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Espagne : l’extrême droite pourrait faire son entrée au gouvernement

Michel-Philippe Robitaille

Publié le 25 avril 2023 à 06:20

Santiago Abascal

Un parti d'extrême droite pourrait se retrouver dans le gouvernement espagnol pour la première fois depuis la chute des franquistes. Sur la photo, le leader du parti Vox, Santiago Abascal.

Reuters

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DECRYPTAGE. Alors que l’extrême droite et le populisme se sont imposés dans la vie politique de nombreuses démocraties en Occident, l’Espagne a longtemps fait figure d’exception. Cela pourrait changer. Par Michel-Philippe Robitaille, Université du Québec à Montréal (UQAM)

D'ici décembre, les électeurs espagnols seront convoqués aux urnes pour des élections générales. Après un mandat marqué par la pandémie de Covid-19, le socialiste Pedro Sánchez affrontera une droite revigorée et plus compétitive qu'elle ne l'a été au cours des dernières années.

Mais pour prendre le pouvoir, cette droite devra vraisemblablement obtenir l'appui d'un parti d'extrême droite, Vox. Ce serait une première pour ce pays de près de 50 millions d'habitants, 14e économie mondiale : alors que l'extrême droite et le populisme se sont imposés dans de nombreuses autres démocraties occidentales, l'Espagne a longtemps fait figure d'exception. Depuis le début des années 1980, elle n'a en effet connu aucune force politique d'extrême droite d'importance.

Il faut rappeler que l'Espagne a été le symbole du combat antifasciste lorsque des militaires ont tenté un coup d'État, en 1936, et entraîné le pays dans une guerre civile. Des dizaines de milliers de miliciens étrangers s'étaient alors portés, en vain, à la défense de la démocratie espagnole. La guerre s'est soldée par une victoire des insurgés, soutenus par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste. Le dictateur Francisco Franco a dirigé le pays jusqu'à sa mort, en 1975. La transition démocratique a ouvert la voie à l'adhésion du pays à l'Union européenne en 1986, et l'Espagne est devenue un pilier de l'intégration européenne.

Un retour de l'extrême droite au pouvoir constituerait donc un nouveau coup dur pour les forces démocratiques en Europe.

Doctorant et chargé de cours au Département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal, mes recherches portent sur la sociologie de la mémoire collective. Je m'intéresse particulièrement aux conflits portant sur la mémoire du passé fasciste en Espagne et en Italie.

Une crise du bipartisme

Comme le Canada, l'Espagne a longtemps connu un système bipartite, avec le Partido Popular (PP) à droite, et les socialistes à gauche. Ceux-ci ont pris le pouvoir en 2018, lorsque Pedro Sánchez a profité de la crise chez ses adversaires pour faire tomber le gouvernement de Mariano Rajoy, du PP, en plein scandale de corruption.

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Mais le système électoral espagnol est bien différent du nôtre. En marge des deux principaux partis, de nombreux partis régionaux sont représentés au parlement. En général, aucun ne dispose à lui seul d'une majorité parlementaire. L'appui de tiers partis est nécessaire pour gouverner, mais les coalitions formelles, incluant des ministres de plus d'un parti, sont un phénomène récent. Avant 2015, le parti au pouvoir disposait de plusieurs partenaires potentiels pour l'appuyer lors des votes en chambre, ce qui laissait peu de chance aux petits partis d'imposer leur agenda au gouvernement.

Dans ce système, l'hégémonie du PP à droite laissait peu de place à l'extrême droite dans l'arène électorale. Ce système bipartite s'est érodé au cours de la dernière décennie, avec l'avènement de nouvelles forces politiques.

Nationalisme, islamophobie et antiféminisme : les luttes de Vox

Depuis 2015, le multipartisme s'est en effet consolidé. C'est dans ce contexte qu'un parti d'extrême droite fondé en 2013, Vox, s'est propulsé au-devant de la scène politique.

