La Finlande va-t-elle pouvoir se réformer ?

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Juha Sipilä, premier ministre finlandais
Juha Sipilä, premier ministre finlandais (Crédits : LEHTIKUVA)
A l’appel de plusieurs syndicats, une grève générale va paralyser vendredi la Finlande. Une situation inédite provoquée par le plan de relance économique du Premier ministre Juha Sipilä, qui remet en cause la traditionnelle co-gestion. La réforme de ce pays en crise va-t-elle aboutir? Par Simo Brummer, managing director, EMBEA Oy

C'est une manifestation en Finlande, non une grève générale. Mais finalement c'est tout comme.. Cette série de manifestations va quasi totalement paralyser la Finlande vendredi, notamment l'industrie, les transports publics, le commerce, les avions qui seront cloués au sol faute de carburant, etc... Il s'agit de la plus importante manifestation de ce genre en Finlande depuis plusieurs décennies.

Un pays en crise

Ce mécontentement hors norme a été provoqué par la présentation du programme économique du Premier ministre, Juha Sipilä, au pouvoir depuis le printemps dernier et à la tête d'une coalition formée par son parti, le centre, la droite libérale et le parti des vrais Finlandais. Cet ancien chef d'entreprise et aviateur chevronné qui détient un brevet de pilote d'hélicoptère, est un homme qui sait ce qu'il veut. Il est même prêt à aller au bout de ses idées au moment où le pays est en difficulté et la visibilité mauvaise. Le Premier ministre dit piloter le pays avec l'aide de ses  instruments de bord, mais voit-il vraiment juste?

Il est très difficile à la Finlande, l'ancienne surdouée de l'Union européenne d'accepter d'être devenue la lanterne rouge du continent avec sa croissance nulle ou négative depuis quatre ans. Le pays, qui était fier de la bonne maîtrise de ses finances publiques, a vu son endettement public déraper depuis 2010. Si la dette reste modérée au niveau européen, elle dépassera toutefois les 60 % du PIB et 100 milliards d'euros cette année avec une progression annuelle de l'ordre de 3%. La dette est devenue un grand souci et le gouvernement l'utilise comme un épouvantail bon à tout faire.

Relance de la compétitivité de l'économie finlandaise

Juha Sipilä souhaite relancer l'économie sans passer par des mesures  financières. Il préconise plutôt un redressement de la situation compétitive de l'économie finlandaise et une croissance générée par les exportations. Pour stopper la baisse de la compétitivité, le gouvernement de Juha Sipilä a d'abord proposé une négociation tripartite. Le pays est en effet géré depuis les années 60 par des négociations entre les syndicats, le patronat et le gouvernement dans un esprit de consensus national. Juha Sipilä proposait des réductions de la dépense publique, des salaires ou encore des modifications des conditions de travail. Le gouvernement a pour un objectif une hausse de la productivité de 5 % grâce à la réduction du coût du travail.

Outre ce plan d'austérité, Juha Sipilä a parallèlement présenté un nombre important de mesures de relance sur le plan économiques, dites "fer de lance" pour redresser l'industrie et l'emploi. Le programme du Premier ministre mixe un programme d'austérité à un plan de relance des investissements de  l'état. Soit 26 de projets "fer de lance" dans une grande variété de domaines. Les investissements dans les infrastructures, telle la modernisation du réseau routier, outes a une place importante, la bioéconomie également avec le développement des énergies à partir de biomasse, l'emploi, l'éducation, la santé, la digitalisation et le cleantech.

Les fondements de la cogestion du pays piétinés

Mais syndicats et patronat ont refusé l'invitation de Juha Sipilä, pourtant renouvelée à plusieurs reprises. Le Premier ministre s'est alors trouvé dans la position de prendre lui même les décisions jugées nécessaires et de les imposer aux Finlandais. Il a proposé une myriade de propositions pour modifier le nombre de jours de vacances des fonctionnaires (38 jours à l'année) et de jours fériés ainsi que le temps de travail quotidien, le niveau des compensations sur le travail du dimanche (qui devrait passer de 100% à 75%). En outre, il souhaite modifier de nombreuses aides, comme celles concernant les loyers des retraités, etc...

Au-delà du mécontentement des personnes touchées par les mesures de ce plan, la méthode de Juha Sipilä est une entorse inacceptable aux relations de cogestion du pays avec les syndicats. Elle est également en contradiction avec les principes reconnus par les traités internationaux, notamment ceux qui garantissent la liberté contractuelle. Au final, c'est tout l'édifice finlandais qui est remis en cause par Juha Sipilä et la question dépasse donc le simple contenu du plan dicté par la situation économique et financière du pays.

