"Gilets jaunes" : violence, la fin du tabou

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(Crédits : Stephane Mahe)
Le mouvement des «gilets jaunes» a accepté et compris que la violence peut être éventuellement le prix à payer pour exister et exercer une forte pression sur le pouvoir. Par Michel Wieviorka, Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH) – USPC

Jusque dans les années 70, la violence politique ou sociale pouvait avoir une certaine légitimité. Les références à 1789 et plus largement à l'histoire des grandes colères sociales et des révolutions trouvaient un assez large écho, y compris dans la vie intellectuelle. Et les combats liés à la décolonisation suscitaient eux aussi une appréciation souvent favorable au recours à la violence.

Mais le monde a changé.

« On a raison de se révolter »

Pour l'Occident, la violence révolutionnaire a été associée à l'islam, avec les expériences de l'Iran de Khomeiny ou de l'Algérie du FIS - ce qui lui a aliéné les sympathies antérieures. L'islamisme est devenu une figure majeure du mal, même si le djihadisme n'a pas le monopole du terrorisme.

Le communisme s'est décomposé, et avec lui les images positives de la Révolution russe, qui elle-même s'était réclamée de la Révolution française. François Furet a pu décréter : « la Révolution (française) est terminée ». La décolonisation s'est presque achevée, et la violence émancipatrice qui pouvait l'accompagner a perdu l'essentiel de son sens.

Le terrorisme global, d'un côté, et d'un autre côté l'essor du crime organisé à l'échelle internationale ont marqué la fin de cette époque où il était possible de conférer une légitimité au recours à la violence. Celle-ci devenait métapolitique - le terrorisme - ou infra-politique - le crime organisé - : son sens politique se perdait.

Les dernières grandes figures intellectuelles ayant plus ou moins justifié une certaine violence ne sont plus mises en avant, en tous cas pour ce qu'elles pouvaient en avoir laissé entendre de positif.

Quand Bernard-Henri Lévy, tout à son inquiétude suscitée par l'irruption des « gilets jaunes » sur la scène publique, s'appuie sur Sartre pour les critiquer (dans une allocution prononcée en clôture de la Convention du CRIF le 18 novembre 2018), c'est à propos de ce que le grand philosophe, s'intéressant aux sans-culottes, appelait le passage du « groupe sériel » au « groupe en fusion ». Ce n'est assurément pas pour rappeler le Sartre pour qui « on a raison de se révolter », exprimant une certaine sympathie pour les commerçants en colère emmenés par le CID-Unati de Gérard Nicoud, assurant la direction de La Cause du peuple, ou ayant écrit quelques années auparavant une désormais fameuse préface pour Les damnés de la terre de Franz Fanon.

Si Michel Foucault, aujourd'hui encore, demeure un penseur majeur, ce n'est certainement pas en référence au soutien qu'il a pu apporter à Klaus Croissant, avocat de la Fraction armée Rouge détenu en France que l'Allemagne avait de bonnes raisons de vouloir extrader.

Une période historique s'achève

Pendant une quarantaine d'années, la violence est devenue un tabou, le mal absolu, dénoncé et rejeté, y compris dans des milieux qui avaient auparavant fait preuve de compréhension, voire d'empathie à son égard. Avec une exception notable : celle du « Che », icône christique dont l'image positive demeure forte.

Une période historique s'achève, où la violence a ainsi été refusée massivement. Nous entrons dans une nouvelle ère, que le mouvement des « gilets jaunes » rend particulièrement visible. Peut-être peut-on tenir La violence, comme la lance d'Achille, peut cicatriser les blessures qu'elle a faites Deux logiques ici sont en jeu, pour contester à nouveau à l'Etat son « monopole de la violence physique légitime », selon la formule célèbre de Max Weber tirée d'une conférence sur « le métier et la vocation d'homme politique » - Weber qui en fait a très peu écrit sur la question, et dont le propos vient s'inscrire ici dans une tradition philosophique inaugurée, d'une certaine façon, avec Thomas Hobbes expliquant comment l'État permet d'éviter que l'homme soit un loup pour l'homme.

