La soif de "dégagisme" gagne l’Ukraine

 |   |  1541  mots
Désormais largement favori, Vladimir Zelenski a déclaré sa candidature au dernier moment.
Désormais largement favori, Vladimir Zelenski a déclaré sa candidature au dernier moment. (Crédits : Reuters)
IDEE. La soif de nouveauté a conduit les électeurs à placer en position de favori un novice en politique alors même que l’Ukraine traverse une triple crise, budgétaire, militaire et sociale. Par Cyrille Bret, Sciences Po – USPC

Au lendemain du premier tour de l'élection présidentielle, l'Ukraine a surpris la région et l'Europe par son audace : elle a fait émerger un nouveau visage sur la scène politique mondiale, celui de Vladimir Zelenski, un acteur, réalisateur et producteur de télévision de 41 ans, sans mandat électoral et sans expérience des responsabilités politiques jusqu'ici.

Les électeurs ukrainiens lui ont en effet donné plus de 30 % des voix et l'ont ainsi placé en tête du premier tour. Le président sortant, Petro Porochenko, s'est bel et bien qualifié pour le second tour, mais il a recueilli seulement un peu plus de 17 % des voix. Quant à l'égérie de la Révolution orange, Ioulia Timochenko, très célèbre à l'Ouest, elle a été éliminée, malgré un retour politique hautement médiatisé. Là, comme ailleurs en Europe, la soif de nouveauté conduit à un renouvellement drastique de l'échiquier politique.

Le pari est audacieux : les électeurs ont placé en position de favori pour la magistrature suprême un novice en politique alors même que l'Ukraine traverse une triple crise, budgétaire, militaire et sociale. Le pays prendra-t-il un nouveau départ le 21 avril prochain, lors du second tour de l'élection ? Ou bien ce nouveau visage ne sera-t-il qu'une façade ?

Un nouveau venu en rupture avec l'oligarchie traditionnelle

Le succès de la candidature Zelenski est impressionnant par sa rapidité et son ampleur, même s'il est encore à confirmer dans les urnes puis, éventuellement, aux responsabilités. Vladimir Zelenski est un candidat tard venu comparé aux 38 autres candidats déclarés. Il a annoncé sa candidature (en russe) lors d'une émission télévisée spéciale le soir de la Saint-Sylvestre 2018 et sous la forme d'un sketch comique choral.

Les autres candidats majeurs sont, eux, en campagne depuis des mois et même des années, par le moyen d'affiches, de meetings, de programmes, etc. Le président sortant a lancé ses slogans patriotiques et conservateurs - une foi, une langue, une armée - depuis l'automne. Ioulia Timochenko sillonne le pays depuis une année avec des promesses plus ou moins réalistes. Tout dans la campagne a souligné le contraste entre des responsables politiques et gouvernementaux installés et le nouveau venu.

C'est précisément la nouveauté de la candidature Zelenski et la promesse de renouvellement qu'elle porte qui expliquent le score d'hier. Dès son entrée en campagne, Vladimir Zelenski a tranché dans son style : il n'a pas tenu de meeting, a manié surtout le russe et non l'ukrainien, a utilisé les réseaux sociaux, les entretiens télévisés « talk show », a manifesté une approche plus simple du pouvoir et une proximité avec l'homme de la rue.

Tout, dans son style politique, a rompu avec les us et coutumes des oligarques issus de l'indépendance de 1991. Il a ainsi mobilisé un électorat urbain, jeune, tourné vers l'Europe, las de l'affrontement plus que décennal entre vocation européenne et tradition russe de l'Ukraine. En tête dans les sondages depuis fin 2018, avec entre 20 % et 25 % des intentions de vote, il a encore accru son avance hier.

La lassitude des Ukrainiens à l'égard de leurs oligarchies politiques et économiques a été le meilleur allié de la candidature Zelenski. Elle a eu pour versant positif une soif de renouvellement. Après tout, le soulèvement de Maïdan en 2014 était déjà tout autant une protestation contre l'influence de la Russie qu'un rejet des élites installées.

