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La négation française de la réalité et de l’échec : la Grande vadrouille

L'Odissée

Publié le 01 juillet 2019 à 06:59 - Mis à jour le 01 juillet 2019 à 07:18

Le Quotidien Numérique

26 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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NE NOUS FÂCHONS PAS! Chaque semaine, l'Odissée (*) présente une chronique proposant un Discours de la méthode 2 ! Aujourd'hui : La négation française de la réalité et de l’échec, la Grande vadrouille

La France a du mal à apprendre de ses erreurs. Pire : elle les nie ! Pour preuve : les quatre grandes défaites de la guerre de Cent Ans contre les Anglais et les quatre grands épisodes franco-allemands guerriers des XIXe et XXe siècles.

Contre les Anglais

Quatre défaites selon le même scénario, pour un résultat chaque fois pire.

  • L'écluse, 1340 : la perte de la marine

La flotte française fait face à la flotte anglaise à l'entrée de l'ancien estuaire de Bruges. Pour que le mur soit infranchissable, les 20 000 Français enchainent leurs bateaux les uns aux autres. En face, parmi les 10 000 anglais, 7 000 archers Gallois, munis de leurs nouveaux arcs bien plus puissants et rapides que les arbalètes françaises (jusqu'à douze tirs à la minute, contre seulement quatre au maximum pour les arbalètes) n'ont plus qu'à tirer sur les cibles immobilisées. Conséquences pour les français : 15 000 morts et destruction de la quasi-totalité des navires. C'est la déroute. Les Anglais dominent alors la mer pour longtemps : leurs incursions sur le continent deviennent faciles.

  • Crécy, 1346 : la perte de Calais

En remontant de Normandie vers Gand, les 20 000 hommes d'Edouard III d'Angleterre sont rattrapés à proximité du Touquet par les 50 000 hommes de Philippe VI de France. L'Anglais dispose ses forces sur un plateau. Bien plus nombreuse, sur son territoire, l'armée française est sûre de sa domination et charge en désordre. Mais, comme à L'écluse, la pluie de flèches des 10 000 archers Gallois fait la différence : 4 000 morts Français, contre 300 morts Anglais. La fuite du Roi de France ouvre la route de Calais à Edouard III. Les bourgeois lui en remettront les clés un an plus tard, pour deux siècles. La maîtrise du port en eaux profondes donne aux Anglais un accès permanent au continent.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)
  • Poitiers, 1356 : la perte d'un tiers du territoire

L'armée française surprend et encercle l'armée du fils d'Edouard III, le Prince Noir, qui se regroupe sur une colline. Quinze charges des 30 000 Français ne parviennent pas à déloger les 6 000 Anglais. Les arcs Gallois reproduisent le carnage de Crécy pour le même résultat : 4 000 morts côté français, contre 350 côté Anglais. Pire : cette fois-ci, le Roi est fait prisonnier et mourra en captivité à Londres avant que sa rançon de 3 millions d'écus d'or ne soit payée. Tout le grand Sud-Ouest, soit près d'un tiers de la France, devient anglais pour près de cent ans[1].

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Photo d'illustration (Crédits : DR)
  • Azincourt, 1415 : le Roi d'Angleterre devient Roi de France

Après avoir conquis Harfleur, où ils sont frappés de dysenterie, les Anglais doivent se séparer. Certains repartent en Angleterre avec le butin. En remontant sur Calais, les autres se retrouvent cernés, sans vivres et à nouveau deux fois moins nombreux que les Français. Ils se placent sur une colline, au bout d'un entonnoir formé par deux forêts. Toujours avec des arcs Gallois, ce simple corps expéditionnaire détruit l'armée royale française qui le charge sans tenir compte des spécificités du terrain, ni des fortes pluies qui avaient fait du terrain un bourbier impraticable. Le score est sans appel : six mille chevaliers français perdent la vie, contre treize chevaliers anglais, soit 460 fois plus !!! Le traité de Troyes qui en découle en 1420 prévoie le mariage d'Henri V d'Angleterre avec la fille de Charles VI de France et qu'Henri succède à son beau-père sur le trône de France. C'est la mort prématurée d'Henri qui empêche le destin d'accomplir son œuvre et la France de devenir anglaise !

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>> Chaque fois, selon le même scénario, les chevaliers français, droits dans leurs bottes, sûrs de leurs forces, se fracassent sur les mêmes pluies de flèches des archers Gallois. Pire : chaque défaite est encore plus humiliante et punitive que la précédente. L'esprit de la chevalerie vibre avec le syndrome Cyrano qui donne le primat au courage, à l'honneur et au panache sur l'analyse critique de l'expérience, l'innovation, l'astuce et la préparation !

Contre les Allemands

Trois défaites selon un même principe de scénario à répétition, pour un résultat chaque fois pire.

  • 1870 : la défaite en un mois seul face aux allemands

Le Président du conseil français, Emile Ollivier, déclare la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870 d'un « Cœur léger ». Le ministre de la Guerre et Maréchal de France Le Bœuf déclare devant le Corps législatif « Nous sommes prêts et archi-prêts,... il ne manque pas un bouton de guêtre à nos soldats ». Mais les Français sont 120 000 face aux 200 000 prussiens, n'ont pas d'arme équivalente au canon Krupp et n'ont pas de stratégie offensive alors qu'ils déclenchent les hostilités. La chance ne suffira pas : les combats s'engagent le 2 août et l'Empereur Français est vaincu, capitule avec près de 100 000 soldats et est fait prisonnier à Sedan le 2 septembre, un mois plus tard.

