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Carlos Ghosn annonce-t-il la fin du charisme autoritaire en entreprise ?

Elodie Mielczareck

Publié le 09 janvier 2020 à 11:13 - Mis à jour le 09 janvier 2020 à 13:01

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Issei Kato

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OPINION. Que révèle l'intervention de Carlos Ghosn sur la posture du dirigeant d'entreprise d'aujourd'hui face aux médias du monde entier ? Par Elodie Mielczareck, sémiologue, spécialisée dans le langage, le langage corporel et conseil aux dirigeants d'entreprise.

« Ghosn like the wind », c'est la plaisanterie qui circule en ce moment sur les réseaux sociaux suite à la conférence de presse donnée par l'ancien patron de Renault jeudi 8 janvier. Que peut-on retenir de cette intervention ? Y'a-t-il des éléments pertinents à decrypter dans ses gestes et ses mots ? Oui. Cette dernière question doit même être abordée sous un angle plus large : celle du charisme. Une thématique cruciale pour les dirigeants d'entreprise qui se retrouvent sous la lumière médiatique.

Qu'est ce que le charisme ? Est-ce inné ? Acquis ?

J'aimerais ici confronter deux points de vue, complémentaires, sur une définition possible du « charisme ». L'un propose une vision quasi « innée » de cette qualité, l'autre insiste davantage sur les racines sociologiques.

Mais avant, revenons sur l'étymologie grecque de ce terme, issu de « kharis », ce qui brille, ce qui réjouit. Dans un sens littéral, le charisme est en lien avec la tradition judéo-chrétienne, et renvoie à une forme de « grâce divine » accordée à un humain, le rendant ainsi « extra-ordinaire ». Le charisme, c'est une faveur accordée par les dieux. Ce don exceptionnel doit-être « utilisé » à des fins altruistes, c'est-à-dire orienté vers le « bien commun », et non pour son destin égotique.

Ensuite, impossible de ne pas évoquer la théorie weberienne qui rend compte de trois principes de domination : la domination traditionnelle où le pouvoir est légitimé par son rapport aux valeurs passées, à l'héritage culturel et ancestral des individus, la domination rationnelle légale où le pouvoir est fondé sur le respect de la loi, du règlement et des procédures formelles, enfin, la domination charismatique où le pouvoir est construit sur la personnalité et l'autorité du « chef ».

Ces apports sociologiques éclairent sur les ressorts du management et du « leadership » nécessairement présents dans une entreprise, ou autre lieu de rassemblement de communautés. Le charisme nous renvoie en partie à notre imaginaire collectif et à cet archétype de « l'homme puissant, fort, voire providentiel ». Une imagerie, telle que la cultive un Donald Trump ou un Vladimir Poutine.

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Comment travailler son charisme?

Dans un article de la HBR (« Learning Charisma ») , certains chercheurs affirment que le charisme, c'est comme tout, ça se travaille ! Ils ont mis en exergue certains indicateurs comme la capacité à être pédagogue (utilisation de métaphores et d'analogie), à créer du lien avec son auditoire (anecdotes et profondeur émotionnelle), à être structuré, à se dépasser avoir des objectifs élevés, s'exprimer avec convictions). Un savant mélange des ingrédients déjà énoncés par Aristote il y a plusieurs siècle : le pathos (dimension émotionnelle) ou l'importance de montrer de la passion, le logos (dimension rationnelle) ou l'importance d'être logique et compréhensible, et l'ethos (dimension personnelle) ou l'importance de faire preuve d'autorité. Nous pourrions ajouter la « praxis », ou l'importance de l'intégrité afin d'agir et transformer le monde.

Pour autant, le charisme saurait-il se réduire à une liste d'ingrédients que l'on pourrait « maitriser » ? A cet égard, la théorie du positionnement grégaire développée par le docteur Jacques Fradin est intéressante. Logée dans les profondeurs de notre cerveau paléo-limbique, notre position instinctive et hiérarchique ne se décide pas. Selon lui, ses premiers pans de la personnalité se construisent dans les premiers mois de la vie (jusque 4 mois). Vous avez un Trump ou un Poutine un peu trop encombrant dans votre équipe ? Ce n'est pas sur le levier de la personnalité qu'il vous faut agir. On est (on naît) conquérant, ou on n'est pas ! 

Carlos Goshn « charismatique » ou « christique »?

