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Coupe du monde de football 2022 : j’ai rêvé d’un boycott

Denis Lafay

Publié le 09 décembre 2021 à 08:00 - Mis à jour le 09 décembre 2021 à 11:23

foot qatar

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Dans un an se déroulera la Coupe du monde de football au Qatar. Corruption, ineptie sportive, délire environnemental, investissements pharaoniques, et bilan « humain » effrayant : au pays des droits humains saccagés par la charia et le système de la « kafala », l'inventaire des dégâts sociaux et écologiques est glaçant... mais a priori pas suffisamment pour que la voix des entreprises françaises, hypnotisées par les lucratifs contrats, s'en fasse l'écho. Pas même un murmure. Il est vrai que la famille Al-Thani, propriétaire de cet eldorado pétrolier très convoité au plan géopolitique,...

... d'un « pouvoir de persuasion » pécuniaire qui dissuade toute volonté de s'émouvoir. Cet événement planétaire aurait pu, aurait dû solidariser les disciples de l'« Entreprise responsable » qu'avec la popularité de la raison d'être et de la RSE savamment placardées on croit aujourd'hui majoritaires. Il n'en a rien été. Et il n'en sera rien. Ceux qui rêvaient d'un électrochoc sont invités à se recroqueviller dans leurs songes.

Un an. Exactement un an nous sépare de la Coupe du monde de football au Qatar. Oui, dans douze mois, cette minuscule monarchie de 2,8 millions d'habitants - dont seulement 10% sont citoyens autochtones - accueillera l'un des événements planétaires les plus médiatisés. Plusieurs milliards de paires d'yeux seront braquées pendant un mois sur cette terre de sable, de pétrole et de gaz, à peine plus grande que le département de la Gironde. Si la pandémie n'entrave pas les perspectives, 1 à 1,5 million de touristes seront attendus, venus découvrir un pays dont l'Etat aura investi pas moins de 200 milliards de dollars dans la construction d'imposantes infrastructures (notamment huit stades, un métro, un aéroport, une ville nouvelle).

Voilà la carte postale enchanteresse que reflètera la savante stratégie de soft power que le régime a concentrée sur le sport et initiée une dizaine d'années plus tôt. Une stratégie aux fins multiples : être visible sur la scène internationale, exister et se singulariser dans une région politiquement et religieusement éruptive et dominée par l'ennemie Arabie saoudite, et commencer à préparer l'après-énergies fossiles. Et une stratégie qui paye : le Qatar médiateur avec le régime taliban, d'abord pour conclure avec Donald Trump l'accord de retrait des forces américaines d'Afghanistan puis pour maintenir une liaison (aérienne autant que diplomatique) pendant le chaos d'août 2021, qui l'eut cru ? Et la « réconciliation » du Qatar avec ses rivaux locaux (outre l'Arabie du redoutable Mohammed Bin Salman, le Bahreïn, l'Egypte et les Emirats arabes unis) qui en juin 2017 l'avaient coupé du monde en rétorsion de sa trop grande proximité avec les frères musulmans et l'Iran, ne peut-on y voir la main magique et les pouvoirs diplomatiques de cette Coupe du monde 2022 ?

Corruption, délire environnemental

Mais cette dernière a une face cachée, dont la planète a désormais parfaitement connaissance grâce aux investigations des ONG, de la presse et des justices étrangères. Et la liste des réprimandes est longue.

Elle débute dès l'obtention du graal par les autorités qataries. Organiser la Coupe du monde dans un micro-pays, dénué de toute culture footballistique, vierge de toute infrastructure, et au climat incompatible avec la pratique d'une telle compétition, était une aberration sur laquelle aucun pronostiqueur censé n'aurait misé. Et pourtant, le 2 décembre 2010, le petit poucet triomphe du favori étatsunien. Depuis, la justice de plusieurs pays et le parquet financier français en particulier poursuivent leur enquête pour corruption, avec en ligne de mire l'hypothèse d'une collusion entre Nicolas Sarkozy et Michel Platini, alors respectivement président de la République et président de l'UEFA, pour faire basculer le vote en faveur de l'Etat qatari - qui six mois plus tard se portera acquéreur du Paris-Saint-Germain via son fonds Qatar Sports Investment. Neuf jours après cette rencontre à laquelle participaient également le prince héritier et le premier ministre du Qatar, l'émirat sortait vainqueur.

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En matière environnementale, l'ineptie dépasse l'entendement. Bouleverser le calendrier - pour la première fois de son histoire l'événement se déroulera en novembre-décembre -, climatiser stades et terrains pour assurer des conditions acceptables par le corps humain, ériger ex nihilo de pharaoniques infrastructures promises ensuite à une quasi inactivité, relève du scandale écologique. Et le seul argument que les autorités locales, les dirigeants de la FIFA et les entreprises impliquées opposent à l'avalanche d'incompréhensions et d'anathèmes, fait sourire : en effet, qui peut croire que la promesse d'un « bilan carbone neutre » sera exaucée ?

