Crise des prix des énergies : revenir au monde d'avant, ou préparer celui d'après ?

OPINION. En l'espace de quelques mois, le gouvernement français a engagé plus de 20 milliards d'euros de dépenses publiques et quasi-publiques pour faire face à la crise des prix des énergies. Une somme qui équivaut à l'ensemble des dépenses publiques favorables au climat de 2019. Le besoin de répondre à l'urgence sociale de cette crise ne fait pas débat. Mais pour être efficaces, ces mesures devront être ciblées sur les populations les plus vulnérables et surtout aller de pair avec un renforcement des politiques climatiques, indispensable pour rendre la France plus résiliente face aux crises à venir. Par Andreas Rüdinger, chercheur associé à l'Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) et consultant indépendant en politiques énergétiques.

8 mn

(Crédits : Reuters)

Commençons par un constat positif et rassurant : lorsque le monde politique reconnait que nous sommes réellement en situation de crise, il arrive rapidement à se mettre en « état de guerre » et à débloquer des sommes colossales, faisant fi de toutes les contraintes d'endettement. La crise du Covid-19 a fourni une illustration sans précédent, avec plus de 140 milliards d'euros engagés par l'Etat français pour maintenir l'économie a flot.

La crise des prix des énergies, qui a progressivement touché le marché du gaz, puis l'électricité et enfin les carburants depuis septembre 2021, semble de nouveau valider ce principe. En l'espace de quelques mois, l'Etat français a engagé 15,5 milliards de dépenses publiques et jusqu'à 8 milliards de dépenses quasi-publiques pour compenser les impacts de la hausse des prix, principalement au travers du blocage des tarifs réglementés de vente de gaz et d'électricité.[i] Soit plus que l'ensemble des dépenses publiques favorables au climat recensées pour 2019, selon l'institut I4CE.

Quand une crise en engendre une autre

Dans son rapport spécial de 2020 « Climat, santé : Mieux prévenir, mieux guérir », le Haut Conseil pour le Climat rappelait à juste titre : « Il est impératif que la réponse du gouvernement soutienne des transformations structurelles qui accélèrent la transition bas-carbone juste, car celle-ci renforcera notre résilience aux risques sanitaires et climatiques ».

Qu'en est-il en ce début d'année 2022 ? Si des doutes subsistent sur le bilan en matière d'accélération de la transition bas-carbone, un constat s'impose : à défaut de baisser les émissions de gaz à effet de serre, l'avalanche d'argent public a permis de doper la croissance économique. 7 % pour ce qui est de la France, un record absolu sur les 50 dernières années.

Associée à l'effet « Covid » de désorganisation des chaînes de production, cette relance économique sur fond de plans de relance a paradoxalement contribué à une nouvelle « crise », faite de pénuries sur de nombreuses matières premières, du bois au plastique et à l'acier, en passant par les semi-conducteurs et... l'énergie.

Un retour aux fondamentaux de la politique énergétique...

Cette nouvelle crise de l'énergie engendre des glissements rhétoriques et idéologiques déconcertants. On a connu un chef d'Etat parti en guerre contre le Covid mais oubliant d'évoquer la crise climatique sur une interview de deux heures. Place désormais au ministre de l'Économie qui compare la crise actuelle des prix des énergies au choc pétrolier de 1973.

Et paradoxalement, 50 ans après, ce retour vers le passé ne paraît pas totalement infondé : les prix des énergies atteignent de nouveaux records. Et les Etats s'efforcent à répondre aux fondamentaux de la politique énergétique : assurer la sécurité d'approvisionnement et garantir des prix abordables, pour ne surtout pas mettre en danger la croissance économique. Quitte à sortir le chéquier pour acheter la paix sociale.

Dans cet éloge de l'ancien monde, les industriels ne sont pas en reste, en proposant la création d'un grand ministère de l'Industrie regroupant l'industrie, l'énergie et la recherche. L'écologie, ça commence à bien faire.

Et dans tout ça, personne ne parle du climat. Don't look up.

... qui ne doit pas devenir une fatalité

En dehors de la France, particulièrement exposée en pleine période pré-électorale, tous les décideurs européens semblent pris par le même dilemme : impossible de traiter de front l'urgence économique et sociale due à la hausse des prix tout en mettant en œuvre la nécessaire accélération de la transition bas-carbone.

Avec une tentation de plus en plus visible de repasser un peu par l'ancien monde, fondé sur une croissance économique dopée par une énergie carbonée et peu chère. L'année 2022 connaitra une production record de charbon à l'échelle mondiale. Et au sein de l'UE (et de la France !), la consommation de gaz a même augmenté au sein des 20 dernières années. Mais il vaut mieux se préoccuper des prix que de la maîtrise des consommations.

On ne peut rien faire, Madame le Ministre, disaient-ils.

Faire de la transition "juste" plus qu'un simple slogan ?

La question qui se pose en filigrane est bien de savoir si la transition « juste », combinant l'urgence climatique et l'impératif social, pourrait un jour devenir plus qu'un slogan politique. En ce qui concerne la réponse à la crise des prix des énergies, cela ne semble pourtant pas si compliquée, à condition de prendre les choses au pied de la lettre :

« Transition » : plutôt que d'entraver la transition, en supprimant le signal prix de l'énergie pour l'ensemble des acteurs (via un blocage général des tarifs), il faut au contraire massivement faciliter le passage à l'acte pour que chacun puisse engager la transition à son échelle, dans un contexte (assez rare) où tout le monde se sent concerné par la question énergétique. Pour chaque euro dépensé dans les mesures d'urgence sociale, un euro supplémentaire devrait alimenter les politiques de transition, en ciblant particulièrement la rénovation énergétique et la mobilité propre.

Et en dépit de la grande tentation à réduire le débat sur la transition en France à l'affrontement entre nucléaire et renouvelables : ce ne sont pas des annonces hâtives sur de nouveaux réacteurs nucléaires, dont la mise en service n'interviendra pas avant 2040 qui vont permettre d'accélérer la transition bas carbone sur la décennie critique qui nous attend. Ni de répondre à la crise de l'énergie que nous vivons déjà.

« Juste » : cette accélération de la transition ne doit pas peser de manière disproportionnée sur les acteurs les plus vulnérables. Il faut donc leur réserver des mesures bien ciblées et proportionnelles à l'impact de la hausse des prix, tout en cherchant en priorité à réduire leur vulnérabilité de façon structurelle. Non pas en se bornant à réduire le prix de l'énergie de manière artificielle pour tous les acteurs. Mais en mettant en œuvre un vaste plan de rénovation énergétique visant à transformer toutes les passoires thermiques habitées par des ménages modestes en bâtiments basse consommation, avec un reste à charge zéro. A titre d'illustration : selon le scénario Rénovons, il faudrait 4 milliards d'euros par an pour rénover l'ensemble des 6,7 millions de passoires thermiques (classes F et G) au standard « bâtiment basse consommation » sur 10 ans.

En mettant en œuvre ces critères pour améliorer l'efficacité des mesures de gestion de la crise, il aurait été possible de flécher au moins dix milliards sur les vingt dépensés à l'accélération de la transition bas-carbone, tout en répondant de façon plus ciblée aux besoins des acteurs les plus vulnérables.

Le choix qui se présente à nous ne doit pas se faire entre l'impératif de justice sociale et la lutte contre le dérèglement climatique. Mais bien entre la tentation de rester coincés dans l'ancien monde, au risque de subir des crises toujours plus violentes, et le courage de saisir cette crise comme opportunité pour enfin s'engager sur le chemin d'une société plus résiliente.

 _________

[i]  Ces dépenses incluent le chèque énergie additionnel de 100 euros (0,6 milliard d'euros), l'indemnité inflation versée à 38 millions de personnes (3,8 milliards d'euros) ; la réduction de la taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité (TICFE) de 22,50 €/MWh à 0,50 €/MWh (8 milliards d'euros), l'indemnisation des fournisseurs pour le blocage du tarif réglementé de vente de gaz (1,2 milliard d'euros), et enfin le coût supporté par EDF au titre de l'extension de l'accès régulé à l'électricité nucléaire historique (ARENH), annoncé à 8 milliards d'euros.

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Commentaires 10
à écrit le 16/02/2022 à 15:44
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La façon dont est abordé le problème est structurellement générateur de crise dans la mesure ou on ne lie pas les les objectifs de gestion du risque climatiques et la reforme des processus de valorisation (voir l’écologie de la valeur Ed Baudelaire...

à écrit le 08/02/2022 à 12:45
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Mais le retour aux fondamentaux n'est-il pas de prendre en compte deux points: un principe - l'électricité ne se stocke pas donc en cas d'écart entre consommation et production soit on coupe les clients,soit on les oblige à consommer, soit on achète...

à écrit le 08/02/2022 à 11:57
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Préparer le monde d'après, c'est abandonner le tout électrique et revenir au vivant!

à écrit le 08/02/2022 à 8:44
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"ces mesures devront être ciblées sur les populations les plus vulnérables" Oui mais ça ils ont du mal, ils préfèrent des cibles électorales plus sûres que les pauvres qui ne vont plus voter. 13% de confiance nos politiciens hein ils sont pas dans ce...

à écrit le 07/02/2022 à 19:47
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c est un peu yaka faukon cet article. deja vu les finances de l etat francais, on peut pas depenser le double (si on met autant sur la transition que sur le blocage des prix). Il faudra donc diviser par 2 l argent dedié a limiter les hausses. Ensuite...

le 08/02/2022 à 14:24
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Bien d'accord avec vous, cet article me parait en partie hors sol et se gargarise de 'monde d'après' et 'monde d'avant' très à la mode dans certains milieux branchés, mais il suffirait parfois d'un peu de simple bon sens pour avancer de manière plus ...

à écrit le 07/02/2022 à 19:32
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Pourquoi, prendre exemple sur la Chine ? L ecosse, 17 janvier 2022 est encore plus exemplaire; Scotwind Leasing a bien été la compétition de référence de l’éolien offshore et plus particulièrement flottant. En attribuant des concessions pour une capa...

à écrit le 07/02/2022 à 19:12
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il faut faire comme la Chine ; en 1 an ( 2021) elle a construit 11,2 GW d eolien offshore. ( equivalent a 7 EPR (1,6 GW chacun)) avec une disponibilite superieur a 50% ( pour les dernieres eoliennes produites en Normandie,par GE, ami de MAcron). Avec...

le 08/02/2022 à 14:14
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Réponse à Karl Marx: '11,2 GW d éolien offshore. (équivalent a 7 EPR (1,6 GW chacun)' En termes de puissance, vous avez raison mais pas en termes d'énergie fournies car l'éolien est intermittent et en plus aléatoire. Certes l'éolien en mer à un mei...

le 08/02/2022 à 16:19
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reponse à Karl Marx ; l'eolien qu'il soit sur terre ou sur mer ne se justifie que si il y a des centrales au charbon en soutien de leur intermittence. C'est le cas en chine comme en allemagne. Mais maintenant si vous acceptez d'être privé d'électri...

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