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Europe: ne pas céder au chauvinisme

Photo de Ivan Best

Jean Pisani-Ferry

Publié le 09 mars 2016 à 08:07 - Mis à jour le 09 mars 2016 à 15:19

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Les Britanniques partisans du Brexit se trompent, quand ils croient que leur pays s'en tirerait mieux tout seul dans la compétition mondiale. Ce serait peut-être vrai pour les échanges de biens, mais ceux de services requièrent un cadre législatif, comme celui offert par le marché unique. L'Europe reste une puissance dans un système économique multilatéral en grande difficulté. Par Jean Pisani-Ferry, commissaire général France Stratégie

Lorsque le Royaume-Uni a rejoint ce qu'on appelait encore la Communauté économique européenne, en 1973, il était à l'arrière-garde de l'intégration européenne. La question soulevée par le référendum de juin prochain sur le maintien dans l'Union est désormais celle-ci : les Britanniques formeront-ils l'avant-garde de sa désintégration ?

Le problème n'est pas tant celui l'accord assez insignifiant récemment conclu par le Premier ministre David Cameron avec ses collègues de l'UE. Il est en effet difficile de croire que c'est le jugement des Britanniques sur cet accord qui déterminera le choix fatidique de juin. La vraie question est de savoir si l'appartenance à l'UE présente encore suffisamment d'avantages pour compenser la perte de souveraineté qu'elle entraîne.

Une insatisfaction croissante vis-à-vis de l'Union européenne

Le débat va bien au-delà du cas britannique. Beaucoup, dans l'Union, ont pourtant du mal à répondre à la question, car ce qui touche à l'Europe conserve une forte charge émotionnelle. Il n'y a qu'en Grande-Bretagne qu'un ministre issu du même parti que celui qui fit entrer le pays dans l'UE peut appeler à en sortir. Aucun dirigeant des partis de gouvernement, en Allemagne, en France ou en Espagne, n'oserait mettre ouvertement le sujet sur la table, encore moins plaider pour le divorce.

Mais la question ne peut être ignorée. Dans la plupart des pays de l'UE, des pans entiers de l'opinion publique expriment leur insatisfaction vis-à-vis de l'Union et leur sympathie croissante pour les sirènes nationalistes. À quoi de nombreux responsables politiques répondent par de grands discours pro-européens doublés de solutions purement nationales. Cette position incohérente - quand elle n'est pas cynique - conduit l'Europe dans l'impasse. Celle-ci ne peut ni avancer ni reculer, et elle ne satisfait personne.

Un débat honnête?

Espérons au moins, maintenant qu'il est ouvert, que le vif débat britannique sur l'appartenance à l'UE sera assez honnête pour que chacun puisse s'y instruire. Les avantages économiques que confère la qualité de membre de l'UE doivent être sérieusement discutés.

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Les économistes voient l'intégration régionale comme un arbitrage entre les économies d'échelle et les préférences de chacun. Des pays qui s'associent gagnent en efficacité et en influence, mais doivent consentir à des politiques qui ne correspondent pas exactement à ce qu'ils auraient choisi eux-mêmes. Ainsi, leurs entreprises ont accès à un marché plus vaste et leurs consommateurs bénéficient de prix réduits, mais dans un cadre réglementaire qui ne leur donne pas entière satisfaction. C'est un peu comme lorsque vous partagez un appartement : vous réduisez les coûts, mais vous devez vous adapter aux habitudes de vos colocataires.

Des divergences européennes amoindries

En Europe, les préférences sont sans doute beaucoup moins divergentes qu'elles ne l'étaient il y a quelques décennies. L'ancienne Première ministre britannique, Margaret Thatcher, et l'ancien Président français, François Mitterrand, étaient beaucoup plus éloignés sur le plan idéologique que ne le sont leurs actuels successeurs. Certes, les Britanniques sont toujours plus libéraux que les Français, mais l'écart entre eux est devenu bien moindre. Aucune base solide ne vient prouver que depuis les années quatre-vingt, nos colocataires nous soient devenus insupportables.