Droits humains et bilan humain... inhumains

Et que dire du volet humain de cette désastreuse « aventure » ? Dans cette monarchie absolue détenue par une seule famille, celle des Al-Thani, la démocratie est inexistante - les élections à la choura, l'organe législatif, sont un leurre. Les droits civiques, politiques et syndicaux, la liberté d'expression et d'informer sont confinés. La plupart des législations (pénale, famille, etc.) sont assujetties à la charia, et ainsi promettent lapidations, flagellations, incarcérations et peine de mort aux « coupables » de consommation d'alcool, de relations sexuelles hors mariage, d'adultère, de vol, d'homosexualité, d'apostasie ou de blasphème.

Mais après tout, à l'heure où l'universalité des droits humains n'est qu'un lointain souvenir et a laissé place à leur relativité voire à leur relégation, la désignation du Qatar est cohérente d'avec celles de la Russie en 2018 ou de l'Argentine en 1976, comme des Jeux olympiques à Moscou en 1980 ou à Pékin en 2008... et en 2022. Depuis bien longtemps en effet, la nature et la qualité du régime politique ne sont plus une condition d'élection ; la victoire non seulement germe dans les marécages de la corruption, mais en plus résulte de deux nouveaux critères surpuissants : le « poids » géopolitique, les aspirations de la sphère économique - composée des partenaires, des fédérations sportives, des sponsors, des groupes industriels.

Peut-être pire, au plan humain, est le bilan des morts, des blessés, des malmenés, des désillusionnés victimes depuis 2010 sur les chantiers de la Coupe du monde. Des victimes assimilées à des « esclaves modernes » par les ONG. Il y a les morts et les blessés d'abord. Les chiffres oscillent, leur réalité est affectée par le cadenassage ou l'opacité des autorités - ainsi sont assimilées à des « morts naturelles » les décès subis d'ouvriers trentenaires victimes d'infernales cadences de travail à 45° C. Selon l'Organisation internationale du travail, cinquante personnes ont péri en 2020 et 37 5000 auraient été blessées ; selon la Confédération syndicale internationale, elles sont au moins 1 200 à n'avoir pas survécu sur les chantiers de la Coupe du monde. The Guardian publia en février 2021 une retentissante enquête, établissant à 6 500 le nombre d'ouvriers ressortissants d'Asie (népalais, pakistanais, indiens, etc.) qui ont perdu la vie depuis dix ans - sans qu'une proportion précise ne puisse être affectée aux chantiers de la Coupe du monde.

Indigne « kafala »

Clé de voûte de ce désastre humanitaire : la « kafala ». Ce système juridique, établi au début du XXe siècle et désormais présent dans la quasi-totalité des pays arabes du Golfe, a été initié pour faciliter l'envoi d'une main d'œuvre abondante et avantageuse destinée à soutenir le fort développement économique des Etats qui l'adoptent. Ces derniers octroient aux entreprises (ou aux particuliers) des « permis de parrainage » dans le cadre desquels affluent des ouvriers pour l'essentiel en provenance d'Asie. Et pour ces derniers, l'enfer commence, car ce « permis de parrainage » équivaut, comme le précise Carole Gomez, directrice de recherche à l'IRIS et spécialiste du sport dans les relations internationales, au « plein pouvoir » de l'employeur. Salaires misérables et parfois non versés, conditions de travail, d'hébergement et de nourriture indécentes, privation des droits, confiscation des passeports, des visas, parfois même des téléphones, discrimination raciale et violences sexistes, confèrent à la « kafala » les attributs d'un esclavage moderne. En 2013, Maya Kumari Sharma, ambassadrice du Népal à Doha, assimilait l'émirat à une « prison à ciel ouvert ». Sous la pression internationale, escortée notamment par Amnesty International et Human Rights Watch, le régime qatari, soucieux d'apaiser la fronde à quelques encablures de l'événement, a officiellement aboli l'invraisemblable en septembre... 2020. Mais pour quels effets concrets ? Et faut-il fermer les yeux sur les dizaines de milliers de drames perpétrés jusqu'alors et auxquels ni Nicolas Sarkozy, ni les supporters du PSG abrutis par des recrutements enivrants, ni les dirigeants de la FIFA, ni les entreprises françaises signataires de mégacontrats n'ont prêté la moindre attention ?

Les entreprises françaises ? Parlons-en

Les entreprises françaises, justement. A l'heure où la responsabilité sociale, sociétale et environnementale des entreprises est comme jamais sollicitée par les parties prenantes, consommateurs et salariés en tête, celle des groupes français déterminés à prospérer grâce à la Coupe du monde fait débat. Ou plutôt aurait dû faire débat, l'emploi du conditionnel exprimant leur impressionnant silence quant aux questionnements éthiques de leur engagement.

