Investissements publics : pourquoi il faut relire Keynes
Bernard Guilhon
Bernard Guilhon
L'opportunité d'une intervention de l'État est d'actualité aux États-Unis (plan de développement des infrastructures de 1.000 milliards de dollars sur dix ans financé par des capitaux publics et privés) et au Japon (politique budgétaire expansionniste). En France, le programme de Jean-Luc Mélenchon prévoit 100 milliards d'investissements financés par l'emprunt et 173 milliards de dépenses publiques afin de relancer l'activité grâce au jeu du multiplicateur d'investissement estimé entre 2 et 3.
Pour Keynes, l'investissement est considéré comme le moteur privilégié de la croissance. Il est ce qui rattache « l'économie future à l'économie présente ». Dans l'optique du cycle économique, le retour à l'expansion, en partant d'une période de basse pression de l'activité, est possible à partir d'une politique de déficit budgétaire grâce au jeu du multiplicateur. Qu'entend-il exactement ?
Dans le chapitre 10 de la Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie, Keynes distingue l'augmentation des dépenses affectées aux travaux publics et l'augmentation de l'investissement permise par l'expansion de la production des biens de capital. Le premier cas relève de « la théorie du multiplicateur qui est vérifiée de façon continue et immédiate » alors que le second cas implique une expansion des industries amont « qui n'agit que lentement, graduellement et après un certain délai » (p. 139-140), notamment si elle est imprévue.
Il n'y a donc pas d'investissement puisque les machines et les équipements existent, Keynes parle d'un outillage en excès.
L'auteur précise que cet équipement est facilement utilisable parce qu'il « ne forme pas un ensemble indivisible ». De plus, il ne s'agit pas d'un type particulier d'équipement exigeant des qualifications spéciales, la main-d'œuvre sous-employée peut donc être affectée à ce capital.
L'auteur fait la distinction entre « l'augmentation de l'emploi associé à l'outillage existant » et la situation de saturation de la capacité de production qui requiert une « extension de cet outillage » (p. 142).
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Or, « le montant de l'emploi associé à un équipement donné constitue une mesure satisfaisante du montant de la production qui en résulte » (p. 60).
Le multiplicateur auquel il est fait allusion est un multiplicateur des dépenses publiques, lesquelles permettent à des personnes au chômage d'encaisser des revenus et de les dépenser quasiment en totalité puisque leur propension à consommer est très forte en période de dépression.
Keynes précise que les dépenses de l'État financées par l'emprunt désignent aussi bien « l'investissement public... que toute autre dépense publique courante couverte par le même moyen » et qu'elles « peuvent, même lorsqu'elles sont inutiles, enrichir la communauté » (p. 146).
Et de prendre l'exemple suivant comme moyen d'accroître la richesse : si les pouvoirs publics consentaient à enfouir de vieilles bouteilles remplies de billets de banque à des profondeurs convenables dans des mines désaffectées qui seraient ensuite comblées avec des détritus urbains et s'ils autorisaient des entreprises privées à les extraire,
En d'autres termes, Keynes fait la distinction entre les dépenses publiques qui s'inscrivent dans le compte capital et qui « agissent en accroissant l'investissement » et celles qui agissent en « accroissant la propension à consommer » (note 1, p. 146).
Il fait donc implicitement référence à deux types de multiplicateurs, le multiplicateur d'investissement ne se déclenchant que lorsque la croissance de l'emploi permet de résorber les capacités de production en excès dans les industries de biens de consommation et que cette évolution se répercute dans les industries de biens d'investissement.
S'agissant du multiplicateur d'investissement, l'auteur précise que les effets sont loin d'être automatiques. Tout dépend de l'évolution du taux d'intérêt, du climat de confiance et du degré d'ouverture de l'économie. Au cours des deux dernières années, on observe en France une forte progression des salaires réels et de la demande intérieure.
Le constat est le suivant : lorsque la demande s'accroît d'un euro, les importations augmentent de 80 centimes et le PIB de 20 centimes seulement. Les calculs pour la zone euro dans son ensemble donnent des résultats différents : 1€ de hausse de la demande intérieure entraîne 48 centimes de hausse des importations et 52 centimes de hausse du PIB (Artus, Flash Economie, janvier 2017).
L'importance des fuites par les importations affaiblit le multiplicateur budgétaire et révèle plus spécialement l'inadaptation de l'appareil productif français et son incapacité à répondre aux sollicitations de la demande.
--
Bernard Guilhon a récemment publié « Les Écosystèmes d'innovation et de production », ISTE Éditions, mars 2017.

Par Bernard Guilhon, Professeur de sciences économiques, SKEMA Business School - UCA
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation
Bernard Guilhon