La République est proclamée le 4 septembre mais l'accumulation des défaites ne lui laisse pas l'occasion de s'organiser ni de fédérer les partisans de l'Empereur déchu. Tous les combats restent sur le sol français et le gouvernement s'installe à Bordeaux le 8 décembre.

  • 1914 : le gouvernement part à Bordeaux en un mois,
    mais l'honneur est sauf grâce aux Anglais

La mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914. Face à la poussée de l'armée Allemande qui applique son plan Schlieffen pourtant connu des Français, l'armée française se replie déjà de près de 200 kilomètres dès le 22 août. Le gouvernement français se replie à Bordeaux dès le 29 août, moins d'un mois plus tard !

Les Allemands sont contenus au Nord du territoire français avec l'aide des Anglais, mais ne sont jamais repoussés en Allemagne. Pourtant, ils sont engagés dans un autre théâtre de guerre contre la Russie qui disperse leurs forces. Or, le Tsar abdique le 2 mars 1917 et les socialistes entament leur route vers le pouvoir (Lénine rentre de son exil Allemand le 4 avril) : leur projet de paix séparée se fait jour, avec comme conséquence prévisible la proche concentration de toute l'armée allemande en France. Aussi, pour éviter la domination des Allemands sur l'Europe, les Etats-Unis déclarent la guerre à l'Allemagne le 6 avril 1917. Sans eux, point de victoire française le 11 novembre 1918.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)
  • 1940 : le gouvernement part à Bordeaux en un mois,
    les Anglais ne suffisent pas pour sauver l'honneur

La France déclare la guerre à l'Allemagne le 3 septembre 1939. Mais, alors que toute l'armée allemande est en Pologne, la France n'attaque pas ! L'incursion du commandant en chef français Gamelin en Allemagne ne rencontre aucune résistance et, craignant que l'absence de toute force ennemie soit une ruse (?!), il se replie en France dès le 21 septembre pour attendre derrière la ligne Maginot. Hitler met fin à cette drôle de guerre et passe à l'offensive le 10 mai 1940 : les Anglais rembarquent pour Dunkerque à compter du 28 mai. ; le gouvernement français quitte Paris pour Bordeaux via Tours le 10 juin ! C'est la débâcle et Pétain appelle à cesser le combat dès le 17 juin.

>> Comme lors de la guerre de cent ans contre les Anglais, là encore, chaque fois, les Français ne tirent pas les leçons de leurs échecs et l'armée française rejoue le même scénario catastrophique. Leur excès de confiance fait passer les élites à côté de l'essentiel : la recherche de la compréhension de l'ennemi, ses objectifs, ses moyens, sa tactique. Les militaires, les politiques et mêmes les citoyens ont réitéré le péché d'orgueil de Cyrano !

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Bien sûr, une cause profonde de ces deux gammes d'échecs  est la désunion : la querelle de l'héritage du trône de France a divisé la Noblesse contre l'Anglais ; communistes et nationalistes n'ont pas fait cause commune contre l'Allemand. La guerre civile larvée est toujours porteuse de faiblesse pour une nation.

Mais surtout, non seulement les Français ne tirent pas les leçons de leurs échecs, mais ils les nient. La plupart d'entre eux :

  • savent que la France a gagné la guerre de cent ans, mais restent sans conscience du mécanisme qui l'a fait durer si longtemps alors qu'ils étaient supérieurs en nombre et se battaient à domicile ;
  • sont persuadés avoir gagné la première guerre mondiale... Et même la seconde guerre mondiale, alors qu'ils avaient procédé à un retournement d'alliance dégradant en 1940, ce qui explique les bombardements de leurs « alliés » qui ont fait 75 000 victimes civiles, soit autant que la bombe atomique sur Nagasaki !! Le fantasme d'une France victorieuse devient paroxystique dès 1944, avec le prestidigitateur Charles de Gaulle qui a réussi à faire croire au monde, mais aussi aux Français eux-mêmes qu'ils avaient libéré la France et gagné la guerre.

Le comble est que les Français se rient encore de l'occupant en pensant l'avoir dominé : pour preuve le succès du film La grande vadrouille, imbattu au box-office pendant trente-deux ans, qui glorifie le petit résistant français en ridiculisant son maître tout-puissant. Pourtant sorti vingt ans après les faits, ce qui donnait le recul pour approcher la réalité, il s'en éloigne au contraire pour nourrir la soif collective de se placer du côté des vainqueurs. En définitive, la popularité de ce film signe son adéquation avec le sentiment populaire le plus répandu : les Français ont vaincu les Allemands !

Traiter les enjeux actuels que sont le chômage, le déficit public ou la paupérisation suppose d'en finir avec ce type de grande vadrouille, bidouille, magouille avec les faits. Seule l'instauration de débats citoyens sur tous les sujets, dans tous les territoires et organisations, permettra de réunir toutes les informations et analyses pour en identifier les causes profondes, toutes les idées pour repérer les plus pertinentes et toutes les énergies pour mieux réussir ensemble et mieux vivre ensemble.

--

[1] La Guyenne, la Gascogne, le Ponthieu, le Poitou, le Périgord, le Limousin, l'Angoumois, la Saintonge, l'Armagnac, l'Agenais, le Quercy, le Rouergue, et la Bigorre...

__

NOTES

(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livrera les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.

L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".

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Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise, la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.

L'Odissée

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