Dès lors, les quelques minutes précédentes la prise de parole de Carlos Ghosn sont éloquentes : entouré par les caméras, il interroge le « staff » présent pour savoir s'il peut démarrer. Cet échange aformel raconte beaucoup sur sa posture : Carlos Goshn apparaît sûr de lui, combatif et conquérant à l'extrême. Sa gestuelle parle tout autant : menton relevé, gestes en hauteur, mains sur les hanches et index accusateur. Il incarne le pouvoir et la fermeté. En un mot : charismatique.

La stratégie discursive est limpide : ne pas entrer dans le champ de l'émotionnel mais rester dans le champ de la procédure et des faits en ne verbalisant jamais ses émotions ni son ressenti (« i'm not here to victimize myslef », « facts and evidences »).

Les premières minutes sont quasi celle d'un procès verbal avec une temporalité détaillée (temps de rétention, jour d'arrestation, etc.) Même les fomulations plus émotionnelles sont distanciées avec un usage particulier de l'infinitif (« to break me », « to break my spirit », « it is impossible to express »). Les émotions ne sont jamais verbalisées (« the feeling of »). Les seules incarnations fortes sont : celles des remerciements (« i want to thank »). Ensuite, de la formulation qui restera « i did not except justice, I fled injustice ». Enfin, celles en lien avec la « persécution ».

Ce mot répété à de nombreuses reprises confère davantage d'humanité à Carlos Goshn  (« i feel like i was not human anymore », « i was hostage of a country »). En définitive, le discours se sépare en deux. En deuxième partie, on peut observer une agitation et une colère plus présente : items du stress d'agressivité. Ce mot, « persecution », associé à une gestuelle plus agitée, dirons-nous « passionnée » ?, construit un imaginaire de l'injustice et renoue avec une partie des origines religieuses du terme « charisme ». Carlos Goshn, figure christique ?

Carlos Ghosn
Carlos Ghosn (Crédits : Cnews)

Les limites du leadership « à la papa » ou la fin des personnalités trop clivantes ?

Carlos Ghosn a donc été charismatique. La tactique de positionnement est judicieuse : favoriser le « pourquoi » au « comment ».

Carlos Ghosn réussit formellement l'exercice : il crée du lien avec l'auditoire en usant d'interpellations directes (« you will discover the truth »), il est structuré et logique (chiffres, argumentaire... ), il fait preuve d'autorité. Dans la seconde partie de son discours, il est « passionnée », en tous les cas « révolté ». Quid de l'intégrité ?

Quelques incongruences viennent parasiter le discours : ce qui est dit (verbal) n'est pas toujours congruent avec ce qui est montré (non-verbal). Par exemple l'émotion de gratitude (« i would like to express my profound gratitude ») est totalement absente, de même que l'expression de peine à propos de sa famille (« they all indure an imaginable pain »). Il ne s'agit pas ici d'un jugement moral. Sans doute que l'émotion de colère est justifiée (ou pas, ce n'est pas la question). Simplement, l'incapacité à se projeter dans les émotions des autres et à la communiquer de manière congruente enferme dans une incarnation autoritaire du pouvoir.

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Photo d'illustration (Crédits : Reuters)

En effet, le charisme renvoie avant toute chose à un rapport de domination. Contrairement à ce qu'en disent les institut de sondage et le fantasme de « l'homme fort attendu en politique », il faut s'interroger sur les résultats long-termistes de ce type de rapport de domination. Donald Trump est-il un bon négociateur ? Dans le court-terme, oui, mais il « casse » la relation donc les retombées fructueuses sur le long termes sont pauvres.

A n'en pas douter, le ou la dirigeant.e charismatique de demain sera empathique et authentique, c'est-à-dire capable d'extérioriser les émotions vécues par les autres sans les travestir. De quoi compléter la typologie de Weber avec cette catégorie : la domination stratégique, où le pouvoir sera légitimité par la capacité à créer des coalitions et des partenariats pour fédérer autour de valeurs communément partagées et vécues.

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Une sorte de charisme inversé qui impliquera de solides compétences diplomatiques pour gérer les émotions et desiratas de chacun au sein de différentes communautés tribales (voir Le temps des tribus de Maffesoli). D'une certaine manière, c'est une définition possible d'une autre révolution actuellement en cours : l'holacratie, ou la responsabilisation de chacun dans l'entreprise et dans la société.

Elodie Mielczareck

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