Branson, Bezos et Musk, les fossoyeurs de l'espace
Denis Lafay
Ce contenu est réservé aux abonnés La Tribune
Denis Lafay
Ce contenu est réservé aux abonnés La Tribune
... » question cardinale : à quoi cela sert-il ?
Faut-il applaudir ou honnir ? Les « premières » suborbitales - atteindre la ligne de Karman, située à environ 100 km de la terre, délimitent symboliquement l'entrée dans l'espace - (presque) réalisée le 11 juillet par Richard Branson dans son avion VSS Unity et accomplie neuf jours plus tard par Jeff Bezos dans sa fusée New Shepard, puis le vol orbital effectué du 15 au 18 septembre par quatre non professionnels embarqués dans la capsule Crew Dragon méritent-ils l'admiration ou l'anathème ? Certainement les deux sentiments, et pour une fois sans guère de nuance. L'admiration apparait évidente, lorsqu'elle a pour objet la prouesse scientifique accomplie par trois entreprises privées (Virgin Galactic, Blue Origin, SpaceX), financées par trois milliardaires dont personne ne pense contester la passion pour l'espace et ne peut mettre en doute l'esprit d'innovation et celui d'entreprendre. Mais aussitôt, une question surgit qui ombre le panégyrique : à quoi cela sert-il ? Et en filigrane : quelles sont les motivations et les finalités véritables ? est-ce un progrès pour l'humanité ? Le tourisme spatial annonce-t-il l'ultime dystopie civilisationnelle ? Question(s) qui emmènent alors sur un terrain éthique autrement plus critique, et même, à certains égards, effrayant.
À lire également
Richard Branson, Jeff Bezos et le plus ambitieux de tous : Elon Musk emploient des technologies distinctes, lorgnent des aspirations différentes, mais questionnent d'une même voix l'avenir de l'espace, qu'ils destinent à investir, à exploiter et à coloniser. Le premier ne se cache pas d'un objectif trivialement touristique, et il a déjà programmé à terme 400 vols par an. Déjà 600 réservations à 200 000 dollars l'unité auraient été enregistrées, et la croissance pourrait permettre de ramener à 20 000 dollars le prix unitaire, assurant alors une courbe d'activité exponentielle. Ses adversaires avancent une motivation plus « philosophique » mais pas moins sujette à une vive critique éthique. Il s'agit, pour eux, de « sauver la Terre et son humanité » en déployant dans l'espace un substitut d'existence pour des générations futures auxquelles l'état congestionné et dépérissant de la planète ne promet pas d'avenir. En d'autres termes, fuyons la Terre que nous anéantissons et réfugions-nous dans l'espace - auquel ces trois icones anglo-saxonnes conjecturent, au final, le même destin. L'ivresse de grandir, de grossir, de posséder et d'asservir, l'hubris enivrant détourne ces entrepreneurs de la nécessité de ralentir, d'infléchir, d'émanciper ou de décroître. Le développementcoûte que coûte, muselant ou ringardisant la possibilité de la sobriété, l'« illimitisme » - remarquablement conceptualisé par l'historien Johann Chapoutot (Le Grand Récit, Puf, septembre 2021) - pour Graal. La complexité technologique pour fermer les yeux sur la « vraie » complexité, celle de la pérennité de la vie sur terre.
Denis Lafay