De ce point de vue, la candidature Zelenski a paradoxalement mieux incarné l'esprit de liberté de Maïdan que Petro Porochenko, usé par cinq ans de pouvoir, de scandale et de crises. L'oligarque dont la fortune est basée sur le chocolat et la chaîne de magasins Roshen est en effet apparu incapable de porter l'avenir du pays, englué dans la lutte quotidienne pour la survie politique.

Toute la question est maintenant de savoir si ce succès provisoire basé sur le « dégagisme »pourra donner naissance à un projet politique, dans la perspective du rassemblement du second tour et dans celle des élections législatives de l'automne.

Pro-russes contre pro-européens : un clivage qui s'estompe

Les quelques semaines qui séparent le premier du deuxième tour de l'élection présidentielle manifesteront assurément une nouvelle polarisation politique en Ukraine. C'est une évolution majeure pour la vie publique du pays, dominée depuis 1991 par l'opposition entre Est et Ouest, Russie et Europe, etc.

D'un côté, Vladimir Zelenski mettra à nouveau en avant son principal argument de campagne : la volonté de lutter contre la corruption à tous les niveaux. C'est sa marque de fabrique depuis qu'il a lancé la série « Serviteur du peuple » : il y incarne un professeur d'histoire en lutte contre la corruption élu président d'Ukraine. Un peu comme si Martin Sheen, l'acteur vedette de la série À la maison blanche, s'était présenté contre G.W. Bush à la fin de son premier mandat.

De l'autre côté, Petro Porochenko souhaitera rassembler autour de lui les électeurs soucieux de garantir l'expérience et la compétence pour sortir de la crise. Le président sortant a en effet minoré, depuis quelques semaines, le volet patriotique de son bilan pour mettre en avant ses capacités confirmées d'exercice du pouvoir.

Les accords de partenariat avec l'Union européenne, l'obtention de soutiens budgétaires de la part de l'UE et du FMI, la négociation de l'indépendance de l'église orthodoxe d'Ukraine à l'égard du patriarcat de Moscou (temnos), la résistance aux ingérences russes dans le bassin du Donbass, la reconstruction de l'armée, etc. : tous ces éléments figurent au bilan du Président et seront soulignés pour discréditer par avance un Zelenski en position de favori alors même qu'il est un challenger voire un outsider politique.

La campagne de deuxième tour consacrera la tendance à l'œuvre depuis quelques années dans la politique ukrainienne : le clivage entre pro-européens et pro-russes s'estompe, car la Russie perd de son influence à mesure qu'elle s'installe en Crimée et dans le Donbass. C'est le camp de Maïdan qui désormais domine l'échiquier politique, faisant apparaître le pouvoir russe comme un corps étranger et agressif.

Fort de sa victoire politique et symbolique, le camp de Maïdan s'est normalisé. Les ambitions personnelles l'ont fractionné à l'approche des élections de 2019. Désormais, le clivage le plus opérant sépare les Anciens (Porochenko, Timochenko, Boïko, Hrytsenko) et les Modernes (Zelenski).

Les inconnues du nouveau favori

Pour conserver son avance, Vladimir Zelenski devra avant tout faire primer la soif de renouvellement sur la préférence pour l'expérience. La candidature Porochenko a en effet une carte à jouer : l'expérience est essentielle dans le dialogue avec UE, FMI, Russie, OTAN, OSCE, etc.

Mais il devra également lever plusieurs incertitudes sur lui-même.

La première d'entre elles concerne son degré d'indépendance à l'égard du propriétaire de la chaîne de télévision sur laquelle il construit sa célébrité, Holomoïski. Celui-ci est en effet un oligarque de premier plan et a placé plusieurs de ses amis dans l'entourage du candidat Zelenski. Une lutte contre la corruption crédible passera nécessairement par une rupture symbolique avec son ancien soutien. Si un soupçon subsiste sur l'indépendance du candidat, il échouera rapidement.

