États-Unis : les perdants et les gagnants de la fusion T-Mobile-Sprint

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Aujourd'hui analyste indépendant, Yves Gassot, est l'ancien directeur général du think tank IDATE DigiWorld, spécialisé dans le numérique et les télécoms.
Aujourd'hui analyste indépendant, Yves Gassot, est l'ancien directeur général du think tank IDATE DigiWorld, spécialisé dans le numérique et les télécoms. (Crédits : DR)
OPINION. Le mariage entre les numéros trois et quatre du mobile outre-Atlantique va donner fil à retordre au numéro un Verizon. En parallèle, ce deal constitue une bonne nouvelle pour l’opérateur allemand Deutsche Telekom, qui possède T-Mobile, comme pour le câblo-opérateur Altice USA, qui dispose d’un partenariat dans le mobile avec Sprint. Par Yves Gassot, analyste indépendant et ancien directeur général de l’IDATE DigiWorld.

Déception pour Verizon

Le feu vert donné cette semaine par une cour fédérale de New York à l'accord de fusion entre T-Mobile et Sprint, numéro trois et quatre du mobile aux Etats-Unis, n'est pas indifférent pour L'Europe. Il est sans doute difficile d'avoir un avis tranché et définitif sur cette décision de justice qui, sauf en cas d'appel, créera un troisième opérateur (le nouveau T-Mobile) beaucoup plus puissant (plus de 130 millions de clients) vis-à-vis des deux leaders, Verizon et AT&T (plus de 150 millions chacun). Le juge a considéré que les garanties obtenues auprès de T-Mobile en termes de maintien de ses tarifs et de soutien accordé à un nouvel entrant (Dish Network) devraient permettre de conserver la dynamique de concurrence qui avait secoué le marché américain ces dernières années. Il semble avoir été convaincu que Sprint seul n'avait plus la capacité de demeurer un concurrent efficace en déployant une 5G nationale.

Il parait enfin voir dans Dish Network, qui avait accumulé ces dernières années de multiples fréquences sans véritable usage et qui voit son marché historique (TV payante par satellite) s'effriter rapidement, un challenger crédible, peut-être grâce à un mystérieux partenaire stratégique dont le nom n'a pas été révélé. Ajoutons que le perdant dans cette opération pourrait être le numéro 1 Verizon qui va avoir plus de mal à profiter de la 5G comme il avait su le faire avec énormément de succès pour la 4G. Il voit disparaitre la perspective de racheter à Sprint et à Dish de précieuses fréquences en milieu de spectre (2.5GHz) pour déployer une couverture nationale et va donc devoir compter sur les prochaines enchères dites de bande C (occupées par les opérateurs satellite) attendues cette année.

Une bonne nouvelle pour Deutsche Telekom...

En quoi l'Europe est-elle concernée par cette opération ? D'abord, on peut rappeler que le premier opérateur européen (Deutsche Telekom) possède 65% de T-Mobile et disposera du contrôle, au moins au départ, du nouvel ensemble avec quelques 42% du capital, et peut-être plus si DT réussit à renégocier l'accord. D'ores et déjà les revenus de DT aux Etats-Unis dépassent ceux de l'opérateur en Allemagne. On peut imaginer que T-Mobile ne se limitera pas à cette opération, mais qu'il cherchera aussi à s'aligner sur le modèle fixe-mobile de ses deux plus gros concurrents en fusionnant par exemple avec un câblo-opérateur.

... et Altice

Altice USA, une autre émanation européenne, devenu quatrième câblo-opérateur aux États-Unis, parait aussi avoir à gagner dans l'acquisition de Sprint par T-Mobile : il s'est lancé dans le mobile en suivant l'exemple de Comcast et Charter mais en s'appuyant sur un partenariat avec Sprint (versus Verizon pour les deux plus gros câblos). Il peut entrevoir de bénéficier d'ici quelques mois d'un des meilleurs réseaux du pays grâce à la combinaison des fréquences de T-Mobile et de Sprint.

Deux doctrines sur la recherche de pouvoir de marché

Mais là ne sont peut-être pas les principaux enjeux de cette fusion pour les européens. Il est difficile d'éviter le rapprochement avec le débat que nous avons connu en Europe sur la consolidation du secteur. Pouvons-nous demeurer avec une structure de marché aussi dispersée où chaque pays de l'Union dispose de trois ou quatre opérateurs ? Certes nous avons une structure apparemment comparable à celle des États-Unis, sauf que les 19 opérateurs des 5 principaux marchés européens (Royaume Uni inclus) doivent se comparer avec les 4 opérateurs intervenant outre-Atlantique sur un marché d'une taille comparable...

Au-delà de ce constat, il est intéressant de noter une fois de plus l'écart qui sépare les doctrines de concurrence. Les autorités européennes voient surtout dans le pouvoir de marché un facteur d'inefficacité et de dysfonctionnement du marché. Aux États-Unis, il est plus facilement admis que la recherche du pouvoir de marché peut être un ingrédient aussi efficace que la concurrence pour favoriser l'innovation au service du consommateur. Un ensemble réunissant T-Mobile et Sprint devrait théoriquement être mieux armé pour déployer la 5G et rivaliser avec Verizon et AT&T. Les économistes ont montré qu'une intensité de concurrence trop forte peut finir pas freiner l'investissement et l'innovation (Philippe Aghion) et que dans certains secteurs le progrès technique était le moteur de la croissance (Paul Romer) mais aussi de l'amélioration de l'offre faite au consommateur, y compris sous un angle tarifaire.

Difficile d'avoir une ambition d'indépendance dans les équipements de réseaux sans regarder la situation des opérateurs

Concrètement les opérateurs européens, qui investissent globalement ces dernières années nettement moins par habitant dans les réseaux mobiles que leurs confrères américains, vont pour répondre aux besoins de la 5G (et de la fibre) devoir rechercher de plus en plus des accords de partage de leurs infrastructures. C'est aussi là que l'on voit que les questions relatives à l'ouverture des marchés de la 5G à Huawei se posent dans des termes différents de part et d'autre de l'Atlantique. Nous européens sommes fiers d'avoir Ericsson et Nokia, mais leur équilibre précaire ces dernières années a surtout dépendu des marchés des grands opérateurs américains qui sont restés fermés à l'équipementier chinois tandis que ce dernier occupe une place importante dans les différents pays d'Europe (4G et réseaux fixes).

On pourra nous dire que le soutien que devrions apporter à Nokia et Ericsson ne doit pas nous empêcher de voir que la technologie des réseaux évolue fondamentalement, le logiciel et le cloud vont progressivement désintégrer le modèle encore fermé des équipements des réseaux, et susciter de nouveaux acteurs. C'est vrai, mais là aussi, il n'est pas sûr qu'on ait mis nos opérateurs dans les meilleures conditions pour participer à cette nouvelle phase de virtualisation des réseaux, et développer à l'occasion de la 5G un écosystème qui nous assure plus d'indépendance vis-à-vis de ceux des États-Unis et de la Chine.

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