Pour illustration, la tribune publiée (dans Les Echos) le 15 décembre 2020 apparaîtra édifiante. Quatre dirigeants emblématiques (aux commandes de Vinci Construction, Qatar Airways France, Pierre Hermé et Gaussin) co-signent un plaidoyer laudateur stupéfiant en faveur des relations économiques des deux pays, un panégyrique listant les merveilleux attributs de l'Etat qatari, une dithyrambe où s'entremêlent, à la faveur des collaborations contractualisées par les quatre entreprises citées, « une relation forte et un partenariat très riche », la promesse de « villes propres et connectées », de formidables « richesses d'opportunités », des « liens économiques d'une profondeur et d'une richesse uniques acquis grâce à la volonté politique réciproque » - les auteurs semblent très sensibles aux vertus de la « richesse ».

Pour symbole, qui enchantera le palais du lecteur, le célèbre pâtissier signe en l'honneur de l'année culturelle France-Qatar 2020 un « gâteau, Arya, qui réinterprète le [célèbre] Saint-Honoré en y mêlant les saveurs orientales ». Miam miam. L'émirat est loué pour ses « profondes ambitions en matière de tourisme et d'industrialisation », « les moyens qu'il donne à ses ambitions », son attention à « l'excellence et au savoir-faire des entreprises françaises pour l'accompagner dans l'accélération » de sa croissance. Et les co-signataires de lancer « un appel à l'ensemble des entreprises françaises pour qu'elles se saisissent des opportunités durant la prochaine décennie ».

Pas un mot sur l'autreréalité

Au final, un texte éhontément partial, scandaleusement orienté, digne d'un médiocre publi-reportage, digne aussi des manipulations rhétoriques que certaines personnalités chinoises - récemment le patron d'AliBaba Jack Ma ou la tenniswoman Shuai Peng - sont sommés de réciter en public pour espérer dissiper les doutes sur leur situation réelle. Une provocation.

L'exempleHendriks Graszoden

Espérer des entreprises françaises qu'elles boycottent ce fructueux marché n'est peut-être pas réaliste, ce n'est sans doute même pas souhaitable lorsque leur survie ou les emplois en dépendent. L'écartèlement éthique auquel est soumis chaque patron d'entreprise engagée dans des pays socialement et politiquement indignes n'est pas nouveau, et apporter un arbitrage univoque est impossible tant les critères de décision sont nombreux et en conflit. Mais de là à applaudir aussi bruyamment un État coupable humainement, délirant environnementalement, et si attrayant pécuniairement, il fallait oser.

Oser, c'est ce que la société néerlandaise Hendriks Graszoden, fabricante de pelouses, a également entrepris. Mais à d'autres fins. Ce fidèle fournisseur des grandes compétitions de la FIFA et de l'UEFA était retenu pour équiper les stades du Qatar. Il a finalement renoncé au juteux contrat. Motifs ? Le bilan humain et social « terrifiant », que son équipe a corroboré « elle-même, sur place ». Et des conditions environnementales indignes : le Qatar réclamait que le gazon soit transporté par avion, Hendriks Graszoden proposait qu'il soit « cultivé sur place, avec l'aide d'entrepreneurs locaux ».

Un simple rêve

Nous sommes lundi 29 novembre. J'ai fini de rédiger cette tribune, et m'assoupis en ce début de soirée. Et voilà que je rêve. De grands joueurs boycottant, de grandes équipes boycottant, de grandes entreprises boycottant, Mbappé, Kane, Neuer, De Bruyne, Neymar refusant de monter dans l'avion qui les convoie à Doha, tous saisis par une même prise de conscience, un courage commun, une responsabilité partagée. Après tout, lors des éliminatoires, des joueurs allemands et norvégiens n'avaient-ils pas arboré des tee-shirts signés « Droits de l'homme » en signe de protestation ? Après tout, en riposte à l'« évaporation » de Shuai Peng, le circuit mondial de tennis féminin WTA n'a-t-il pas décrété l'annulation de ses futurs tournois en Chine ?

Une heure plus tard, je sors de ma torpeur. Ce n'était qu'un rêve, bien sûr. Et la cérémonie du Ballon d'or France Football que je découvre sur mon téléviseur me replonge dans le cauchemar. La plus haute distinction individuelle revient - pour la septième fois, un record - à l'Argentin Lionel Messi. Cette désignation, largement contestée au plan sportif, intervient au moment où l'immense - et lisse - star planétaire évolue désormais sous le maillot du PSG et donc constitue une vitrine précieuse du soft power qatari à un an de l'échéance. Je le sais au fond de moi : absolument rien ne donne crédit à une quelconque manipulation, à une sourde collusion. Mais comme tout désormais est sujet à interprétations suspicieuses, surtout lorsque le contexte est aussi opaque et corrompu que celui du football-business...

Je retourne à mes songes. La boucle est bouclée. On ne s'en sortira pas.

Denis Lafay

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