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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DECRYPTAGE. La Russie veut bloquer les exportations ukrainiennes en mer Noire, tandis les Houthis tentent d’empêcher le passage des navires en mer Rouge. Les mers redeviennent un espace de conflictualité majeur. Par Maxence Brischoux, Université Paris-Panthéon-Assas

Les conflits actuels remettent au goût du jour une pratique que l'on avait oubliée : le blocus naval, entendu largement comme la volonté de bloquer le transport maritime afin de priver l'adversaire de ses approvisionnements et/ou des ressources financières tirées de ses exportations.

À la suite de son agression de février 2022, la Russie a tenté de mettre en place un blocus des exportations céréalières ukrainiennes depuis les ports de la mer Noire. De même, le groupe yéménite des Houthis a entrepris, depuis le 19 novembre 2023 et la prise en otage d'un navire et de son équipage, de perturber le commerce au travers du détroit de Bab El Mandeb afin de peser sur le conflit entre Israël et le Hamas.

Les infrastructures maritimes sont elles aussi visées, comme le montre le sabotage des deux pipelines gaziers Nord Stream de la mer Baltique le 22 septembre 2022. La zone Asie-Pacifique connaît de graves tensions qui pourraient dégénérer en blocus naval, autour de Taïwan et en mer de Chine du Sud. Notons enfin que la perturbation du transport maritime passe par l'emploi de moyens militaires, comme les missiles et les drones, mais aussi d'instruments juridiques, comme les sanctions occidentales imposées à la Russie pour empêcher l'assurance du transport maritime de pétrole au-delà d'un certain prix (Price Cap Coalition).

Le développement de la conflictualité en mer

Le premier constat est simple : les conflits terrestres ont naturellement tendance à s'étendre sur la mer, même s'il ne s'agit pas de l'enjeu originel du conflit.

Ainsi, les guerres en cours en Ukraine et au Proche-Orient sont d'essence territoriale. Cependant, les sociétés modernes dépendent de plus en plus des mers - pour l'écoulement des exportations via les porte-conteneurs, l'approvisionnement en matières premières par les vraquiers et les pétroliers, et le passage des données numériques au travers des câbles sous-marins. En conséquence, les mers ne sont pas contestées pour elles-mêmes mais pour les usages qu'elles permettent. Les conflits terrestres s'étendent sur les mers car les parties au conflit cherchent à se dénier réciproquement l'accès aux espaces maritimes.

Du point de vue politique, le blocus naval a naturellement tendance à internationaliser un conflit bilatéral : couper le commerce affecte simultanément les vendeurs et les consommateurs.

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Ainsi, les pays consommateurs d'Afrique et du Moyen-Orient ont été touchés par la rupture des exportations céréalières ukrainiennes en 2022. De leur côté, les Houthis perturbent une artère centrale du transport maritime, bien au-delà du transit lié à Israël, ce qui oblige les compagnies de porte-conteneurs à faire le tour de l'Afrique pour assurer la liaison entre l'Asie et l'Europe. Cet allongement du parcours va nécessairement augmenter les coûts du fret maritime pour des États qui ne sont pas directement partis au conflit.

Un combat entre la terre et la mer

Les actions militaires en cours n'opposent pas deux forces navales mais une force navale à une force basée à terre. Chose remarquable, l'Ukraine est en passe de gagner la bataille de la mer Noire, en ayant détruit une quinzaine de navires russes, dont le croiseur amiral Moskva et un sous-marin à sa base, avec des missiles et des drones (aériens et de surface). Le président de la Confédération agraire ukrainienne a déclaré début 2024 que les capacités d'exportation du pays étaient « presque revenues à leur niveau d'avant-guerre ».

De même, avec des missiles plus ou moins sophistiqués issus d'Iran, les Houthis sont en mesure de menacer les navires en mer Rouge.

Depuis le 11 janvier 2024, les États-Unis mènent des frappes aériennes au Yémen pour démanteler cet arsenal et garantir la liberté de navigation, mais il semble que cette action ne sera pas suffisante pour rétablir la sécurité et donc le transport maritime.

D'autres moyens peuvent être utilisés pour bloquer la navigation des navires civils. Ainsi, la mer Noire a vu l'emploi par la Russie de mines dérivantes, dont une a frappé un navire en route vers un port ukrainien en décembre 2023, ce qui a conduit les pays riverains - Bulgarie, Roumanie et Turquie - à engager une opération navale de déminage.

Un enjeu essentiel : la diversification des voies d'approvisionnement

Face à ces tentatives plus ou moins réussies de blocage du commerce maritime, une réponse non militaire consiste à chercher des voies alternatives d'écoulement et d'approvisionnement.

Ainsi, l'Ukraine et l'UE ont cherché à mettre en place des « corridors de solidarité » pour acheminer les céréales par l'ouest. En réaction aux attaques des Houthis, le reroutage des navires par le sud de l'Afrique pourrait ne pas avoir d'impact trop important sur les prix s'il s'avère que les compagnies ont des capacités disponibles.

Pour les pays acheteurs, la diversification des approvisionnements permet de limiter l'exposition à une rupture des approvisionnements, qui peut être voulue s'il s'agit d'un embargo. Ainsi, les Européens se sont retournés vers le gaz importé par bateau depuis les États-Unis et le Qatar en substitution du gaz russe. Mais cela ne fait que renforcer la dépendance à la mer des Européens, via une « décontinensalisation » des flux énergétiques.

Un témoignage de la période post-hégémonique

Le retour du blocus naval pourrait marquer un changement du statut géopolitique des mers. Ces dernières décennies, les mers étaient considérées comme un global common - c'est-à-dire un espace commun, non approprié par les États et susceptible d'usage par tous.

Ainsi, la Convention de Montego Bay de 1982, considérée comme la « Constitution des océans », pose un principe de non-souveraineté des États sur la haute mer et garantit la libre navigation, en particulier dans les détroits internationaux. Cependant, au-delà du droit international, de nombreux analystes considèrent que le caractère commun et non disputé des mers reposait en réalité sur la puissance américaine. Force militaire incontestée du fait de ses porte-avions et de son réseau mondial de base, l'US Navy était capable d'assurer l'ouverture des mers, et aussi d'en dénier l'usage à ses adversaires.

Aujourd'hui, l'intensification de la conflictualité en mer témoigne de l'effritement de la position hégémonique américaine qui garantissait le caractère commun des mers. Au-delà du conflit israélo-palestinien, la confrontation entre les États-Unis et les Houthis est en réalité un enjeu international, car elle pose la question de la capacité de l'US Navy à « discipliner » un acteur non étatique qui bloque un détroit stratégique.

Du point de vue opérationnel, la prolifération des missiles et des drones opérés depuis la terre questionne la capacité de déploiement de l'US Navy. C'est la question stratégique centrale dans l'Asie-Pacifique : en cas de blocus naval de Taïwan par la Chine, les navires américains ne seront-ils pas repoussés au loin par la menace des missiles balistiques anti-navires ?

On le voit : les opérations de blocage du transport maritime en cours en mer Noire et en mer Rouge pourraient être les manifestations d'une tendance de fond, celle d'un démembrement de l'espace commun mondial que sont les mers et les océans.

Par Maxence Brischoux, Chercheur en relations internationales au Centre Thucydide, Université Paris-Panthéon-Assas

Maxence Brischoux

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