Revendiquant la mémoire franquiste que le PP avait marginalisé, Vox a fait le plein de votes auprès des mécontents qui exigent plus de fermeté envers les responsables de la déclaration d'indépendance catalane du 27 octobre 2017. Les leaders nationalistes de cette région avaient entamé un processus de sécession considéré illégal en vertu de la constitution espagnole. Le gouvernement conservateur a temporairement suspendu l'autonomie catalane, ce qui n'a pas satisfait les partisans d'un nationalisme espagnol plus affirmé. Vox souhaite l'abandon pur et simple de la structure territoriale actuelle de l'Espagne, décentralisée, au profit d'un État unitaire, sur le modèle français.

Comme les principaux partis d'extrême droite en Europe, Vox diabolise les immigrants musulmans. Pour ce faire, le parti invoque l'esprit médiéval de la Reconquête, une période de guerres menées par les royaumes chrétiens d'Espagne contre les royaumes musulmans implantés sur le territoire espagnol à partir de l'an 711.

Le parti revendique par ailleurs l'abolition de la Loi contre la Violence de Genre, adoptée en 2004, qui a instauré des tribunaux spécialisés et une délégation spéciale du gouvernement pour combattre la violence contre les femmes.

Après une percée aux élections régionales andalouses en 2018, le parti est entré au parlement de Madrid, obtenant 10 % des suffrages en avril 2019 avant de culminer à 15 % aux élections de novembre de la même année. Bien que les sondages récents prédisent au parti une récolte un peu plus modeste, la droite ne peut espérer former le gouvernement sans son appui. Il serait surprenant que Vox accepte de lui donner sans détenir de portefeuille ministériel, comme l'a récemment fait le NPD au Canada en échange de modestes concessions.

La droite traditionnelle, de la surenchère à la modération

Face à la concurrence de Vox, le PP a choisi, en 2018, la voie de la surenchère. Le successeur de Rajoy, Pablo Casado, incarnait un retour à une droite plus dure, rappelant José María Aznar, qui a dirigé le parti et le pays de 1996 à 2004.

Voyant le parti incapable d'incarner une alternative au gouvernement socialiste de Pedro Sánchez, plusieurs voix au sein du PP ont appelé Casado à prendre ses distances par rapport à Vox. Il a été contraint à quitter son poste en avril 2022. Vox, au contraire, a profité de la pandémie et de la crise au PP pour consolider sa place dans l'espace public, misant notamment sur l'opposition aux mesures sanitaires, comme l'ont fait le parti conservateur d'Éric Duhaime, au Québec, et le parti populaire de Maxime Bernier, sur la scène fédérale.

Après la démission de Casado, le PP s'est tourné vers Alberto Núñez Feijóo, considéré comme un modéré au sein de son parti. L'image plus conciliante qu'il tente de projeter a laissé le champ libre à Vox, qui s'est fait le porte-parole des électeurs mécontents face à la coalition gouvernante.

Un choix historique pour la droite

Cette stratégie de modération du PP pourrait ainsi ouvrir la voie à l'entrée d'un parti d'extrême droite au sein du gouvernement. Les plus récents sondages donnent le PP gagnant, alors que le gouvernement subit l'usure du pouvoir de façon prématurée. Un facteur important milite contre les socialistes : le multipartisme a plongé le pays dans l'instabilité politique, qui accentue l'inefficacité que les Espagnols ont déjà l'habitude de reprocher au pouvoir et à l'administration publique.

Historiquement, cette incapacité à livrer des résultats concrets a souvent bénéficié à la droite, qui souhaite limiter le pouvoir de l'État.

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De son côté, s'il veut prendre le pouvoir dans ce système multipartite, le PP devra non seulement convaincre les électeurs, mais aussi se trouver un allié pour soutenir son gouvernement. Il pourrait se tourner vers Vox, comme il l'a fait pour gouverner la région de Castille-et-León, l'an dernier. Si le PP l'emporte, Alberto Núñez Feijóo devra donc choisir s'il souhaite passer à l'histoire comme le premier leader politique à faire entrer l'extrême droite au gouvernement espagnol durant l'ère démocratique.

Par Michel-Philippe Robitaille, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Michel-Philippe Robitaille

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