Rien n'indique non plus que l'UE se soit aventurée dans des domaines où elle ne produirait pas de valeur ajoutée. Le premier gouvernement Cameron a lancé, en 2012, une « revue des compétences de l'UE », afin de déterminer celles qui devaient revenir au pays et celles qui devaient rester entre les mains de l'Union. Après une vaste consultation publique et pas moins de trente-deux rapports, l'enquête n'a débouché sur aucune demande significative de rapatriement de compétences.

Le commerce des services requiert une législation précise

Peut-être faut-il voir là l'une des raisons pour lesquelles les partisans du Brexit préfèrent souvent remettre en cause les avantages de l'intégration régionale au motif que la Grande-Bretagne s'en tirerait bien mieux toute seule. Pourquoi le Royaume-Uni prendrait-il la peine de négocier avec ses partenaires continentaux alors qu'il peut commercer avec le monde entier ? De petites économies, ouvertes, comme Singapour, ne sont-elles pas prospères ?

L'argument suscite de sérieuses réserves. Pour commencer, le libre-échange est un cadre suffisant pour vendre des chemises, mais le commerce des services requiert une législation précise et des institutions (par exemple des autorités sectorielles de régulation) pour faire respecter le droit. Faute d'un appareillage de règles, il n'est pas possible d'échanger, pour ne mentionner qu'eux, des services financiers ou des soins de santé.

Croire qu'il suffit, pour prospérer, d'abattre les barrières douanières et les obstacles bureaucratiques, c'est une pure fiction. Le Royaume-Uni, en pointe sur les services, a bien plus besoin du cadre institutionnel offert par le marché unique européen que la Pologne, par exemple, dont le point fort est plutôt la production de biens de consommation.

Un système multilatéral en grande difficulté

Ensuite, le système multilatéral est en grande difficulté. Le dernier accord commercial mondial, celui de l'Uruguay Round, a été signé en 1994. La négociation du Doha Development Round, qui était censé prendre la suite, n'est pas achevée et ne le sera probablement jamais. Le commerce mondial repose de plus en plus sur des accords bilatéraux ou régionaux. Selon l'Organisation mondiale du commerce (OMC), 267 accords de ce type sont actuellement en vigueur, dont 49 concernent l'Union européenne. Contrairement à une idée reçue, la mondialisation n'a pas rendu caduques les organisations régionales ; elle s'appuie au contraire largement sur elles.

En outre, la mondialisation est fragile - et elle l'est de plus en plus. Elle s'est développée sous la houlette américaine dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, mais les États-Unis ne se considèrent plus comme les gardiens des règles multilatérales. Les efforts qu'ils déploient pour créer d'immenses zones de libre-échange - Partenariat transpacifique (TPP) ou Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP), qui ni l'un ni l'autre ne comprennent la Chine - disent assez bien où sont leurs priorités. Et les autres grands acteurs, de la Chine aux producteurs de matières premières, ne craignent pas de revendiquer et d'exercer leur puissance économique.

L'UE reste un acteur économique de poids

Malgré toutes ses faiblesses, l'UE est un acteur économique de poids, qui contribue à façonner le monde autour d'elle. Elle produit des normes, elle négocie et elle fait respecter des règles : par là, son influence est considérablement plus grande que ne l'admettent ses opposants. Construite elle-même sur des règles, elle est le meilleur champion de l'interdépendance économique régulée. Ne serait-ce que pour ces raisons, s'en dispenser serait tenter un pari risqué.

Si les arguments rationnels n'y poussent pas, pourquoi vouloir quitter l'UE ? En partie parce qu'elle a déçu. Mais c'est une raison de la réformer, plutôt que de l'abandonner. En partie parce que la démocratie transnationale piétine. Mais la réponse est d'y travailler plutôt que d'y renoncer. En partie parce que le ciment émotionnel qui maintenait l'Europe unie s'est fissuré avec le temps. Mais c'est une raison pour la réformer. En partie, enfin, parce que le chauvinisme a le vent en poupe. Mais ce n'est pas une raison pour y céder.

Traduction François Boisivon

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Jean Pisani-Ferry est professeur à la Hertie School of Governance de Berlin ; il est également, à Paris, commissaire général de France Stratégie, organisme public de réflexion, d'expertise et de concertation.

Copyright: Project Syndicate, 2016.
www.project-syndicate.org

Jean Pisani-Ferry

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