La déstructuration des systèmes de partis classiques

La première logique, directement politique, procède de la déstructuration des systèmes de partis classiques. Elle s'ébauche aux deux pointes extrêmes du spectre politique, au-delà des forces populistes qui sont elles-mêmes à la hausse. Qu'il s'agisse des ultras du type Black Bloc, à l'extrême-gauche, ou de l'extrême-droite, le mode de pensée - qui n'est pas homogène au sein de ces ensembles - n'est évidemment pas neuf.

Ce qui l'est est leur présence significative dans l'espace public, grâce à la combinaison de l'action violente sur le terrain, et de l'usage d'Internet et des réseaux sociaux. C'est ainsi que la presse a parlé de 1200 Black Blocs venus participer à leur façon à la manifestation du 1er mai 2018 - un chiffre impressionnant.

Le discours de dirigeants de la France insoumise, sans faire l'apologie de la violence, a consisté ces derniers temps à encourager les « gilets jaunes » à manifester à Paris ou dans les grandes villes alors même que la violence rôdait, et a recouru parfois à une imagerie révolutionnaire ou insurrectionnelle. Ce qui, là aussi, ouvre la voie d'un retour sinon justifié, du moins compréhensible de la violence dans le répertoire de l'action politique.

Jean‑Luc Mélenchon en a donné de belles illustrations en parlant d'« insoumission générale », d'« insurrection citoyenne » et d'entrée dans « la grande scène de l'histoire de France », une histoire qui n'est évidemment pas pour lui un long fleuve tranquille. De ce point de vue, Marine Le Pen s'est montrée plus mesurée, et peut-être plus fine politique.

La violence comme prix à payer

La deuxième logique qui met fin à l'absence totale de légitimité de la violence tient à la façon dont les « gilets jaunes » ont saturé ces dernières semaines l'espace politique et médiatique. Si l'on doit distinguer, dans les affrontements des « actes » 3, 4, et 5 de leur mouvement, à Paris et dans quelques villes, entre premièrement casseurs et pilleurs, deuxièmement activistes ultras, et troisièmement « gilets jaunes » devenant enragés sur place (ou étant venus manifester avec déjà l'idée d'éventuellement en découdre avec les forces de l'ordre), on doit surtout s'interroger sur le lien contradictoire car contre-nature qui a existé entre la violence et le mouvement social.

Ce dernier n'est pas violent, il ne prône en aucune façon l'affrontement brutal. Mais il a accepté et compris que la violence peut être éventuellement le prix à payer pour exister et exercer une forte pression sur le pouvoir. Il y a dans cette perspective une fonctionnalité de la violence du point de vue - paradoxal - de ce mouvement qui en même temps ne la recherche et ne la souhaite pas. Une telle fonctionnalité ne peut que donner vie à des modes de pensée nouveaux, ou renouvelés, dans lesquels la violence trouve une certaine légitimité.

Ainsi s'ébauche, politiquement et socialement, la fin d'un tabou. Avec une implication majeure : le discours et la pratique pour prévenir la violence, ou en sortir, perdent aussi une partie de leur légitimité.

Que veulent dire les efforts pour penser le passage de logiques de rupture violente à celles de la paix, du débat, de la négociation, de la « dé-radicalisation » (horrible expression) ou du conflit institutionnalisé quand il s'agit d'acteurs bénéficiant dans l'opinion de compréhension ou de sympathies agissantes ? Quand le désir d'histoire est désir de violence ? Quand les sources sociales, économiques, culturelles, politiques d'une action devenant violente, ou s'accompagnant de violences semblent plus légitimes, aux yeux d'une partie de la société, que la répression et l'exercice du pouvoir, même démocratiquement choisi ?

The Conversation ________

Par Michel WieviorkaSociologue, Président de la FMSH, Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH) - USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 10/01/2019 à 20:53 :
Je ne suis absolument pas d’accord avec l’auteur.

La violence est en lien direct avec l’ego humain , et ça déshumanise.

Aucune raison au monde ne peut justifier «  la violence »

Quand il y a un conflit : l’idéal c’est le recul , la voie de la parole , le recours de la justice , pétitions , l’issue est la «  voie de la démocratie « 

Et sûrement pas «  justifier » une violence sur personnes ou autres...
Nous sommes en 2019 et non en monarchie.