Vladimir Zelenski devra également sortir du vague concernant son programme. S'il est favorable à des liens étroits avec l'Union européenne et avec l'OTAN, sa méthode pour sortir de la crise militaire dans l'est du pays est encore à préciser. Il en va de sa crédibilité de chef d'État : le président de l'Ukraine sera amené à négocier avec les plus hauts responsables à l'Est et à l'Ouest. Il en va de son statesmanship de son statut d'homme d'État.

Reagan plutôt que Beppe Grillo ?

La métamorphose de l'acteur en président avait été réussie dans le cas de Ronald Reagan accédant à la présidence après des années comme acteur et comme syndicaliste à Hollywood. Mais elle avait échoué dans le cas de Beppe Grillo, créateur du Mouvement 5 étoiles en Italie. L'ancien comique avait conservé le statut de star tribunicienne et protestataire sans accéder aux responsabilités.

Enfin, le candidat Zelenski devra rassembler autour de lui plus qu'une équipe de conseillers. Il devra quitter sa campagne électorale pour se jeter dans la campagne des législatives de l'automne. Dotée d'un régime parlementaire, l'Ukraine ne peut conduire des réformes d'ampleur sans l'implication de la Rada suprême, le Parlement national. Le défi est immense : il s'agit de construire une force politique avec un programme de réformes allant des prix du gaz à la décentralisation et de la modernisation de l'appareil productif à la protection sociale.

À cet égard, pour être plus que le nouveau visage de l'Ukraine, Vladimir Zelenski devra incarner pleinement le personnage de réformateur résolu et opiniâtre.

The Conversation _____

Par Cyrille BretGéopoliticien et philosophe, Sciences Po - USPC

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 06/04/2019 à 2:15 :
>Quant à l'égérie de la Révolution orange, Ioulia Timochenko, très célèbre à l'Ouest, elle a été éliminée, malgré un retour politique hautement médiatisé.
Les gens ne sont pas prêts d’oublier la « princesse gazière », collaboratrice de P. Lazarenko mis en tôle aux E.-U. pour le vol à grande échelle (200 mln. USD de l’époque).

>la négociation de l'indépendance de l'église orthodoxe d'Ukraine à l'égard du patriarcat de Moscou (temnos)
Il s’agit de Tomos, pas Temnos.

>la résistance aux ingérences russes dans le bassin du Donbass. ET >le clivage entre pro-européens et pro-russes s'estompe, car la Russie perd de son influence à mesure qu'elle s'installe en Crimée et dans le Donbass.
Bon, si on parle sérieusement, la Russie a tout fait pour créer l’Ukraine actuelle telle qu’elle est et pour éliminer ce clivage pro-russe/pro-européen (Déjà décrire ce clivage dans ces termes est bien trop simpliste). Dans certaines situations, intentionnellement, dans d’autres – par bêtise des politiciens russes, en tous cas c’est pas facile à expliquer dans le cadre d’un commentaire. Le moins qu’on puisse citer, la Russie a transformé le réel soulèvement populaire à l’Est en enclaves criminalisés sans aucune perspective dirigés par les marionnettes corrompues. Maintenant presque tout le monde en Ukraine déteste/méprise la Russie y compris les anciens « pro-russes ».

>La première d'entre elles concerne son degré d'indépendance à l'égard du propriétaire de la chaîne de télévision sur laquelle il construit sa célébrité, Holomoïski.
Et oui, son indépendance de Kolomoïskiy est illusoire, au moins, s’il ne trouve pas d’autres alliés. Il faut également préciser que certaines questions principales en Ukraine sont décidées dans l’ambassade des Etats-Unis. Donc, pour les lignes directrices il est peu importe qui soit le président.
a écrit le 03/04/2019 à 10:44 :
Un énième mal contre le pire en union européenne. Toute l'europe se retrouve confrontée à un choix entre le mal néolibéral et le pire fasciste avec pourtant des programmes économiques similaires mais bien entendu jamais expliqués dans les médias de masse parce que les deux étant des propriétés des mégas riches européens complètement aliénés. Continuez donc de protéger ceux qui sont en train de nous massacrer...


Ah ben tiens non pas en Angleterre !

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :