Emirats Arabes Unis  : après les étoiles, l'intelligence artificielle

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Gérard Vespierre.
Gérard Vespierre. (Crédits : Valérie Semensatis)
OPINION. Les Emirats n'ont pas fini de nous étonner. Quelques jours après le retour sur terre du premier astronaute émirien, ils annoncent l'ouverture de la première université au monde entièrement dédiée à l'intelligence artificielle (IA)! Cet événement est l'occasion de découvrir l'ampleur et l'organisation de ce qui a précédé, à savoir un programme national d'IA. Par Gérard Vespierre (*), chercheur associé à la FEMO, Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient, Président de Strategic Conseils.

Peut-être faudrait-il regarder plus souvent vers cette pointe de la Péninsule Arabique ? Certes, connue pour leurs ressources en pétrole et gaz, les Emirats Arabes Unis (EAU) constituent à la fois une structure politique originale et aussi un exemple de ce qui peut être réalisé dans le monde contemporain. Mélange de tradition et de modernité, les Emiriens sont en train de créer pour leurs citoyens et les générations futures un tissu technologique là où personne ne les attendait vraiment.

L'espace, la première marche

Depuis bientôt 20 ans, ils ont commencé à s'intéresser aux avantages qu'offre l'espace afin de dynamiser leur économie, renforcer leur sécurité et inspirer leur jeunesse à se diriger vers des formations scientifiques ou techniques. Le retour sur terre ce mois-ci du premier astronaute émirien, Haaza Al Mansouri, a été à ce jour le point d'orgue d'une telle entreprise. Mais dès l'an prochain, une sonde spatiale émirienne partira vers Mars. Elle devrait se mettre en orbite autour de la planète rouge, afin de célébrer par la technologie les 50 ans de la création des EAU !

Nous pourrions ainsi croire que l'espace constitue le seul programme scientifique de portée nationale pour les Emirats. Cela serait fortement mésestimer leur volonté de développement, de progrès, et de projection vers l'avenir. Ils ont exprimé plus récemment leur vision de s'investir pleinement dans le développement de l'intelligence artificielle (IA), tant d'un point de vue scientifique que comme support d'un développement accéléré de la société émirienne.

Vision et premiers pas

La première manifestation visible de la volonté émirienne d'orienter l'ensemble du pays, car c'est bien de cela qu'il s'agit, vers une société de l'intelligence artificielle, a été le lancement officiel en octobre 2017 du projet « Vision des EAU sur l'Intelligence artificielle ». Cette initiative gouvernementale a été la première dans la région, mais, surtout, la première dans le monde à l'échelle d'un Etat.

Il est particulièrement intéressant de se pencher vers les cinq principaux objectifs retenus :

  • Améliorer la productivité de l'Etat, à tous les niveaux ;
  • Mettre en place un système numérique intégré pour répondre aux problèmes et apporter des solutions efficaces pour le pays ;
  • Faire des EAU le leader dans l'investissement en intelligence artificielle, dans plusieurs secteurs ;
  • Créer un nouveau marché de grande valeur économique ;
  • Participer aux objectifs du centenaire des EAU en 2071.

Ces cinq objectifs mettent particulièrement bien en lumière la volonté des dirigeants actuels de donner à leur pays toutes les chances de figurer dans le peloton de tête mondial des Etats développés dans les prochaines décennies. Il s'agit d'utiliser toutes les ressources financières actuelles, émanant principalement des hydrocarbures, pour assurer une vie post-hydrocarbures.

L'objectif économique est de créer une puissante richesse nouvelle grâce aux investissements dans le secteur de l'IA. Les conclusions d'un rapport de PWC Middle East indiquent que 14% du PNB 2030 des Emirats devraient provenir de toutes les composantes de l'activité liée à l'IA, ce qui représenterait 96 milliards de dollars. De plus, l'Etat émirien estime à 3 milliards de dollars les économies de fonctionnement qu'il pourrait réaliser grâce aux nouvelles technologies de l'IA. Enfin, les technologies sur lesquelles reposent l'IA sont appelées à se diffuser dans l'ensemble des secteurs économiques, industriels, financiers, et services.

En complément du secteur spatial qui pour exister réunit les réalisations les plus avancées dans l'électronique, la métallurgie, la chimie, le traitement des données, et autres, l'IA se diffuse dans tous les secteurs productifs, et dans tous les réseaux de la société. Mise en œuvre de deux stratégies complémentaires, l'une spatiale, centripète, l'autre l'IA centrifuge. Très brillante architecture pour modeler l'avenir!

Un ministre de 27 ans

Quelques jours après cette annonce gouvernementale, était décidée la création d'un ministère de l'Intelligence artificielle. Autre première mondiale ! Dans ce domaine nouveau et visionnaire, c'est un jeune émirien de 27 ans, Omar Bin Sultan Al Olama, qui est nommé à sa tête. La volonté est claire, les moyens sont emblématiques.

Diplômé d'un MBA de l'Université de Dubaï, ce tout jeune ministre, un mois plus tard, intègre le groupe de travail « Construire le futur » du Forum de Davos. Dans le domaine international la route aussi est tracée.

Dès le mois de décembre de la même année, le nouveau ministre annonce son intention de mettre en place rapidement de nouveaux textes législatifs et règlementaires pour accompagner l'essor de l'IA dans le pays, et introduire la formation à l'IA dans les lycées et les universités.

Une stratégie nationale

Après l'annonce d'une vision pour l'avenir du pays, première étape, et la mise en place d'une structure, deuxième étape, les Emirats allaient mettre en place une troisième étape, la définition d'une « Stratégie Nationale de l'Intelligence Artificielle ».

Ce fut chose faite en avril 2019. Ce programme est également connu sous le nom de BRAIN (Build a Responsible Artificial Intelligence Nation). Cette appellation confirme la volonté des dirigeants actuels de faire de la nation émirienne, dans son ensemble, l'acteur et le bénéficiaire de cette nouvelle orientation nationale.

Neuf secteurs d'activités sont identifiés. Parmi eux, la santé, le transport (et la circulation routière), l'éducation, l'espace, l'énergie renouvelable, l'eau...

Trois autres axes stratégiques sont établis :

  • Faire des Emirats une plate-forme pour la création de startups dans le domaine de l'IA ;
  • Encourager la création de nouvelles entreprises ;
  • Favoriser la mise en place d'accords technologiques internationaux.

Nous retrouvons dans le domaine de l'IA ce qui a été mis en place dans le secteur spatial une dizaine d'années plus tôt, en quelle que sorte, continuum et innovation.

Les Emirats, un support pour les startups de l'IA

Les Emirats ont décidé la mise ne place d'un environnement particulièrement attractif pour les startups souhaitant se lancer dans le domaine de l'IA. A titre d'exemple, la startup DERQ a levé 1,5 million de dollars en fond d'amorçage, en sortie de son incubateur. L'objectif de la société est de rendre les voitures « plus intelligentes » et donc les routes plus sûres pour les automobilistes. Pour ce faire, la société s'appuie sur des technologies AI et V2X.

Au-delà des startups, de nouvelles sociétés se mettent également en place à l'image de EMIRATES IA, créée à Abou Dhabi. Elle aspire à être le leader pour tout le Moyen-Orient de solutions IA. Elle intègre les meilleurs experts dans ce domaine pour fournir à ses clients de nouveaux horizons de « problem solving » et de développement.

Le bénéfice d'accords internationaux

A l'image de la coopération établie dans le domaine spatial, les EAU et la France se sont également engagées sur la voie de la coopération dans le domaine de l'IA. Le 10 février de cette année, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a signé un accord avec le jeune ministre Omar Al Alama. « Nous allons lancer une coopération en matière d'intelligence artificielle avec les Emirats Arabes Unis, qui sera un des fils directeurs de la coopération bilatérale. C'est sans doute le point clé de mon déplacement », déclarait le ministre français. La France ne peut que se réjouir de voir à nouveau les expertises émiriennes et françaises converger dans ce secteur si porteur d'avenir.

Pour la jeunesse et par la jeunesse

Dans ce secteur tellement orienté vers le futur, les EAU ont également décidé de franchir un pas très important dans la structuration de leur programme national. Ils ont en effet annoncé la semaine passée, le 16 octobre l'ouverture de « l'Université Zayed de l'intelligence artificielle » ! La première université au monde entièrement consacrée à la recherche dans le domaine de l'IA et destinée à délivrer des grades de Master et de Docteur en Intelligence Artificielle.

Son ouverture sur le monde est concrétisée par la composition de son conseil d'administration, dont les membres viennent des universités d'Oxford, du Michigan, du MIT et de Pékin. Par le monde et pour le monde. L'ambition est mondiale et impressionnante. Résolument tournés vers le futur de l'intelligence artificielle, les Emirats vont être régulièrement à l'œuvre dans l'organisation d'événements à résonance planétaire pour accompagner leurs plans et réalisations. Est déjà prévue les 10 et 11 mars 2020 la conférence : « The National AI Strategy 2031 ». Beaucoup suivront.

En quelques années seulement, les EAU se sont placés comme premier pays arabe dans ce domaine de technologie de pointe. Ils sont également dans le peloton de tête des nations mondiales. Nous ne pouvons être qu'admiratifs par tant de volonté, d'organisation, et par la rapidité d'exécution de la mise en œuvre.

Nous regardons à l'est pour observer le soleil se lever. Nous ferions bien également de regarder à l'est de la Péninsule Arabique pour observer le monde nouveau en train de naître très vite.

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(*) Gérard Vespierre, diplômé de l'ISC Paris, Maîtrise de Gestion, DEA Finances, Paris Dauphine, auteur du site : www.le-monde-decrypte.com

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