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L’État des crises et des transitions

François-Xavier Petit (*)

Publié le 15 mai 2020 à 12:38 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 22:34

Le plan de deconfinement valide par les deputes malgre les critiques

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OPINION. L'Etat industriel s'est caractérisé par la statistique et le réglementaire. Il compte, trie, instruit, contrôle, audite, crée des instances... C'est bien cette forme d'Etat qui n'est plus adaptée aux temps. Par François-Xavier Petit est historien et anthropologue, spécialiste du changement social et des formes politiques.

La crise sanitaire est d'abord un révélateur de ce qui ne fonctionnait plus dans notre puissance publique. Certes, la demande d'Etat remonte en flèche, et bien des agents publics sont ceux qui permettent de faire face. Mais il ne faut pas se voiler la face. De la quasi-asphyxie de l'hôpital à l'absence de stocks stratégiques, la désorganisation est réelle. Si les hommes et les femmes qui se battent sont admirables, les structures, elles, ont failli.

Pour autant, on ne pourra pas s'en tenir à la rengaine habituelle de « plus de moyens pour les services publics ». Ce serait s'empêcher de penser la dynamique historique qui touche la puissance publique. Oui, la forme que l'Etat prend à différentes époques est périssable. C'est bien ce qui nous arrive.

Notre État est un État industriel, le produit de la société industrielle, de sa façon de voir et d'organiser son monde. Industriel veut dire d'abord un processus linéaire, fait pour gérer la grande série formatée (40 ans dans une même entreprise donnent sécurité et visibilité sur sa retraite). Mais toute rupture, tout cas particulier, devient difficilement gérable. Et tout marche ainsi, jusqu'à l'école de la société industrielle, elle aussi industrialisée : la linéarité (le redoublement est un échec), la standardisation (même programme pour tous) et l'incapacité de gérer la diversité des niveaux et des vécus... Et si le cas particulier est peu gérable, la crise (cas particulier à grande échelle) l'est encore plus.

Après la linéarité vient la totalité. L'Etat industriel a été construit pour embrasser tous les domaines de la société. Le processus industriel a toujours visé cette totalité, au point que de nombreux industriels ont, jadis, logé leurs salariés, construit des caisses de prévoyance, des écoles... Mais l'austérité a généré la réduction des moyens et l'Etat n'arrive plus à être total. La dernière fiction visant à le cacher est « l'Etat chef d'orchestre », sans capacités réelles d'intervention.

Enfin, l'Etat industriel s'est caractérisé par la statistique et le réglementaire. Il compte, trie, instruit, contrôle, audite, crée des instances... C'est bien cette forme d'Etat qui n'est plus adaptée aux temps.

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Nous sommes sortis d'une séquence historique, celle du régime industriel, pour entrer dans un autre régime historique. Ce régime, c'est celui des « crises et des transitions ». Il s'inscrit dans le nouveau régime climatique (Bruno Latour). C'est à dire que ce qui va structurer notre rapport au monde est la capacité d'adaptation aux changements et aux crises (à commencer par le climat). Dans ce régime historique, l'adaptation remplace la linéarité, le sur-mesure succède à la totalité, la mobilisation de la société dépasse la capacité d'action de l'acteur public, l'anticipation succède au plan.

Et que l'on ne s'y trompe pas : ce nouveau contexte n'est pas valable uniquement dans un cadre sanitaire. Le nouveau régime climatique métabolise seulement l'idée de crise et transition permanente. Ainsi, le CoVid 19 est une répétition générale des crises écologiques, sociales, sécuritaires, etc. à venir. C'est à dire un régime où les conditions de vie sont à chaque fois reposées, là où nos parents savaient que leurs enfants vivraient mieux qu'eux. Oui, la crise et la transition deviennent la norme et nécessitent une nouvelle puissance publique... bien au-delà du sanitaire. Regardons le champ de l'emploi. Les dynamiques qui frappent les actifs sont celles des transitions permanentes, au risque du chômage, de l'angoisse, du parcours du combattant de la formation. L'avenir, en la matière, n'est-il pas un ministère des transitions professionnelles, en lieu et place du ministère du travail, avec des effectifs calibrés pour intervenir partout où l'emploi mute ? C'est clairement un autre monde !