Le plan de Sipilä a-t-il une chance de succès?

Comment juger une telle politique? La croissance peut-elle être réellement dopée par la hausse des exportations? Le ministre des Finances, Alexander Stubb du parti Kokoomus (libéral) doit se mordre les doigts. Car le plan du gouvernement Sipilä, qui intervient notamment dans le secteur privé et lance un grand nombre de projets industriels, est tout sauf une politique libérale. Elle n'est pas non plus de toute évidence une politique de relance keynésienne. Comment la caractériser alors ? Pour les Français, cette politique dans laquelle l'État renfloue ses caisses et l'économie grâce à une hausse des exportations et lance un grand nombre de projets, est une application des principes de Colbert, qui chassé de la France, semble avoir trouvé une terre d'asile en Finlande.

La politique de Juha Sipilä a-t-elle une chance de succès ? À première vue, elle va à l'encontre de ses propres objectifs. Ses mesures réduisent la consommation et l'emploi. Ce qui n'arrange en rien la croissance et l'endettement. La croissance sera-t-elle boostée par la hausse de la compétitivité et des exportations ? Rien n'est moins sûr. C'est un pari audacieux d'un chef d'entreprise qui vaut pour une entreprise individuelle. Mais est-elle idéale pour une économie nationale toute entière ? C'est ce que l'expérience finlandaise montrera, en supposant que le programme de Juha Sipilä puisse survivre à la manifestation du vendredi et à d'autres qui s'en suivront.

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a écrit le 18/09/2015 à 16:16 :
La Finlande subit de plein fouet la punition russe. Le pays reçoit massivement des investissements russes et se trouve obligé de les accepter. La protection financière considérable octroyée aux "pays du Nord" pour les forcer à accepter l'union européenne cesse progressivement. Américains et européens ont offert le bouquet final (rachat de Nokia - vente d'Alcatel au même pour que le pays ait une grande entreprise dont on sait qu'elle sera éphémère) au pays qui reste désormais livré à lui même. La perte russe le touche mais aussi ses voisins de telle sorte qu'il s'agit d'un abaissement de toute la zone. Il est donc nécessaire qu'une poigne forte impose les mécanismes de survie. C'est avec soulagement que l'on voit qu'un homme semble vouloir endosser la mission. Espérons que les Finlandais en comprendront l'enjeu.
Réponse de le 19/09/2015 à 1:26 :
N'importe quoi, rien à voir avec la Russie. La crise existe depuis 2007, rien à voir avec la Russie, qui ne compte que peu dans leurs échanges commerciaux.
a écrit le 18/09/2015 à 14:54 :
Dommage qu'on n'ait pas invité des représentants des syndicats grecs. Ce serait une bonne occasion de combiner solidarité et franche rigolade. Et l'on n'a pas vraiment beaucoup d'occasions pour rigoler dans mon pays.
Car, pendant que nous luttions depuis 2010 contre une rigueur insupportable, les Finlandais -la majorité écrasante des Finlandais, pires que les Allemands- râlaient et exigeaient qu'on succombe devant les diktats de Merjel et des eurocrates néolibéraux.
Pourtant, maintenant que c'est leur tour (évidemment une version de rigueur bien plus allégée), malgré notre amertume, nous ne pouvons que nous montrer solidaires
a écrit le 18/09/2015 à 12:04 :
Visiblement le mot "réforme" s'applique toujours aux autres pour le grand profit de ceux qui veulent en tirer des intérêts, car si cela n'était pas le cas cela s’appellerait: "adaptation"!
Réponse de le 18/09/2015 à 14:45 :
A l'époque de la pensée unique, le mot "réforme" est désormaisun très joli euphémisme pour désigner toute une série de notions : "démantèlement de l'Etat-providence", "moins-disance sociale", "piétinement des droits des travailleurs".
Je regrette vraiment l'époque déjà si lointaine où nous nous faisions traiter de "réformistes" par les staliniens et les gauchistes
a écrit le 18/09/2015 à 12:02 :
Visiblement le mot "réforme" s'applique toujours autres pour le grand profit de ceux qui veulent en tirer des intérêts, car si cela n'était pas le cas cela s’appellerait: "adaptation"!
a écrit le 18/09/2015 à 10:02 :
C'est en mettant un pays en crise qu'on peut imposer des réformes qui cassent le modèle social choisi démocratiquement. Tous les pays qui veulent le faire invoquent la compétitivité, comme en France. Même dogme, même discours. La crise a été aussi un excellent moyen pour l'industrie américaine de racheter des entreprises à un prix très compétitif, comme cela est arrivé à Nokia.

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