Le problème d’un mouvement comme les GJ est une dérive , des dérapages , des victimes , et que ce mouvement se fasse accaparer en douce par des «  groupes violents »

Nous vivons une ère ou la confiance =0
a écrit le 10/01/2019 à 18:40 :
" Quand les sources sociales, économiques, culturelles, politiques d'une action devenant violente ...semblent plus légitimes ...que la répression et l'exercice du pouvoir, même démocratiquement choisi "! ! Ce pouvoir n'est que le résultat d'un coup d'état médiatique (aux mains de 9 milliardaires), avec un record d'abstention + vote sous l'injonction " républicaine" contre le FN .Un pouvoir qui aggrave la politique anti-sociale de deux quinquennats précédents. Quand "au grand philosophe" BHL, il en sait qq chose de la violence, lui qui a contribué à détruire la Libye. D'autres philosophes comme Onfray, Michéa et même Finkielkraut (relativement) soutiennent les GJ. Bien, le coup de griffe à la FI, "moins pire "que le FN ! La moindre allusion à la Révolution française est à bannir, l'ancien régime a toujours ses partisans ....
a écrit le 06/01/2019 à 11:11 :
DECIDEMENT MICHEL VOUS N ACEPTEZ PAS LES COTRACDICTIONS QUI NE VONT PAS DNS VOTRE SENS ? VOUS NE MERITE PAS VOTRE CARTE DE JOURNALITE ? CAR VOUS M AVEZ DEJA SENSURE DEUX FOIS???
a écrit le 06/01/2019 à 11:06 :
L INSURECTION EST POUR LE PEUPLE LE PLUS SACRE ET LE PLUS INDISPENSABLE DES DEVOIRS /// ROBESPIERRE/// ???
a écrit le 05/01/2019 à 19:58 :
"Ce dernier n'est pas violent, il ne prône en aucune façon l'affrontement brutal. Mais il a accepté et compris que la violence peut être éventuellement le prix à payer pour exister et exercer une forte pression sur le pouvoir."
Par définition, le mouvement "Gilets Jaunes" n'a pas une philosophie propre puisque c'est un rassemblement anarchique de gens qui ne veulent surtout pas s'organiser et mettre des idées en commun, au contraire, ils privilégient l'individualisme tout en appréciant l'intérêt du rassemblement grégaire : la chaleur humaine (le beurre sans l'argent du beurre). Donc "il" n'accepte et ne comprend rien. Par contre, la plupart des Gilets Jaunes interrogés individuellement sont bien pacifiques (au départ avant pour certains, minoritaires heureusement, d'être pris dans l'engrenage).
Les Gilets Jaunes n'acceptent pas la violence, ils sont tout simplement si inorganisés qu'ils sont victimes des bas instincts de l'effet de groupe, rien de plus dangereux que la versatilité d'une foule sans chef. Les violences de ces Gilets Jaunes sont les mêmes que l'on retrouve à la sortie des stades ou des boîtes de nuit, la manifestation d'un aspect peu réjouissant de la nature humaine : la capacité à faire du mal à ses pairs lorsque le prédateur se réveille en certains d'entre-nous.
Organiser des manifestations qui s'éternisent est pour cela de la folie mais comme ils ne veulent pas s'organiser, aucun d'entre-eux ne dira qu'il faut que la manif s'éparpille au bout d'un temps raisonnable ni qu'ils doivent avoir leur propre service d'ordre pour neutraliser les "violents". Résultat, ça dégénère à chaque fois, par effet de meute, c'est tout.
a écrit le 04/01/2019 à 9:33 :
"De ce point de vue, Marine Le Pen s'est montrée plus mesurée, et peut-être plus fine politique"

Moins grossière en effet, plus "fine" étant nettement exagéré. Alors que la gauche devrait ramasser les intentions de vote à tour de bras du fait du rejet massif de notre président et sa politique pro-mégas riches ils y ont mit mélenchon à sa tête, à savoir un véritable repoussoir à humanistes qui incarnent l'essentiel du vote de gauche.

Mélenchon complice de Macron ? On peut se poser la question et du coup remonter plus loin sur la composition des partis politiques systématiquement paramétrée pour le vote par défaut ou bien l'abstention.
a écrit le 04/01/2019 à 9:33 :
Et hop! encore une thèse philosophique brillante.
OK! faisons la révolution, et envoyons l'intelligentsia parisienne travailler dans les usines : dans l'industrie, on cherche du monde, et on n'en trouve pas assez.
Et la violence, c'est dégueulasse.

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