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Grève et salaires chez Total: établir un lien entre profits et morale est dangereux

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 14 octobre 2022 à 08:38 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:07

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Marc Guyot et Radu Vranceanu.

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OPINION. La relation du salaire et des profits est une question importante et récurrente dans le débat public, en particulier dans un contexte inflationniste. Mais elle doit être abordée dans le cadre de la situation économique de l'entreprise et non pas en invoquant des considérations morales, comme le fait le ministre de l'Economie. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l'ESSEC.

Depuis une semaine une partie des employés des principales raffineries et dépôts de carburants français se sont mis en grève arguant du refus de la direction de Total et d'Exxon d'accéder à leurs exigences salariales. Cette grève est conduite dans le contexte économique difficile d'inflation élevée, parfaitement connu des grévistes puisqu'il constitue la base de leur réclamation. En septembre, l'inflation a atteint les 5,6% sur un an (Insee) en France, alors même que la croissance anticipée est de plus en plus faible comme dans le reste de l'Europe. Les perspectives de croissance pour 2023 s'effondrent avec une récession anticipée de - 0,3% en Allemagne et -0,2% en Italie et une croissance positive mais faiblarde de + 0,7% France (FMI).

Un prix sur lequel l'entreprise n'a aucune prise

Comme pour toutes les firmes d'énergie, les résultats de Total sont soumis aux variations du prix mondial du pétrole et du gaz, paramètres sur lesquels l'entreprise n'a aucune prise. Les énergéticiens ont fait des pertes colossales pendant la pandémie lorsque les prix de l'énergie se sont effondrés et ont fait des gains colossaux lorsque les prix de l'énergie sont repartis à la hausse après la pandémie. Dans la situation actuelle, ils bénéficient des cours élevés du gaz dus à la guerre en Ukraine mais leurs perspectives de profits s'amenuisent avec la récession économique à venir, synonyme de baisse de la demande.

Depuis le début des pénuries de carburant à la pompe, les analystes, syndicalistes et dirigeants politiques défilent devant les écrans de télévision pour répéter à l'unisson qu'une entreprise qui fait des profits doit augmenter les salaires. Le ministre de l'Économie s'est joint lui-aussi au cœur tragique et affirme : « Total a la capacité donc le devoir d'augmenter les salaires ».

La question du salaire mis en relation avec les profits est une question importante et récurrente dans le débat public. Elle peut être abordée sous plusieurs angles qui sont tous valides pourvu qu'il y ait de la rigueur dans l'approche. Aborder cette question sous l'angle de la morale en revanche est dangereux puisque cela revient à désigner les méchants, identifiés grâce à des lumières spéciales et supérieures dont serait apparemment pourvu le ministre.

Baisser les salaires en l'absence de profit ?

Partir d'un sol ferme pour comprendre la situation nécessite en premier lieu de rappeler qu'un salaire provient de la rencontre entre l'offre privée et la demande privée de travail, sur un segment du marché du travail particulier et pour un secteur économique donné. Il est donc déterminé en partie par les conditions propres à chaque secteur économique, voire de l'économie dans son ensemble. Si le niveau des salaires reflète ce qui se passe au niveau du secteur d'activité, il ne dépend donc pas directement du niveau de profit réalisé par telle ou telle entreprise du secteur (à moins qu'elle n'en soit le seul employeur). Il n'est donc pas « normal » qu'en situation de conjoncture favorable pour Total, ses employés exigent des hausses salariales, tandis que les employés d'une entreprise pétrochimique qui ne ferait pas de profits subissent une baisse de salaire. De même, il ne serait pas juste que Total, au prétexte d'une baisse du prix du pétrole et de ses profits, diminue autoritairement les salaires. Si les partenaires sociaux dans l'entreprises le trouvent bon, ils peuvent corréler profits de l'entreprise et revenu des salariés avec des schémas de participation au profit.

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Historiquement, les syndicats ont joué un rôle majeur dans le rééquilibrage des relations entre employeurs uniques ou organisés d'un côté, et travailleurs dispersés d'un autre côté. En effet, il y a encore aujourd'hui des entreprises en situation de monopsone sur le marché du travail, jouissant d'une forme d'exclusivité dans les embauches (voir le dernier rapport sur l'emploi de l'OCDE, août 2022). Cette situation génère un rapport de force défavorable aux travailleurs, avec pour conséquence des salaires faibles, des horaires épuisants et/ou des sous-effectifs. Sur le segment du travail faiblement qualifié, le salaire minimum est précisément censé empêcher ce phénomène. Concernant le travail qualifié, si un contexte de monopsone existe, un syndicat fort permet d'empêcher l'entreprise de tirer les salaires vers le bas et en même temps protège l'emploi.

La branche raffineries de Total n'est absolument pas en situation de monopsone. Les employés de Total ont la capacité d'aller travailler dans d'autres branches du secteur de la chimie qui compte en France 3.300 entreprises. Leur diplôme est reconnu et leur expertise aussi. Hors contexte de monopsone, la présence d'un syndicat à forte capacité de blocage est plus discutable. Dans le cadre de Total, les grévistes semblent effectivement vouloir extraire des hausses de salaires en exploitant une capacité avérée non seulement de blocage de leur propre entreprise, mais surtout de blocage de l'économie nationale. Cette capacité leur permet de mettre le gouvernement de leur côté. En effet, il est tentant pour le gouvernement de considérer que la perte politique qu'il subit du fait de la pénurie d'essence et de l'exaspération des électeurs est bien plus importante que la perte économique pour l'entreprise Total. La pression exercée par le gouvernement, désignant Total comme le méchant, avec les risques de déclenchement d'une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux, devrait conduire rapidement l'entreprise à hisser drapeau blanc.

Le vrai enjeu est un plan cohérent de transition énergétique

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Il nous apparait inexact du point de vue de la théorie économique et injuste du point de vue humain d'agiter le chiffon du profit pour accabler la direction de Total et la désigner à la vindicte et à l'indignité publique. Si on élargit le point de vue économique, le vrai enjeu pour Total est un plan cohérent de transition énergétique vers le renouvelable solaire, éolien et hydrogène. Pour cela la firme doit consentir un niveau d'investissement suffisant comparé à l'investissement de ses concurrents, qui se compte en milliards d'euros. La meilleure utilisation des profits réalisés aujourd'hui par Total serait de contribuer à assurer cet investissement permettant sa transformation et sa survie à moyen terme. Ce n'est certainement pas l'augmentation excessive des salaires ou le rachat excessif d'actions.

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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