Plus globalement, l'obsession de l'Etat des crises et transitions doit être de préparer des forces de déploiement rapide. Et pour cela, si l'on doit penser la prochaine crise, alors des scénaristes et des prospectivistes devront prendre une grande part dans cette nouvelle puissance publique, minorant l'actuel ordre de légitimité fondé sur la profession du droit. Les armées, par exemple, travaillent déjà ainsi pour anticiper toutes les situations militaires. Et elles testent les scénarios dans des grands exercices.

Après les scénarios viennent les moyens. Ils sont au cœur de l'actualité : stocks stratégiques, nouveau regard sur le tissu industriel, maintien des capacités, avec un usage forcément nouveau de l'Agence des Participations de l'Etat et de la Banque Publique d'Investissement.

Puis se pose la question de la mobilisation. L'Etat des crises et des transitions sera aussi celui d'une coopération avec la société. Avec les entreprises, il faudra développer (en finançant et s'entraînant) la réversibilité des lignes de production. Usine par usine, il conviendra de savoir ce qui peut être produit et comment. La mobilisation devra aussi être celle de la société. Ou, plutôt que de confiner les forces vives, savoir les exploiter. L'enjeu des réserves va s'imposer : réserve sanitaire, numérique, éducative, scientifique, paysanne, ingénieure... La société doit pouvoir mettre ses compétences au profit de la puissance publique. Mais cela suppose de vraies doctrines d'emploi.

Alors vient le sujet des agents publics. Les regarder avec le prisme de la transition soulève une question : les fonctionnaires de demain devront-ils être classés en sous-préfet, militaire, administrateur civil ou professeur agrégé ? Ou devront-ils disposer d'un même statut « d'agent public » permettant à chacun des carrières dans différents corps et assurant une palette plus large de compétences ? L'Etat industriel classait les hommes ; l'Etat des crises et des transitions devra les faire circuler. Ce qui supposera, parmi tant évolutions, une vraie DRH publique et une vision qui va au-delà des périmètres actuels.

Et jusqu'aux conditions de la légitimité. Car « l'Etat des crises et des transitions », pour être efficace, suppose la confiance. Cela veut dire l'inverse du régime d'exception, pourtant tentant dans la crise. Il faudra imaginer la continuité démocratique par temps trouble. Comment le Parlement est embarqué dans la décision évolutive de l'exécutif ? Comment le Comité d'éthique ou la CNIL peuvent-ils sortir de l'éthique a priori ou de la réglementation a posteriori pour travailler avec les expérimentateurs, dans le feu de l'action (par exemple sur la fameuse application permettant de tracer les malades du CoVid et qui doit inventer son éthique en marchant). Bien des questions sont posées, jusqu'aux méthodologies d'achat public.

Mais le gain le plus grand est le suivant : par « l'Etat des crises et transitions », on insère le logiciel écologique dans la pensée de la souveraineté. En nous réorientant vers la transition, la résilience, la frugalité, le local, la mobilisation collective, l'Etat des crises et des transitions inscrit les enjeux écologistes au cœur même de l'action devenue « normale » de la puissance publique. C'est une grande nouvelle.

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François-Xavier Petit est historien et anthropologue, spécialiste du changement social et des formes politiques. Après avoir enseigné à l'Université Paris 1, il a été plume d'Arnaud Montebourg, puis conseiller de Michel Sapin, François Rebsamen et Myriam El Khomri au ministère du travail, sous la précédente mandature. Passé par l'Ecole 42, il dirige aujourd'hui Matrice, institut d'innovation technologique et sociale déployant des programmes d'innovation et de formation avec les acteurs publics comme les entreprises.

François-Xavier Petit (*)

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